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OEUVRES

COMPLETES

DE LA COMPAGNIE DE JESUS.

PREMIERE PARTIE DU CARÊME.

TOME DEUXIÈME.

DE L'IMPRIMERIE DE J. C. KINDELEM.

OEUVRES

COMPLÈTES

DE BOUKDALOUE,

DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS;

NOUVELLE ÉDITION,

AUGMENTÉE D'UNE NOTICE SUR SA VIE ET SES OUVRAGES, ET D'UNE TABLE GENERALE DES MATIÈRES.

arcme.

TOME DEUXIEME.

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A LYON,

CHEZ F.°,! GUYOT, LIBRAIRE -ÉDITEUR,

RUE MERCIÈRE, N.° OCj , AUX TROIS VERTUS THÉOLOGALES. I82I.

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SERMONS

CONTENUS DANS CE VOLUME.

Pour le mercredi des Cendres : Sur la Pensée de la mort* Pag. i

Autre pour le même jour : Sur la Cérémonie des Cendres* 4^

Pour le premier jeudi du Carême : Sur la Commu- nion. &4

Pour le premier vendredi du Carême : Sur V Au- mône. 1 26

Pour le dimanche de la première semaine : Sur les

Tentations. i~o

Pour le lundi de la première semaine : Sur le Juge- ment de Dieu. 2 1 o

Pour le mercredi de la première semaine : Sur la Religion chrétienne. 202

Pour le jeudi de la première semaine : Sur la Prière. 2q i

Pour le vendredi de la première semaine : Sur la Prédestination. 33o

Pour le dimanche de la seconde semaine : Sur la

sagesse et la douceur delà Loi chrétienne. 071

VI SERMONS CONTENUS DANS CE VOLUME.

Pour le lundi de la seconde semaine : Sur Vlmpèni- tence finale. Pag. 4°3

Pour le mercredi de la seconde semaine : Sur l'Am- bition» 46 7

SERMON

1'

POUR

LE MERCREDI DES CENDRES.

SUR LA PENSEE DE LA MORT.

Mémento, horno, quia pulvis es, etinpulveremrevertêrîs.

Souvenez-vous , homme , que vous êtes poussière , et que vous retournerez en poussière. Ce sont les paroles de l'Eglise dans îa cérémonie de ce jour.

Il seroit difficile de ne s'en pas souvenir, chrétiens > lorsque la Providence nous en donne une preuve si récente, mais si douloureuse pour nous et si sensible. Cette église nous sommes assemblés et que nous vîmes il n'y a que trois jours occupée à pleurer la perte de son aimable prélat (i) , et à lui rendre les devoirs funèbres , nous prêche bien mieux par son deuil cette vérité , que je ne le puis faire par toutes mes paroles. Elle regrette un pasteur qu'elle avoitreçu du ciel comme un don précieux , mais que la mort, par une loi commune à tous les hommes, vient de lui ravir. Ni la noblesse du sang , ni l'éclat de la dignité , ni la sainteté du caractère, ni la force de l'esprit, ni les qualités du cœur , d'un coeur bien- faisant , droit , religieux , ennemi de l'artifice et du mensonge , rien ne l'a pu garantir du coup fatal qui nous l'a enlevé , et qui , du siège le plus distingué

(i) M. de Pe'i éfixe , archevêque de Paiis.

TOME II. 1

2 SUR LA PENSÉE

de notre France , l'a fait passer dans la poussière du tombeau. Vous , Messieurs , qui composez ce corps vénérable dont il éloit le digne chef; vous qui, par un droit naturellement acquis , êtes maintenant les dépositaires de sa puissance spirituelle, et que nous reconnoissons à sa place comme autant de Pères et de Pasteurs ; vous , sous l'autorité et avec la béné- diction de qui je monte dans cette chaire pour y an- noncer l'évangile, vous n'avez pas oublié, et jamais oublierez- vous les témoignages de bonté , d'estime, de confiance que vous donna jusqu'à son dernier soupir cet. illustre mort , et qui redoublent d'autant plus votre douleur , qu'ils vous font mieux sentir ce que vous avez perdu , et qu'ils vous rendent sa mé- moire plus chère?

Cependant, après nous être acquittés de ce qu'exi- geoient de nous la piété et la reconnoissance , il est juste, mes chers auditeurs, que nous fassions un re- tour sur nous-mêmes ; et que , pour profiter d'une mort si chrétienne et si sainte , nous joignions la cendre de son tombeau à celle que nous présente aujourd'hui l'Eglise , et nous tirions de l'une et de l'autre une importante instruction. Car telle est notre destinée temporelle. Voilà le terme doivent aboutir tous les desseins des hommes et toutes les grandeurs du monde ; voilà l'unique et la solide pensée qui doit partout et en tout temps nous occuper : Mémento, homo , quia pulvis es , et in pulverem revertêris ; Souvenez-vous, qui que vous soyez , riches ou pauvres, grands ou petits, monarques ou sujets ; en un mot, hommes tous en général, chacun en particulier ,souve-

"DE LA MOUT. 3'

nez-vons que vous n'êtes que poudre, et que vous re- tournerez en poudre. Ce souvenir ne vous plaira pas ; cette pensée vous blessera, vous troublera, vous affli- gera; mais en vous blessant elle vous guérira :.en vous troublant et en vous affligeant elle vous sera salutaire; et peut-être, comme salutaire , vous deviendra-t-elle enfin., non-seulement supportable, mais consolante et agréable. Quoi qu'il en soit, je veux vous en faire voir les avantages, et c'est par que je commence le cours de mes prédications.

Divin Esprit , vous qui d'un charbon de feu pu- rifiâtes les lèvres du prophète et les files servir d'or- gane à votre adorable parole , purifiez ma langue , et faites que je puisse dignement remplir le saint ministère que vous m'avez confié. Eloignez de moi tout ce qui n'est pas de vous; ne m'inspirez point d'autres pensées que celles qui sont propres à tou- cher, à persuader , à convertir. Donnez-moi, comme à l'apôtre des nations, non pas une éloquence vaine , qui n'a pour but que de contenter la curiosité des hommes , mais une éloquence chrétienne qui, tirant toute sa vertu de votre évangile , a la force de re- muer les consciences, de sanctifier les âmes, de gagner les pécheurs et de les soumettre à l'empire de votre loi. Préparez les esprits de mes auditeurs à recevoir les saintes lumières qu'il vous plaira de me communi- quer; et comme en leur parlant je ne dois point avoir d'autre vue que leur salut, faites qu'ils m'écoulent avec un désir sincère de ce salut éternel que je leur prêche; puisque c'est l'essentielle disposition à toutes les grâces qu'ils doivent attendre de vous. C'est ce '

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Por nous en détacher, dit saint Chrysostôme , le mc-en sûr et immanquable est de nous en détrom- per : ar du moment que nous en comprenons la

4 SUB LA PENSÉE

que je vous demande, Seigneur, et pour eux et pour mni, par l'intercession de Marie, à qui j'adresse la prière ordinaire : Ave , Maria.

C'est un principe dont les sages mêmes du paga- nisme sont convenus , que la grande science ou la grande étude de la vie est la science ou l'étude de la mort , et qu'il est impossible à l'homme de vivre dans l'ordre et de se maintenir dans une vertu so- lide et constante , s'il ne pense souvent qu'il doit mourir. Or , je trouve que toute notre vie , ou , pour mieux dire , tout ce qui peut être perfectionné dans notre vie , et par la raison, et par la foi , se rapporte à trois choses : à nos passions, à nos délibérations et à nos actions. Je m'explique. Nous avons dans le cours de la vie des passions à ménager ; nous avons des con- seils à prendre , et nous avons des devoirs à accomplir. En cela , pour me servir du terme de l'Ecriture , con- siste tout l'homme , tout l'homme , dis-je , raisonnable et chrétien: Hoc est enim omnis homo (i ) ; des pas- sions à ménager en réprimant leurs saillieset en modé- rant leurs violences; des conseils à prendre en se pré- servant , et des erreurs qui les accompagnent , et des repentirs qui les suivent; des devoirs à accomplir , et dont la pratique doit être prompte et fervente. Or pour tout cela, chrétiens, je prétends que la pensée de la mort nous suffit, et j'avance trois propositions que je vous prie de bien comprendre, parce qu'elles vont faire le partage de mon discours. Je dis que la pensée de la mort est le remède le plus souverain

(i) Eccl. C. 12.

DE LA MORT. 5

pour amortir le feu de nos passions ; c'est la pre- mière partie. Je dis que la pensée de la mort est la règle la plus infaillible pour conclure sûrement dans nos délibérations ; c'est la seconde. Enfin je dis que la pensée de la mort est le moyen le plus efficace pour nous inspirer une sainte ferveur dans nos ac- tions ; c'est la dernière. Trois vérités dont je veux vous convaincre en vous faisant sentir toute la force de ces paroles de mon texte : Mémento, horrio , quia pulvis es 9 et in pulçerem revertêris. Vos passions vous emportent , et souvent il vous semble que vous n'êtes pas maîtres de votre ambition et de votre cu- pidité : Mémento , souvenez-vous et pensez ce que c'est que l'ambition et la cupidité d'un homme qui doit mourir. Vous délibérez sur une matière impor- tante , et vous ne savez à quoi vous résoudre : Mé- mento, souvenez- vous et pensez quelle résolution il convient de prendre à un homme qui doit mourir. Les exercices de la religion vous fatiguent et vous lassent , et vous vous acquittez négligemment de v( s devoirs : Mémento , souvenez-vous, et pensez comme il importe de les observer à un homme qui doit mourir. Tel est l'usage que nous devons faire de la pensée de la mort, et c'est aussi tout le sujet de votre attention.

PREMIÈRE PARTIE.

Pour amortir le feu de nos passions, il faut com- mencer par les bien connoître ; et pour les connoî- tre parfaitement , dit saint Chrysostôme , il suffit de bien comprendre trois choses , savoir: que nos pas- sions sont vaines, que nos passions sont insatiables,

6 SUR LA PENSÉE

et que nos passions sont injustes: qu'elles sont vaines par rapport aux objets à quoi elles s'attachent; qu'elles sont insatiables et sans bornes , et par incapables d'être jamais satisfaites et de nous satisfaire nous- mêmes; enfin, qu'elles sont injustes dans les senti- mens présomptueux quelles nous inspirent , lors- iju'aveuglés et enflés d'orgueil nous prétendons nous distinguer en nous élevant au-dessus des autres. Voilà en quoi saint Chrysostôme a fait particulièrement consister le désordre des passions humaines. Il nous falloit donc , pour en réprimer les saillies et les mou- vemens déréglés , quelque chose qui nous en décou- vrît sensiblement la vanité ; qui , les soumettant à la loi d une nécessité souveraine , les bornât dans nous malgré nous ; et qui, faisant cesser toute dis- tinction , les réduisît au grand principedela modestie, c'est-à-dire , à l'égalité que Dieu a mise entre tous les hommes , et nous obligeât, qui que nous soyons , à nous rendre au moins justice et à rendre aux autres sans peine les devoirs de la charité. Or ce sont , mes chers auditeurs, les merveilleux effets que produisent infailliblement dans les âmes touchées de Dieu le souvenir et la pensée de la mort. Ecoutez-moi , et ne perdez rien d'une instruction si édifiante.

Nos passions sont vaines : et pour nous en con- vaincre , il ne s'agit que de nous former une juste idée de la vanité des objets auxquels elles s'attachent : cela seul doit éteindre dans nos cœurs ce feu de la concupiscence qu'elles y allument, et c'est l'impor- tante leçon que nous fait le Saint-Esprit dans le livre de la Sagesse. Car avouons-le , chrétiens , quoiqu'à

DE LA MOUT. f

noire honte : tandis que les biens de la terre nous paroissent grands et que nous les supposons grands, il nous est comme impossible de ne les pas aimer, et, en les aimant , de n'en pas faire le snjet de nos plus ardentes passions. Quelque raison qui s'y op- pose , quelque loi qui nous les défende , quelque vue de conscience et de religion qui en détourne , la cu- pidité l'emporte, et préoccupés de l'apparence spé- cieuse du bien qui nous flatte et qui nous séduit , nous fermons les yeux à toute autre considération poursuivre uniquement l'attrait et le charme de notre illusion. Si nous résistons quelquefois, et si, pour obéir à Dieu , nous remportons sur nous quelque victoire , cette victoire , par la violence qu'elle nous coûte , est une victoire forcée. La passion subsiste toujours , et l'erreur nous sommes que ces biens dont le monde est idolâtre , sont des biens solides ca- pables de nous rendre heureux , nous fait concevoir desdésirsextrêmesde les acquérir, une joie immodérée de les posséder, des craintes mortelles de les perdre. Nous nous allligeonsd'en avoir peu; nous nous applau- dissons d'en avoir beaucoup; nous nous alarmons, nous nous troublons, nous nous désespérons à mesure que ces biens nous échappent et que nous nous en voyons privés. Pourquoi? parce que notre imagina- tion trompée et pervertie nous les représente comme des biens réels et essentiels dont dépend le parfait bonheur.

Pour nous en détacher , dit saint Chrysostôme , le moyen sûr et immanquable est de nous en détrom- per : car du moment que nous en comprenons la

S SUR LA PENSÉE

vanité , ce détachement nous devient facile ; il nous devient même comme naturel ; ni l'ambition , ni l'avarice , si j'ose m'exprimer ainsi, n'ont plus sur nous aucune prise. Bien loin que nous nous empres- sions pour nous procurer , par des voies indirectes et illicites, les avantages du monde, convaincus de leur peu de solidité, à peine pouvons -nous même gagner sur nous d'avoir une attention raisonnable à conserver les biens dont nous nous trouvons légiti- mement pourvus, et cela fondé sur ce que les biens du monde, supposé cette conviction, ne nous paroissent presque plus valoir nos soins , beaucoup moins nos empressemens et nos inquiétudes. Or , d'où nous vient cette conviction salutaire ? du souvenir de la mort saintement méditée et envisagée dans les prin- cipes de la foi.

Car la mort, ajoute saint Chrysostôme , est à notre égard la preuve palpable et sensible du néant de toutes les choses humaines pour lesquelles nous nous passionnons; c'est elle qui nous le fait connoître; tout le reste nous en impose : la mort seule est le mi- roir fidèle qui nous montre sans déguisement l'ins- tabilité, la fragilité, la caducité des biens de cette vie ; qui nous désabuse de toutes nos erreurs , qui détruit en nous tous les enchantemens de l'amour du monde , et qui des ténèbres mêmes du tombeau nous fait une source de lumière dont nos esprits et nos sens sont également pénétrés. In illâ die (i) , dit l'Ecriture en parlant des enfans du siècle livrés à leurs passions : In illâ die peribunt omnes cogita-

(t) Fsalm. i.|5.

DE LA MORT. 9

tioncs eorum : Toutes leurs pensées à ce jour-là s'éva- nouiront. Ce jour de la mort , que nous nous figurons plein d'obscurité , les éclairera , et dissipera tous les images dont la vérité jusqu'alors avoit été pour eux enveloppée. Ils cesseront de croire ce qu'ils avoient toujours cru ; et ils commenceront à voir ce qu'ils n'avoient jamais vu. Ce qui faisoit le sujet de leur estime deviendra le sujet de leur mépris ; ce qui leur donnoit tant d'admiration les remplira de con- fusion. En sorte qu'il se fera dans leur esprit comme une révolution générale dont ils seront eux-mêmes surpris , saisis , effrayés. Ces idées chimériques qu'ils avoient du monde et de sa prétendue félicité s'effa- ceront tout à coup et même s'anéantiront: Peribunt omnes cogitaiiones eorum. Et comme leurs passions n'auront point eu d'autre fondement que leurs pen- sées, et que leurs pensées périront , selon l'expres- sion du prophète , leurs passions périront de même , c'est-à-dire , qu'ils n'auront plus ni ces entêtemens de se pousser, ni ces désirs de s'enrichir, parce qu'ils verront dans un plein jour, in illâ die , la bagatelle , et, si j'ose ainsi parler , l'extravagance de tout cela. Or, que faisons-nous quand nous nous occupons du- rant la vie du souvenir de la mort? Nous anticipons ce dernier jour, ce dernier moment; et sans attendre que la catastrophe et le dénouement des intrigues du monde nous développe malgré nous ce mystère de vanité t nous nous le développons à nous-mèmespar de saintes réflexions. Car , quand je me propose devant Dieu le tableau de la mort, j'y contemple dès maintenant toutes les choses du monde dans le même point de

10 SUR LA PENSEE

vue la mort me les fera considérer , j'en porte le même jugement que j'en porterai; je les recon- nois méprisables comme je les reconnoîtrai ; je me reproche de m'y être attaché comme je me le repro- cherai ; je déplore en cela mon aveuglement comme je le déplorerai ; et de ma passion se refroidit, la concupiscence n'est plus si vive, je n'ai plus que de l'indifférence pour ces biens passagers et péris- sables ; en un mot, je meurs à tout d'esprit et de cœur, parce que je prévois que bientôt j'y dois mourir réellement et par nécessité.

Et voilà , mes chers auditeurs , le secret admirable que David avoit trouvé pour tenir ses passions en bride et pour conserver jusque dans le centre du monde, qui est la cour , ce parfait détachement du monde il étoil parvenu. Que faisoit ce saint roi ? il se contentoil de demander à Dieu , comme une souveraine grâce, qu'il lui fit connoître sa fin : Notum foc mihi , Domine , Jinem meum (i); et qu'il lui fit même sentir combien il en étoit proche , afin qu'il sût, mais d'une science efficace et pratique, le peu de temps qui lui restoit encore à vivre : Et nume- rum dierum meorum quis est ? ut sciam quid desit mihi (2). Il ne doutoit pas que cette seule pensée, il faut mourir , ne dût suffire pour éteindre le feu de ses passions les plus ardentes. En elFet, ajoutoit- il , vous avez , Seigneur , réduit mes jours à une mesure bien courte : Ecce mensurabiles posuisti dies meos (3) , et par , tout ce que je suis et tout ce que je puis désirer ou espérer d'être , n'est qu'un

(1) Psaha. 58. (a) Ibidem. (3) Ihidem.

DE LA MORT. I I

pur néant devant vous : Et substanîia mea tanquam nihilum antc te(i )• Devant moi, ce néant est quelque chose, et même toutes choses; mais devant vous, ce que j'appelle toutes choses se confond et se perd dans ce néant; et la mort, que tout homme vivant doit regarder comme sa destinée inévitable , fait généralement et sans exception , de tous les biens qu'il possède , de tous les plaisirs dont il jouit , de tous les titres dont il se glorifie , comme un abîme de vanité : Vcrumtamcn universel vani ta s omnis liomo vivens (2). L'homme mondain n'en convient pas , et il affecte même de l'ignorer ; mais il est pourtant vrai que sa vie n'est qu'une ombre et une figure qui passe: Verumtamen in imagine per transit homo. Il se trouble , et comme mondain il est dans une continuelle agitation ; mais il se trouble inutile- ment, parce que c'est pour des entreprises que la mort déconcertera, pour des intrigues que la mort confondra , pour des espérances que la mort ren- versera : Sed et frustra conturbatur (3). Il se fatigue, il s'épuise pour amasser et pour thésauriser ,mais son malheur est de ne savoir pas même pour qui il amasse , ni qui profitera de ses travaux ; si ce seront des enfans ou des étrangers, si ce seront des héri- tiers reconnoissans ou des ingrats , si ce seront des sages ou des dissipateurs ; Thésaurisât , et ignorât rui congregabit ea (4). Ces sentimens dont le pro- phète étoit rempli et vivement touché réprimoient en lui toutes les passions , et d'un roi assis sur le trône en faisoient un exemple de modération.

(1) Psalm. 58. (2) Ibidem. (3) Ibidem, (4) Ibidem,

12 SUR LA PENSÉE

C'est ce que nous éprouvons nous-mêmes tous les jours. Car disons la vérité , chrétiens ; si nous ne devions point mourir , ou si nous pouvions nous affranchir de cette dure nécessité qui nous rend tri- butaires de la mort, quelque vaines que soient nos passions , nous n'en voudrions jamais reconnoître la vanité ; jamais nous ne voudrions renoncer aux objets qui les flattent et qu'elles nous font tant rechercher. On auroit beau nous faire là-dessus de longs discours ; on auroit beau nous redire tout ce qu'en ont dit les philosophes; on auroit beau y procéder par voies de raisonnement et de démonstration , nous prendrions tout cela pour des subtilités encore plus vaines que la vanité même dont il s'agiroit de nous persuader. La foi avec tous ses motifs n'y feroitplus rien : dé- gagés que nous serions de ce souvenir de la morl qui , comme un maître sévère nous relient dans l'ordre , nous nous ferions un point de sagesse de vivre au gré de nos désirs ; nous compterions pour réel et pour vrai tout ce que le monde a de faux et de brillant , et notre raison prenant parti contre nous- mêmes, commenceroit à s'accorder et à être d'intel- ligence avec la passion.

Mais quand on nous dit qu'il faut mourir , et quand nous nous le disons à nous-mêmes, ah ! chrétiens, notre amour-propre , tout ingénieux qu'il est, n'a plus de quoi se défendre. 11 se trouve désarmé par cette pensée; la raison prend l'empire sur lui , et il se soumet sans résistance au joug de la foi. Pourquoi cela ? parce qu'il ne peut plus se désavouer sa propre foiblesse que la vue de la mort non-seulement lui

DE LA MORT. l3

découvre , mais lui fait sentir. Belle différence que saint Chrysostôme a remarquée entre les autres pen- sées chrétiennes et celle de la mort. Car pourquoi , demande ce saint docteur, la pensée de la mort fait- elle sur nous une impression plus forte et nous fait- elle mieux connoitre la vanité des biens créés que toutes les autres considérations ? Appliquez-vous à ceci : parce que toutes les autres considérations ne renferment tout au plus que des témoignages et des preuves de cette vanité , au lieu que la mort est l'essence même de cette vanité , ou que c'est la mort qui fait cette vanité. Il ne faut donc pas s'étonner que la mort ait une vertu spéciale pour nous détacher de tout. Et telle étoit l'excellente conclusion que tiroit saint Paul pour porter les premiers fidèles à s'affranchir de la servitude de leurs passions, et à vivre dans la pratique de ce saint et bienheureux dégage- ment qu'il leur recommandoit avec tant d'instance. Car le temps est court , leur disoit-il : Tempus brève est (i). Et que s'ensuit-il de ? que vous devez vous réjouir comme ne vous réjouissant pas , que vous devez posséder comme ne possédant pas , que vous devez user de ce monde comme n'en usant pas : Reliquum est ut qui gaudent , tanquam non gau- dcntes ; et qui emunt tanquam non possidentes ; et qui utuntur hoc mundo , tanquam non utantur (2). Quelle conséquence ! elle est admirable , reprend saint Augustin; parce qu'en effet, se réjouir et devoir mourir , posséder et devoir mourir , être honoré et devoir mourir , c'est comme être honoré et ne l'être

(1) 1. Cor. 7. (2) Ibidem.

l4 SUR LA PENSEE

pas , comme posséder et ne posséder pas , comme se réjouir et ne se réjouir pas. Car ce terme, mourir , est un terme de privation et de destruction qui abolit tout; qui anéantit tout, qui , par une propriété tout opposée à celle de Dieu , nous fait paroître les choses qui sont comme si elles n'étoient pas; au lieu que Dieu, selon l'Ecriture, appelle celles qui ne sont pas comme si elles éloieut.

Non -seulement nos passions sont vaines , mais quoique vaines elles sont insatiables et sans bornes. Car quel ambitieux entêté de sa fortune et des hon- neurs du monde s'est jamais contenté de ce qu'il étoit ? Quel avare dans la poursuite et dans la recher- che des biens de la terre a jamais dit : c'est assez ? Quel voluptueux esclave de ses sens a jamais mis de fin à ses plaisirs ? La nature , dit ingénieusement Salvien, s'arrête au nécessaire ; la raison veut l'utile et l'honnête ; l'amour - propre , 1 agréable et le déli- cieux ; mais la passion , le superflu et l'excessif. Or ce superflu est infini ; mais cet infini , tout infini qu'il est , trouve, si nous voulons, ses limites et ses bornes dans le souvenir de la mort comme il les trouvera malgré nous dans la mort même. Car je n'ai qu'à me servir aujourd'hui des paroles de l'Eglise : Mé- mento y Jiomo , quia pu fais es ; Souvenez - vous , homme , que vous êtes poussière : et in pufaerem reverlêris , et que vous retournerez en poussière. Je n'ai qu'à l'adresser cet arrêt à tout ce qu'il y a dans cet auditoire dames passionnées, pour les obliger à n'avoir plus ces désirs vastes et sans mesure qui les tourmentent toujours et qu'on ne remplit jamais. Je

DE LA MO HT. l5

n'ai qu'à leur faire la même invitation que firent les juifs au Sauveur du monde quand ils le prièrent d approcher du tombeau de Lazare , et qu'ils lui dirent : Veni , et vide (i) ; venez et voyez. Venez , avares ; vous brûlez d'une insatiable cupidité dont rien ne ne peut amortir l'ardeur ; et parce que cette cupidité est insatiable , elle vous fait commettre mille iniquités , elle vous endurcit aux misères des pauvres , elle vous jette dans un profond oubli de votre salut. Considérez bien ce cadavre : Veni , et vide ; venez, et voyez. G'étoit un homme de fortune comme vous; en peu d'années il s'étoit enrichi comme vous ; il a eu comme vous la folie de vouloir laisser après lui une maison opulente et des enfans avantageusement pourvus. Mais le voyez- vous maintenant ? Voyez- vous la nudité, la pauvreté la mort l'a réduit ? sont ses revenus ? sont ses richesses? sont ses meubles somptueux et magnifiques ? a-t-il quel- que chose de plus que le dernier des hommes ? cinq pieds de terre et un suaire qui l'enveloppe , mais qui ne le garantira pas de la pourriture ; rien davantage. Qu'est devenu tout le reste? voilà dequoi borner votre avarice. Veni , et vide : venez , homme du monde , idolâtre d'une fausse grandeur ; vous êtes possédé d'une ambition qui vous dévore ; et parce que cette ambition n'a point de terme , elle vous ôte tous les sentimens de la religion ; elle vous occupe , elle vous enchante , elle vous enivre. Considérez ce sépulcre : qu'y voyez - vous ? C'étoit un seigneur de marque comme vous , peut-être plus que vous , distingué par

(1) Joan. 11.

l6 SUR LA PENSÉE

sa qualité comme vous , et en passe d'être toutes choses. Mais le reconnoissez-vous ? voyez-vous la mort l'a fait descendre ? voyez-vous à quoi elle a borné ses grandes idées ? voyez-vous comme elle s'est jouée de ses prétentions? c'est de quoi régler les vôtres. Veni , et vide : venez, femme mondaine, venez; vous avez pour votre personne des complai- sances extrêmes ; la passion qui vous domine est le soin de votre beauté; et parce que votre passion est démesurée , elle vous entretient dans une mollesse honteuse; elle produit en vous des désirs criminels de plaire ; elle vous rend complice de mille péchés et de mille scandales. Venez , et voyez : c'étoit une jeune personne aussi bien que vous ; elle étoit l'idole du monde comme vous, aussi spirituelle que vous, aussi recherchée et aussi adorée que vous. Mais la voyez-vous à présent ? voyez-vous ces yeux éteints , ce visage hideux et qui fait horreur ? c'est de quoi réprimer cet amour infini de vous-même : Veni , et vide.

Enfin nos passions sont injustes , soit dans les sen- timens qu'elles nous inspirent à notre propre avan- tage , soit dans ceux qu'elles nous font concevoir au désavantage des autres : mais la mort , dit le pro- phète , nous réduit aux' termes de l'équité ; et par son souvenir nous oblige à nous faire justice à nous- mêmes , et à la faire aux autres de nous-mêmes : Mors sola jus œquum est generis humani (i). En effet, quand nous ne pensons point à la mort et que nous n'avons égard qu'à certaines distinctions de la

(i) Senec.

vie,

DE LA M On T. 17

vie, elles nous élèvent, elles nous éblouissent , elles nous remplissent de nous-mêmes. On devient fier et hautain, dédaigneux et méprisant, sensible et dé- licat, envieux et vindicatif, entreprenant , violent, emporté. On parle avec faste ou avec aigreur, <m se pique aisément, onpardonne difficilement; attaque celui-ci, on détruit celui-là; il faut que tout nous cède, et l'on prétend que tout le monde aura des ménacremenspour nous , tandis qu'on n'en veut avoir pour personne. N'est-ce pas ce qui rend quelquefois la domination des grands si pesante et si dure? Mais méditons la mort, et bientôt la mort nous apprendra à nous rendre justice et à la rendre aux autres de nos fiertés et de nos hauteurs , de nos dédains et de nos mépris , de nos sensibilités et de nos délicatesses , de nos envies , de nos vengeances, de nos chagrins, de nos violences , de nos emportemens. Comme donc il ne faut , selon l'ordre et la parole de Dieu tout- puissant qu'un grain de sable pour briser les flots de la mer: Hic confringes lumentes Jluciiis tuos (1) , il ne faut que cette cendre qu'on nous met sur la tête et qui nous retrace l'idée de la mort , pour ra- battre toutes les enflures de notre cœur , pour en arrêter toutes les fougues , pour nous contenir dans

l'humilité et dans une sa»e modestie. Comment cela?

o

c'est que la mort nous remet devant les yeux la par- faite égalité qu'il y a entre tous les autres hommes et nous. Egalité que nous oublions si volontiers , mais dont la vue nous est si nécessaire pour nous rendre plus équitables et plus truitables.

(1) Job. 58.

TOME II, 2

l8 SUR LA PENSÉE

Car quand nous repassons ce que disoit Salomon et que nous le disons comme lui : Tout sage et tout éclairé que je puis être , je dois néanmoins mourir comme le plus insensé : Unus , et stulti et meus occasus erit (i); quand nous nous appliquons ces paroles du prophète royal : Vous êtes les divinités du monde, vous êtes les enfans du Très-Haut; mais , fausses divinités , vous êtes mortelles, et vous mour- rez en effet comme ceux dont vous voulez recevoir l'encens et de qui vous exigez tant d'hommages et tant d'adorations : DU estis , etfilii Excelsi omnes : vos autcm sicut homines moriemini (2) ; quand , selon l'expression de l'Ecriture , nous descendons encore tout vivans et en esprit dans le tombeau , et que le savant s'y voit confondu avec l'ignorant, le noble avec l'artisan , le plus fameux conquérant avec le plus vil esclave ; même terre qui les couvre , mêmes ténèbres qui les environnent , mêmes vers qui les rongent , même corruption , même pourri- ture , même poussière : Parvus et magnus ibi sunt , et servus liber à domino suo (3) ; quand , dis-je , on vient à faire ces réflexions et à considérer que ces hommes au-dessus de qui l'on se place si haut dans sa propre estime ; que ces hommes à qui l'on est si jaloux de faire sentir son pouvoir et sur qui l'on veut prendre un empire si absolu; que ces hommes pour qui l'on n'a ni compassion , ni charité , ni con- descendance, ni égards; que ces hommes de qui l'on ne peut rien supporter , et contre qui l'on agit avec tant d'animosité et tant de rigueur , sont néanmoins

ri) Eccl. ■?.. (.-) Ps. Si. (3) Job. 3.

DE LA MORT. 19

des hommes comme nous , de même nature , de même espèce que nous; ou , si vous voulez, que nous ne sommes que des hommes comme eux , aussi foi- bles qu'eux, aussi sujets qu'eux à la mort et à toutes les suites de la mort : ah ! mes chers auditeurs , c'est bien alors que l'on entre en d'autres dispositions. Dès-là l'on n'est plus si infatué de soi-même , parce que l'on se connoît beaucoup mieux soi - même. Dès-là l'on n'exerce plus une autorité si dominante et si impérieuse sur ceux que la naissance ou que la fortune a mis dans un rang inférieur au nôtre, parce qu'on ne trouve plus après tout que , d'homme à homme, il y ait tant de différence. Dès-là l'on n'est plus si vif sur ses droits , parce que 1 on ne voit plus tant de choses que l'on se croie dues. Dès-là l'on ne se lient plus si grièvement offensé dans les ren- contres, et l'on n'est plus si ardent ni si opiniâtre à demander des satisfactions outrées: parce qu'on ne se figure plus être ni si fort au-dessus de l'agresseur, ou véritable , ou prétendu , qu'on n'est plus si per- suadé qu il doive nous relâcher tout et condescen- dre à toutes nos volontés. On a de la douceur , de la retenue , de l'honnêteté, de la complaisance , de la patience ; on sait compatir, prévenir, excuser, soulager, rendre de bons offices et obliger. Saints et salutaires effets de la pensée de la mort ! C'est le remède le plus souverain pour amortir le feu de nos passions, comme c'est encore la règle la plus infail- lible pour conclure sûrement dans nos délibérations. Vous l'allez voir dans la seconde partie.

2.

20 SUR LA PENSEE

DEUXIÈME PARTIE.

Quelque pénétration que nous ayons, et de quel- que force desprit que nous puissions nous piquer, c'est un oracle de la foi que nos pensées sont timides et nos prévoyances incertaines : Cogitationes mor- talium timidœ , et incertœ providentiœ nostrœ (i). Nos pensées sont timides, dit saint Augustin expli- quant ce passage, parce que souvent dans les choses mêmes qui regardent le salut , nous ne savons pas si nous prenons le meilleur parti , ni même si le parti que nous prenons est absolument bon, et que nous n'avons point assez d'évidence pour en faire un dis- cernement exact , beaucoup moins un discernement sûr et infaillible. D'où il s'ensuit que , malgré toutes nos lumières , nous craignons de nous y tromper, et que nous avons sujet de le craindre , puisque la voie nous nous engageons , quelque droite qu'elle nous paroisse , peut ne l'être pas en effet , et que les vues courtes et bornées d'une foible raison qui nous sert de guide n'empêchent pas que nous ne soyons ex- posés aux funestes égaremens dont saint Paul vouloit nous garantir, quand il nous avertissoit d'opérer notre salut avec crainte et avec tremblement : Cogitationes mortalium timidœ. Comme nos pensées sont timides, l'Ecriture ajoute que nos pré voyances sont incertaines, parce que l'avenir n'étant pas en notre pouvoir, et Dieu s'en étant réservé la connoissance , de quelque précaution que nous usions, nous sommes toujours dans le doute si ce que nous entreprenons , quoi-

(i) Sap. c. 9.

DE MORT. 21

qu'avec des intentions pures et en apparence chré- tiennes , est bien entrepris, si nous n'aurons point lieu un jour de nous en repentir , si notre conscience ne nous le reprochera jamais, et si ce que nous avons cru innocent pendant la vie ne sera point à la mort la matière de nos regrets et de nos désespoirs : Et incertœ providentiœ nostrœ. Etat malheureux que le plus éclairé des hommes deploroit , et qu'il re- gardoit comme la suite fatale du péché. Il seroit donc important de trouver un moyen qui nous dé- livrât de ces incertitudes affligeantes et de ces craintes si opposées à la paix intérieure de nos âmes, qui , dans les occasions il s'agit de nos devoirs , nous mît en état de conclure toujours sûrement , et qui , dans mille conjonctures le salut et la conscience se trouvent mêlés , nous préservât également et de Terreur , et du repentir. Or je soutiens que le moyen pour cela le plus efficace est le souvenir delà mort. Pourquoi ? le voici : parce que le souvenir de la mort est une application vive et touchante que nous nous faisons à nous-mêmes de la fin dernière qui doit être le solide fondement de toutes nos délibérations, et qu'il est certain qu'en pratiquant ce saint exercice du sou- venir fréquent de la mort, nous prévenons ainsi tous les remords et tous les troubles dont pourroient être sans cela suivies nos résolutions. Dans l'engagement indispensable nous sommes de régler selon Dieu notre conduite , est-il rien de plus instructif, rien de plus édifiant, et même de plus consolant pour nous que ces vérités ? Suivez-moi.

Pour bien délibérer et pour bien résoudre , il faut

22 SUR LA PENSÉE

toujours avoir devant ies yeux cette fin dernière , qui est Ja règle de tout , et à laquelle par conséquent tout ce que nous nous proposons dans le monde doit aboutir comme autant de lignes au centre. J'entends par la fin dernière, ce souverain bien, cet unique nécessaire, ce salut que nous ne devons jamais perdre de vue, et dont toutes nos actions doivent avoir une dépendance essentielle et immédiate. C est un axiome indubitable dans la morale chrétienne, et un prin- cipe universellement reconnu. Mais le moyen d'avoir toujours ce regard fixe sur un objet aussi élevé que celui-là, et de pouvoir être assez attentifs sur nous- mêmes, pour observer dans chaque action de la vie, le rapport qu'elle a , je ne dis pas à la fin particu- lière et prochaine qui nous fait agir , mais à la fin commune et plus éloignée nous devons tous aspi- rer ? C'est mes chers auditeurs, d'envisager et de prévoir la mort : la mort, malgré nous-mêmes, nous rappelle toute l'éternité qui la suit; elle la rapproche de nos yeux comme un rayon de lumière, mais un rayon vif et perçant qui se répand dans nos esprits, et par elle nous découvre tout ce qu'il y a dans nos entreprises et dans nos desseins de bon ou de mauvais, de sûr ou de dangereux , d'avantageux ou de nuisible.

En effet, pénétré que je suis de cette pensée, il fout mourir' , je commence à juger bien plus saine- ment de toutes choses; dégagé de mille illusions que la mort et l'éternité dissipent, quelque occasion qui se présente, je vois bien plus clairement et bien plus vile ce qui m'éloigne de ma fin ou ce qui peut m'ai-

DE LA MORT. ^3

tler à y parvenir ; et dès que je le vois , je ne balance point sur la résolution que j'ai à former touchant ce qui m'est ou salutaire ou préjudiciable dans la voie de Dieu. Je dis sans hésiter: ceci m'est pernicieux , ceci m'est utile , ceci m'exposera , ceci me perdra. Et puisqu'il m est pernicieux , je le dois donc rejeter; et puisqu'il m'est utile , je le dois donc prendre ; et puisqu'il m'exposera , je le dois donc craindre ; et puisqu'il me perdra , je le dois donc éviter. Sans la vue de la mort , cette considération de ma dernière fin ne feroit tout au plus sur moi qu'une impression superficielle , qui ne m'empêcheroit pas de donner dans mille écueils , et de faire mille fausses démar- ches; c'est ce que l'expérience nous apprend tous les jours. Mais quand je médite la mort, et l'éternité qui en est inséparable, elle frappe mon esprit et toutes les puissances de mon ame ; en sorte même que je ne puis plus me distraire , ni me détourner de cette fin bienheureuse à laquelle je suis appelé , et pour la- quelle j'ai été créé. Je me trouve comme déterminé à la faire entrer dans tous les projets que je trace , dans tous les intérêts que je recherche , dans tous les droits que je poursuis ; et parce que cette fin ainsi appliquée est la règle infaillible du mal qu'il faut fuir , et du bien qu'il faut embrasser , la méditation de la mort devient pour moi , selon l'Ecriture , un fonds de prudence et d'intelligence : Vtinam sapèrent et intelli gèrent, ac novissima providerent (i) /

Aussi , pourquoi les païens mêmes rendoient-ils une espèce de culte aux tombeaux de leurs ancêtres?

(i) Deut. 32.

24 SUR LA PENSÉE

pourquoi y avoient-ils recours comme à leurs oracles ? pourquoi , dans les traités et dans les négociations importantes y tenoient-ils leurs conseils et leurs as- semblées ? C'étoit une superstition ; mais cette su- perstition, remarque Clément Alexandrin, ne lais- soit pas d'être fondée sur un instinct secret de raison et de religion. Car ils sembloient ainsi reconnoître que leurs conseils ne pouvoient être, ni régulièrement , ni constamment sages, sans le souvenir et la vue de la mort. C'est pour cela qu'ils ne s'assembloient pas dans les lieux de réjouissance , mais dans le séjour de l'afîliction et des larmes; parceque c'est là, comme dit Salomon , que l'on est authentiquement averti de la fin de tous les hommes , et par conséquent que l'on est plus capable de consulter et de décider: Illic en/m finis cunclorum admonetur hominum (i). Or ce que faisoient les païens peut nous servir de mo- dèle , en le rectifiant et le sanctifiant par la foi.

En elTet , il n'y a point de jour , mes chers audi- teurs, où vous ne deviez , pour ainsi dire , tenir con- seil avec Dieu et avec vous-mêmes ; tantôt pour le choix de votre état, tantôt pour le gouvernement de vos familles , tan lot pour l'usage de vos biens , tantôt pour la disposition de vos emplois, tantôt pour la mesure de vos divertissemens , tantôt pour Tordre de vos dévotions, tantôt pour votre propre conduite, tantôt pour la conduite de ceux dont vous devez ré- pondre; car malheur à nous, si nous abandonnons tout cela au hasard, et si nous agissons sans règle et sans principe. En vain dirons-nous que nous n'avons

(i) Eccies.

DE LA MORT. 25

pas eu assez de lumières pour trouver là-dessus , parmi les embarras du siècle , le point fixe et immo- bile de la vraie sagesse. Abus, chrétiens , puisque nous en avons le moyen le plus efficace. En voulez- vous une preuve sensible? faites-en l'essai, et jugez- en par vous-mêmes. Il s'agit de choisir un état de vie : choisissez-le comme devant un jour mourir ; et vous verrez si la tentation et le désir de vous élever vous y fera prendre un vol trop haut. Il est question de régler l'usage de vos biens : réglez-le comme les devant bientôt perdre , parce qu'il faudra bientôt mourir ; et vous verrez si l'attachement aux richesses tiendra votre cœur étroitement resserré dans les bornes d'une avare convoitise. On vous propose un intérêt , un gain , un profit : examinez-le comme étant sûrs d'en rendre compte à Dieu et de mourir ; et vous verrez si les maximes du monde vous y feront rien hasarder contre les lois de la conscience. Vous êtes embarqués dans une affaire , vous avez un différend à terminer : videz l'un et l'autre comme vous vou- driez l'avoir fait, s'il falloit maintenant mourir; et vous verrez si l'entêtement et l'orgueil vous feront oublier les lois de la justice et manquer aux devoirs de la charité. Non , chrétiens , il n'y aura plus rien à craindre pour vous. La seule pensée que vous devez mourir corrigera vos erreurs , détruira vos préjugés , arrêtera vos précipitations , servira de frein à vos empressemens et de contre-poids à vos légèretés. Et n'est-ce pas ce qui de tout temps a conduit les saints dans les voies droites qu'ils ont tenues , sans s'égarer et sans tomber ? JN'est-ce pas ce qui leur a fait prendre

26 SUR LA PENSÉE

si souvent des résolutions que le monde condamnoit de folie , mais que leur inspiroit la plus haute sagesse de l'évangile? N'est-ce pas ce qui les a portés à em- brasser des vocations pénibles, humiliantes, con- traires à toutes les inclinations de la nature , et la seule grâce de Dieu les pouvoit soutenir? Les routes qu'ils dévoient suivre pour ne se pas perdre étoient autant de secrets de prédestination ; mais ces secreîs autrement impénétrables , se développoient sensible- ment à leurs veux dès qu'ils regardoient la mort. Il y avoit des dangers et des pièges dans le chemin ils marchoierït , puisqu'il y en a partout; mais la vue de la mort les préservoit de tous les pièges et de tous les dangers; et il ne tient qu'à vous et à moi d'en tirer le même avantage.

Si donc nous n'avons pas assez de discernement pour nous bien conduire, et si, manque de connois- sance , nous faisons des fautes irréparables ; si nous nous engageons témérairement , si nous choisissons des états Dieu ne nous a point appelés, et il nous prive de mille grâces qu'il vouloit nous donner ailleurs ; si nous prenons des emplois à quoi nous ne sommes pas propres , et notre incapacité nous fait commettre des péchés sans nombre; si nous contrac- tons des alliances qui ne produisent que des chagrins, que des amertumes , que des guerres intestines , que des divorces scandaleux; si nous nous jetons dans des intrigues qui nous attirent de tristes revers, et dont le succès ne tourne qu'à notre confusion et à notre ruine ; si nous entrons en des sociétés , en des partis , en des négoces qui intéressent la conscience , et

DE LA MORT. 27

îe salut nous devient comme impossible ( car vous savez combien ce que je dis est ordinaire; et Dieu sait combien dames seront éternellement malheu- reuses pour s'être livrées de la sorte elles-mêmes sans réflexion et sans discrétion ); si, dis-je , tout cela nous arrive, ne l'imputons point à Dieu, chrétiens; ne l'imputons pas même à notre misère. Dieu y avoit pourvu ; et malgré notre misère , le souvenir de la mort pouvoit et devoit nous mettre à couvert. Mais n'en accusons que notre infidélité , qui nous fait éloigner de nous ce souvenir si nécessaire , comme un objet fâcheux et désagréable , et qui , par une suite inévitable , nous expose à tous les égaremens nous nous laissons entraîner.

De vient un autre avantage , qui est comme une conséquence du premier. Car , pour délibérer sage- ment, il faut prévenir les inquiétudes , beaucoup plus les repentirs et les désespoirs dont nos résolu- tions pourroient être suivies; puisque, comme dit saint Bernard , ce qui doit être le sujet d'un repen- tir, ne peut être le conseil d'un homme sensé. Or, d'où peut venir un effet aussi avantageux que celui- là, qui peut nous mettre en état de dire, si nous voulons , à chaque moment : Je prends un parti dont je ne me repentirai jamais; ce que je fais, je me saurai éternellement bon gré de l'avoir fait : qui le peut , chrétiens? l'usage fréquent de ce que j'appelle la science pratique de la mort. Pourquoi? excellente raison de saint Augustin : Parce que la mort , dit ce saint docteur, étant le terme aboutissent tous les desseins des hommes, cest même que naissent

2.8 SUR LA PENSEE

leurs repentirs les plus douloureux. Mais le secret de les prévenir , c'est de prévenir , autant que possible, le moment de la mort. Et comment ? en se deman- dant à soi-même : Quel sentiment aurai-je à la mort de ce que j'entreprends aujourd'hui? ce que je vais faire me troublera-t-il alors? me consolera-t-il ? me donnera-t-il de la confiance ? me causera-t-il des re- grets? i'approuverai-je?le condamnerai-je? Car pour chacune de ces questions , nous avons dans nous- mêmes une réponse générale , mais décisive , sur laquelle nous pouvons faire fond ; et cette réponse , pour appliquer ici la parole du grand apôtre, c'est la réponse de la mort : Et ipsiin nobis responsum morlis habemus (i). Tandis que nous raisonnons selon les principes de la vie , les réponses que nous nous rendons à nous-mêmes nous entretiennent dans un dérèglement de conduite qui fait que nous nous repentons maintenant de ce qui devroit nous con- soler , et que nous nous applaudissons de ce qui de- vroit nous afiliger : mais la pensée de la mort , par une vertu toute contraire , et que l'expérience nous fait sentir , redresse , si je puis ainsi parler , tous ces senthnens. Elle ne nous donne de joie que pour ce qui doit être le vrai sujet de notre joie , et ce qui le sera toujours. Elle ne nous donne de douleur et de repentir que pour ce qui doit être le vrai sujet de notre repentir et de notre douleur, et ce qui ne le sera plus à la mort, après l'avoir été dans la vie. En nous attachant à la vie , nous ne concevons que des repentirs passagers et variables, qui nous font au-

(1) 2 Cor. 1.

DE LA MORT. 29

jourd'hui condamner ce que demain nous approuve- rons: d'où vient que nos repentirs mômes ne peuvent former en nous cette conduite uniforme qui est le caractère de la prudence chrétienne. Mais quand nous méditons la mort , nous la prévoyons; et en la pré- voyant, nous prévenons des repentirs éternels , dont l'horreur, toujours la même , non-seulement est suf- fisante , mais toute-puissante pour arrêter les saillies de notre esprit , et pour empêcher que la cupidiié ne l'aveugle et qu'elle ne l'emporte. Or c'est bien ici que la prudence des justes triomphe de la témérité des impies. Car enfin , mon frère, dirois-je avec saint Jérôme à un libertin du siècle , quelque endurci que vous soyez dans votre péché , quelque tranquille que vous affectiez de paroîire en le commettant, quelque force d'esprit que vous marquiez lorsqu'il faut vous y résoudre, votre malheur est de ne pouvoir faire un retour sur vous-même sans porter déjà contre vous-même ce triste arrêt : Je vais faire un pas qui me jettera dans le plus cruel désespoir , du moins à la mort, et que je voudrois alors réparer par le sa- crifice de mille vies.

Je sais qu'autant qu'il est en vous , vous étouffez ce sentiment : mais je sais aussi qu'il n'est pas tou- jours en votre pouvoir de vous en défaire. Je sais que cette réflexion se présente à vous malgré vous , lors même que vous faites plus d'efforts pour l'éloi- gner de vous. Je sais qu'elle vient jusqu'au milieu de vos plaisirs parmi les divertissemens et les joies du monde , dans les momens les plus heureux en apparence , vous saisir , vous troubler , et qu'au fond

3o SUR LA PENSÉE

de l'ame elle vous fait bien payer avec usure cette fausse tranquillité qui ne consiste que dans des dehors trompeurs. Mais moi qui veux me garantir de ces alarmes et de ces agitations secrètes, que fais- je ? j'aime à m'occuper du souvenir de la mort , afin qu'un remords piquant et importun ne l'excite pas dans moi contre moi. Je préviens par la pensée tous les repentirs de la mort , et au lieu de les ré- server à cette dernière heure, je me les rends utiles pour l'heure présente. J'en veux être touché main- tenant , afin qu'ils ne me désespèrent pas à la mort ; c'est-à-dire , je veux maintenant me remplir de cette idée , que je me repentirois , afin de ne me repentir jamais. Je dis comme le prophète royal : Circumde- derunt me dolores mortis ( i ) ; les douleurs de la mort, ses regrets, ses désespoirs m'ont investi, m'ont assiégé de toutes parts ; et bien loin de m'en dé- fendre , j'en fais mon bonheur et ma sûreté. Car , qu'y a-t-il de plus désirable pour moi que d'avoir en moi ce qui me répond de moi-même , ce qui me sert à régler toutes mes démarches , à mesurer tous mes pas, à en découvrir les suites fâcheuses et à les éviter? Avec cela , que puis- je craindre ? ou avec cela, que ne puis-je pas entreprendre ? Pensée de la mort , remède le plus souverain pour amortir le feu de nos passions , règle la plus infaillible pour conclure sûrement dans nos délibérations ; enfin , motif le plus efficace pour nous inspirer une sainte ferveur dans nos actions. C'est la troisième partie.

(i) Ps. 17.

DE LA MORT. 3l

TROISIÈME PARTIE.

C'est de la ferveur de nos actions que dépend la sainteté de notre vie , et c'est la sainteté de notre vie qui doit rendre devant Dieu notre mort pré- cieuse. Voilà , dit saint Chrysostôme , l'ordre naturel que Dieu a établi pour ses élus , et dont on peut dire que sa providence ne peut pas même nous dis- penser. Ce qui déconcerte , ou plutôt ce qui ren- verse ce bel ordre , c'est un fonds de lâcheté et de tiédeur. Tiédeur si hautement réprouvée de Dieu dans l'Ecriture ; tiédeur qui corrompt nos meilleures actions ; je dis 3 celles à quoi la religion et le chris- tianisme nous engagent par devoir : en sorte que toutes bonnes qu'elles sont en elles-mêmes, notre vie , bien loin d'en être sanctifiée , n'en devient souvent que plus imparfaite , et même que plus cri- minelle , et se termine enfin à une mort qui nous doit faire trembler, si l'on en juge dans les vues de Dieu , et par l'extrême rigueur de sa souveraine jus- tice. Il s'agit , chrétiens , de combattre celte lâcheté qui , sans autre désordre qu'elle - même , est seule capable de nous perdre ; il s'agit de la surmonter; et c'est ce que le Fils de Dieu a voulu particulière- ment nous apprendre , et à quoi , si nous y prenons bien garde , il a , ce semble 9 réduit tout son évan- gile. Car , qu'est venu faire sur la terre ce Dieu sau- veur ? Il est venu répandre dans les cœurs des hommes le feu de la charité et le zèle des bonnes œuvres : Ignem veni mit ter e in terram ( i ) ; telle est la fin de sa mission. Or , de tous les motifs qu'il

(1) Luc. 12.

32 SUR LA PENSÉE

pouvoit nous proposer , et qu'il nous a en effet pro- posés pour exciter cette ferveur et pour allumer ce feu céleste, les deux plus puissaus sont sans doute la proximité de la mort et l'incertitude de la mort. Proximité de la mort , qu'il s'est efforcé , pour ainsi dire , de nous faire sentir comme l'aiguillon le plus vif et le plus capable de nous piquer. Incertitude de la mort qu'il nous a tant de fois représentée comme le sujet de notre vigilance et d'une continuelle atten- tion. Deux motifs ce divin maître a rapporté toutes ses adorables instructions , et nous trou- vons de quoi réveiller toute notre ardeur , et de quoi nous animer à faire tout le bien que sa grâce nous inspire.

Oui , chrétiens , il faut travailler , et travailler avec cette ferveur d'esprit qui doit être l'ame de toutes nos actions , parce que nous approchons de notre terme : premier motif qui confond notre lâcheté, Marchez, disoit le Sauveur du monde , tandis que la lumière vous éclaire : pourquoi ? parce que la nuit vient, oùpersonne ne peut plus pgir.Y cillez: pourquoi? parce que le Fils de l'homme que vous attendez est déjà à la porte. Négociez , et faites profiter les talons que vous avez en main : pourquoi? parce que le maître qui vous les a confiés est sur le point de revenir et de vous en demander compte. Tenez vos lampes al- lumées : pourquoi? parce que voici l'époux qui arriv e. Hâtez-vous de porter des fruits: pourquoi ? parce que c'est bientôt le temps de la récolte. Que vouloit - il nous faire entendre par là? Ah ! chrétiens , ces pa- raboles , toutes mystérieuses qu'elles sont , s'expli- quent

DE LA MORT. 33

«lient assez d'elles-mêmes , et nous font connohre malgré nous notre folie , lorsque nous proposant la mort dans un éloigneraient imaginaire , quoique , selon le terme de l'Ecriture , il n'y ait qu'un point entre elle et nous , nous croyons avoir droit de nous relâcher dans la pratique de nos devoirs. Car , tel est notre aveuglement , et voilà l'erreur dont Jésus- Christ nous veut détromper. Cette marche qu'il nous ordonne n'est rien autre chose que l'avancement et le progrès dans le chemin du salut : Ambulate (i) ; cette veille , que l'attention sur nous-mêmes : Vigi-* late (2) ; ce négoce , que le bon usage du temps : Negotiamini (3) ; ces lampes allumées , que l'édi- fication d'une vie exemplaire : Luceat lux vestra co- ram hominibus ( 4 ) î ces fruits , que les œuvres de pénitence et de sanctification : Facile fructus dignos pœnitentiœ (5); et ce jour de la récolte , ce retour du maître, cette arrivée de l'époux , cette nuit qui vient, n'étoient , dans le langage ordinaire du Fils de Dieu , que les symboles , mais les symboles na- turels dune mort prochaine. Comme si Jésus-Christ nous eût déclaré que sa sagesse , tout infinie qu'elle est , ne lui fournissoit rien de plus propre à nous embraser d'un saint zèle , et à nous retirer d'une vie tiède et languissante , que la proximité de la mort. En effet \ chrétiens , quand nous aurions à vivre des siècles entiers , et que Dieu par une conduite , ou de sévérité , ou de bonté , nous laisseroit sur la terre aussi long-temps que ces premiers patriarches

(1) Joan. 12. (2) Luc, 2i. (3) Luc. 19. (4) Mattb. 5. -— (5) Luc. 3.

TOME II. 3

34 SUR LA PENSÉE

fondateurs du monde, nous aurions encore mille raisons de unis reprocher nos relàchemens. Quelque éloignée que fût la mort, chacune de nos actions se rapportant toujours à l'éternité , étant toujours la matière du jugement de Dieu , pouvant toujours nous mériter une gloire immortelle , il seroit toujours juste qu'elle fût faite d'une manière digne de Dieu , puisque Dieu doit toujours être servi en Dieu ; il seroit toujours juste qu'elle fût faite d'une manière digne de la récompense que nous attendons de Dieu; et malheur à nous si nous abusions alors même d'un temps si cher , et si nous faisions , comme parle l'Ecri- ture , l'œuvre du Seigneur négligemment. Mais être à la veille de paroitre devant Dieu , et demeurer tranquille dans une vie négligente; toucher de près au terme l'on ne peut plus rien faire , et ne pas redoubler ses soins par une vie plus agissante ; avoir déjà la mort à ses côtés , mourir comme l'apôtre à chaque moment : Quotidic morior (i) , et ne s'em- presser pas d'arriver à la sainteté par la voie courte et abrégée d'une vie fervente , il n'y a , mes cliers auditeurs , ou qu'une stupidité grossière, ou qu'une infidélité consommée , au moins commencée , qui puisse aller jusque-là. C'est néanmoins notre état , et l'état le plus déplorable. Ah ! chrétiens , Jésus- Christ nous dit en termes exprès : Ecce venio citb , Me voici , j'arrive (2) ; merccs mea mecum est , J'ai ma récompense avec moi pour donner à chacun selon ses œuvres. Pesez bien ces paroles. Il ne dit pas : je viendrai , ni , je me dispose u venir ; mais

(1) 1. Cor. i5. (2) Apoc. 22.

DE LA MORT. 35

il dit : Je viens : Ecce venio ; et je viens bientôt : Ecçe venio ci'/ô. Hâtez-vous donc , conclut le Sei- gneur , en s'adressant à une ame paresseuse et lente ; chargez- vous de dépouilles ; faites - vous un riche butin de tant d'actions vertueuses que vous omettez, que vous négligez , et dont vous perdez le mérite : Accéléra spolia detrahere , festina prœâari ( i ). Dieu , dis-je , dans l'un et dans l'autre Testament , par lui-même , par ses prophètes , par ses prêtres , nous parle de la sorte , nous presse de la sorte ; et toujours insensibles aux avertissemens qu'il vous donne et qu'il vous fait donner , vous demeurez dans le même assoupissement et dans la même langueur ; pourquoi ? parce que vous n'avez jamais bien consi- déré la brièveté de votre vie.

Car, enfin , si vous et moi , mes frères , nous étions bien convaincus qu'il ne nous reste plus que fort peu de jours ; si nous nous disions souvent avec saint Paul , mais en sorte que nous fussions bien remplis de cette pensée : Ego enim jam delibor , et tempus resolutionis meœ instat (2) ; je suis comme une victime qui va être immolée , et qui a reçu l'as- persion pour le sacrifice ; le temps de ma dernière dissolution approche , et il me semble que j'y suis déjà : si par le ministère d'un ange , Dieu nous an- nonçoit que ce sera pour demain , que ferions-nous? ou plutôt , que ne ferions - nous pas ? Cette seule idée que je vous propose , et qui n'est après tout qu'une supposition , toute pure supposition qu'elle est , a néanmoins , au moment que je vous parle ,

(1) Isaï. 8. (2) 2. Timoth, 4.

3.

36 SUR LA TENSÉE

je ne sais quoi qui nous touche , qui nous frappe , qui nous anime. Nous ferions tout ; et en faisant tout , nous gémirions encore d'en faire trop peu. Bien loin de nous ralentir , nous nous porterions à des excès qu'il faudroit modérer. Ni divertisse- ment , ni plaisir , ni jeu qui nous dissipât , ni spec- tacle , ni compagnie , ni assemblée qui nous attirât , ni espérance, ni intérêt qui nous engageât; ni pas- sions , ni liaison , ni attachement qui nous arrêtât. Tout recueillis et comme tout abîmés dans nous- mêmes , ou , pour mieux dire s tout recueillis et comme tout abîmés en Dieu , morts au monde et à tous ses biens , à toutes les vanités , à tous les amu- semens du monde , nous n'aurions plus de pensées que pour Dieu , plus de désirs que pour Dieu , plus de vie que pour Dieu : pas un moment qui ne lui fut consacré , pas une action qui ne fût sanctifiée par le mérite de la plus pure et de la plus fervente charité. Et comme il arrive qu'un élément , à me- sure qu'il retourne vers son centre , s'y porte avec un mouvement plus rapide ; ainsi , plus nous avan- cerions vers notre terme , plus nous sentirions croître notre activité et notre zèle. C'est le miracle visible que la présence de la mort opéreroit. Or, pourquoi ne l'opère-t--elle pas dès maintenant? Jésus -Christ ne s'est-il pas expliqué en des termes assez précis ; et la parole d'un Dieu a-t-elle moins d efficace que la parole d'un ange ?

Voulez- vous savoir, chrétiens , comment parle , et surtout comment agit un homme qui envisage la mort de près , et qui en fait le sujet de ses réflexions?

DE LA MORT. O']

Ecoutez le saint roi Ezéchias , et formez - vous sur cet exemple. J'ai dit , s'écrioit-il profondément hu- milié devant Dieu , j'ai dit au milieu de ma course : je m'en vais aux portes de l'enfer , c'est - à - dire , selon le langage du Saint-Esprit , aux portes de la mort : Ego dixi in dimidio dierum meorum : Vadam ad portas inferi (i) ; j'ai supputé le nombre de mes années : Quœsivi residuum annorum meorum (2) ; et j'ai reconnu que je devois dans peu quitter cette demeure terrestre pour être transféré ailleurs , comme l'on transporte la tente d'un berger d'un champ à un autre : Gcneratio mea ablata est à me quasi tabernaculum pastorum (3) ; que par une destinée à laquelle je suis forcé de me soumettre , le fil de mes jours alloit être coupé comme une toile à demi tissue : Prœcisa est velut à te x ente vit a mea ; (4) ; que du matin au soir ce seroit fait de moi , et que mon arrêt avant été prononcé dans le conseil de Dieu , l'exécution n'en pouvoit plus être long-temps retardée : De manè usque ad vesperam finies me (5). Or , ces principes ainsi établis (car c'étoitlà en effet, remarque saint Ambroise , comme autant de prin- cipes qu'il posoil) , quelles conséquences en tiroit-il ? quelles conclusions pratiques pour la réformation de sa vie ? elles sont admirables , et je ne puis vous donner un plus beau modèle. Ah! Seigneur , pour- suivoit le saint roi , c'est donc pour cela que je pousserai sans cesse des cris vers vous , comme le petit d'une hirondelle qui demande la pâture: Sicut

(1) Isaï. 38. (a) Ibid (3) Ibid. (4) Ibid. (5) Ibid.

38 SUR LA PENSÉE

pullus hirundinis -, sic clamobo (i) ; voilà la ferveur de sa prière. C'est pour cela que je gémirai comme la colombe, et que je m'appliquerai jour et nuit à méditer la profondeur de vos jngemens : Médit abor ut columba (2) : voilà la ferveur de sa méditation. C'est pour cela que mes yeux se sont afFoiblis à force de regarder en haut, d'où j'attendois tout mon se- cours , et je cherchois mon unique bien : Atte- nuati sunt oculi mei suspicientes in excelsum (3) ; voilà la ferveur de sa confiance. C'est pour cela que je résiste aux plus violentes tentations qui m'atta- quent , et que , pour n'y pas succomber , instruit que je suis de la force de votre grâce , je vous prie de combattre et de répondre pour moi : Domine , vim paîior , responde pro me (4) ; voilà la ferveur de sa foi. C'est pour cela que je repasserai devant vous toutes les années de ma vie dans l'amertume de mon ame : Recogitabo tibi annos meos in ama- ritudine animœ meœ (5) : voilà la ferveur de sa pé- nitence. Car , je sais , ô mon Dieu , ajoutoit-il , que ce n'est ni l'enfer , ni la mort qui célèbrent vos louanges : Quia non infernus confitcbitur tibi , neque mors laudabit te (6) ; c'est-à-dire , selon l'ex- plication de saint Jérôme , je sais que ce ne sont pas les mourans qui vous glorifient , ni qui sont en état de vous glorifier par leurs œuvres: et qui donc? ceux qui vivent , Seigneur : mais qui vivent aussi persuadés que moi qu'ils doivent bientôt mourir ,

(O Isaï. 58. (2) lbid. (3) Ibid. (-1) ïbUU (5) Ibid. (6) Ibid.

DE LA MORT. 3<J

i

mais qui vivent do terminés comme moi , à flaire de cette persuasion la règle de toutes leurs actions : YiveÀs > vis? en s , ipse confit ehitur libi , si eut et ego liodie (i). Ainsi parloit ce religieux monarque ; et de , chrétiens , nous apprenons cette méthode si solide , si connue des saints, si peu pratiquée parmi nous, mais si praticable néanmoins , et d'où dépend la sanctification de notre vie ; savoir: de faire toutes nos actions comme si chacune étoit la dernière et devoit être suivie de la mort. Prier comme je prie- rois à la mort , examiner ma conscience comme je l'examinerois à la mort, pleurer mon. péché comme je le pleurerois à la mort , le confesser comme je le confesserois à la mort , recevoir le sacrement de Jésus-Christ comme je le recevrois à la mort : voilà de quoi corriger toutes nos tiédeurs et toutes nos lâ- chetés , de quoi vivifier toutes nos œuvres par le souvenir même de la mort et de sa proximité.

Mais il m'est incertain si la mort est proche , ou si elle est encore éloignée de moi : je le veux, mon cher auditeur; que concluez- vous de là? Parce qu'il est incertain quand et à quel jour vous mourrez , en de- vez-vous être moins actif, moins vigilant , moins fer- vent dans l'observation de vos devoirs? et cette in- certitude, qui peut-être vous sert de prétexte pour justifier vos négligences, n'est-elle pas au contraire une nouvelle raison pour les condamner? Car pour- quoi le Sauveur du monde nous ordonne-t-il de veil- ler? ce n'est pas seulement parce que la mort est pro- chaine , mais parce qu'elle est incertaine, c'est-à-

(1) Isaï. 58.

4o SUR LA PENSÉE

dire , parce que nous n'en savons ni le jour , ni l'heure : Quia nescitis diem , neque haram (i ). Ali ! chrétiens, Jésus-Christ sans doute au roi t bien mal raisonné, si l'incertitude de la mort autorisoit en aucune sorte nos lâchetés et nos tiédeurs. Mais cest ici que saint Au- gustin a admiré la sagesse de Dieu , qui nous a caché le jour de notre mort pour nous faire employer uti- lement et saintement tous les jours de notre vie : Latet tiltimus dies , ut observentur omnes dies (2).

En effet, si nous commissions précisément le jour et l'heure nous mourrons , plus de pénitence dans la vie, plus d'exercice de piété. Tout seroit remis à la dernière année; et dans la dernière année, au der- nier mois ; et dans le dernier mois , à la dernière se- maine ; et dans la dernière semaine , au dernier jour ; et dans le dernier jour, à la dernière heure, ou même au dernier moment. Et de plus de salut : pourquoi? parce que le moment de la mort n'est ni le temps des bonnes oeuvres, ni le temps de la pénitence , et qu'on ne peut néanmoins se sauver que par la pénitence et les bonnes œuvres. Mais que fait Dieu ? par une conduite également sage et miséricordieuse, il nous tient dans une incertitude absolue touchant ce der- nier moment, afin que nous nous tenions nous-mêmes en garde à tous les momens. Car quelle pensée est plus capable de nous renouveler sans cesse en esprit , que celle-ci? Peut-être ce jour sera-t-il le dernier de mes jours : peut-être après cette confession, peut-être après cette communion, peut-être après cette pré- dication, peut-être après cette conversation, peut-

(1) Matth. a5. (a) August.

DE LA MORT. 41

être après cette occupation , la mort tout à coup vien- dra-t-elle m'enlever du monde pour me transporter devant le tribunal de Dieu. Quand on porte partout cette idée, et que partout on la conserve fortement imprimée dans son souvenir, bien loin de se relâ- cher et de se laisser abattre , il n'y a plus rien qui ar- rête, plus rien qui étonne, plus rien que l'on n'entre- prenne, que l'on ne soutienne, à quoi l'on ne par- vienne. On devient (belle peinture d'une vie fer- vente que l'apôtre lui-même nous a tracée ) , on de- vient laborieux et appliqué : Sollicitudine non pi- gri(i); prompt et ardent: Spiritu ferventes (2); infatigable dans le service du Seigneur : Domino ser- pentes (3); détaché du monde, et uniquement at- tentif aux choses du ciel : Spe gaudcntes (4) ; patient dans les maux : In tribulatione patientes ; adonné à l'oraison: Orationi instantes; charitable envers ses frères , et toujours prêt à exercer la miséricorde : Nccessitatibus sanctorum communicantes , hospi- talitatem sectantes (5) : également fidèle à tout ce que Ton doit à Dieu , à tout ce que l'on doit au pro- chain, et à tout ce que l'on se doit à soi même : Providentes bona , non tantùm coram Deo s sed etiam coram omnibus hominibus (6).

Disons quelque chose de plus pressant encore et de plus convenable à ce que Dieu demande surtout de nous dans ce saint temps nous entrons. C'est un temps de pénitence; et la grande action de notre vie , étant pécheurs comme nous le sommes , c'est

(1) Rom. c. 12. (2) Ibid. (3) Ihid. —{4) Ibid. (5) Ibi& (6) Ibid.

4^ SUR LA PENSÉE

notre retour à Dieu , c'est une sincère et parfaite con- version à Dieu. Or, n'est-ce pas sur cela même que nous sentons davantage notre foiblesse, et que nous paroissons plus lâches et plus irrésolus? Il s'agit de nous déterminer à rompre nos liens par un généreux effort : il s'agit de nous inspirer cette ferveur de con- version qui ravit une ame, qui l'arrache au monde et à elle-même, qui ne lui permet pas le moindre délai; et voilà ce que doit faire l'incertitude de la mort. Car, dites-moi, pécheur, à quoi serez -vous sensible , si vous ne Tètes pas au danger affreux elle vous expose? Mourez dans votre péché, vous êtes perdu , et perdu sans ressource : mais tandis que vous y demeurez, n'y pouvez-vous pas mourir? et n'y pouvez-vous pas mourir à chaque moment, puis- qu'il n'y a rien de plus incertain pour vous et pour moi que la mort?

Je me trompe, chrétiens; il y a dans la mort quel- que chose de certain pour nous: et quoi? c'est que nous y serons surpris. Le Sauveur du monde ne s'est pas contenté de nous dire : Veillez, parce que vous ne savez ni le jour, ni l'heure que viendra le Fils de l'homme : il ne s'en est point tenu ; mais il a ex- pressément ajouté : Veillez , parce que le Fils de l'homme viendra à l'heure que vous ne l'attendrez pas. Est-il rien de plus formel que cette parole? et l'infaillibilité de cette parole, n'est-ce pas encore ce qui redouble mon crime , quand je vis tranquillement dans mon péché, et que je néglige ma conversion? Si ce divin maître ne m'avoit dit autre chose , sinon que le temps de la mort est incertain, peut-être se-

DE LA MORT. /fi

rois-je moins coupable. Puisqu'il est incertain, di- rois-je, je n'ai pas perdu tout droit d espérer. Je suis un téméraire > il est vrai, d'en vouloir courir les ris- ques, mais enfin, ma témérité ne détruit pas abso- lument ma confiance. Je puis èlre surpris ; mais aussi je puis ne l'être pas : et dans la conduite que je tiens , tout aveugle qu'elle est, j'ai du moins encore quel- que prétexte. Ainsi raisonnerois-je. Mais après la pa- role de Jésus-Christ , il ne m'est plus permis de rai- sonner de la sorte , et je dois compter de mourir à l'heure que je n'y penserai pas. Le Fils de Dieu ne me l'a fait connoître que par là, celte heure fatale. Tout ce que je sais, mais ce que je sais à n'en pou- voir douter, c'est que le jour de ma mort sera pour moi un jour trompeur: Quâ horâ non putatis (i). Après cela , ne faut-il pas que j'aie moi-même conjuré maperte, si dans le désordre je suis, et me voyant exposé à toute la haine et à toutes les vengeances de mon Dieu, je ne prends pas de justes et de promptes mesures pour me remettre en grâce avec lui , et pour prévenir par la pénitence le Coup dont il m'a si hau- tement et tant de fois menacé? Y avez-vous jamais fait, chrétiens , je ne dis pas toute la réflexion néces- saire , mais quelque réflexion? Maintenant même que je vous parle de la mort, pensez-vous à la mort , ou y pensez-vous bien? y pensez-vous attentivement? y pensez-vous chrétiennement? y pensez-vous effi- cacement? Mais si vous n'y pensez pas, à quoi pen- sez-vous? et si vous n'y pensez pas à présent , quand y penserez-vous, ou qui jamais y pensera pour vous?

(l) L'IC. 12.

44 SUR LA PENSÉE DE LA MORT.

Heureux qui n'attend pas à y penser , lorsqu'il ne sera plus temps d'y penser; heureux qui y pense dans la vie ! C est ainsi que la mort, châtiment du péché , en sera pour vous le remède. Elle est entrée dans le monde par le péché : mais si nous la considérons comme les saints, si nous y pensons comme les saints, elle nous fera entrer, comme eux , par la grâce , dans l'éternité bienheureuse que je vous souhaite, etc.

AUTRE SERMON

POUR

LE MERCREDI DES CENDRES.

SUR LA CEREMONIE DES CENDRES.

Pulvis es , et in pulverem , revertêris.

Vous êtes poussière , et cous retournerez en poussière. Dans la Genèse , chap, 5.

v^E sont les mémorables paroles que Dieu dit au pre- mier homme, dans le moment de sa désobéissance : et ce sont celles que l'Eglise adresse en particulier à chacun de nous par la bouche de ses ministres dans la cérémonie de ce jour. Paroles de malédiction , dans le sens que Dieu les prononça ; mais paroles de grâce et de salut, dans la fin que 1 Eglise se propose en nous les faisant entendre. Paroles terribles et foudroyantes pour l'homme pécheur, puisqu'elles lui signifièrent l'arrêt de sa condamnation ; mais paroles douces et consolantes pour le pécheur pénitent, puisqu'elles lui enseignent la voie de sa conversion et de sa justi- fication. Ainsi, remarque saint Chrysostôme, Dieu en a-t-il souvent usé, et s'est-il servi du même moyen, tantôt pour imprimer aux hommes la terreur de ses jugemens , et tantôt pour leur faire éprouver l'efficace de ses miséricordes.

Je ne sais, chrétiens, si vous avez jamais fait ré- flexion à ce que nous lisons dans le livre de l'Exode.

46 SUR LA CÉRÉMONIE

Ecoutez-le : l'applicatif m vous eu paroîtra naturelle, et elle convient parfaitement à mon sujet. Quand Dieu voulut punir l'Egypte , il commanda à Moïse de prendre dans sa main une poignée de cendres, et, en présence de Pharaon , de la répandre sur tout le peu- ple : Tolli/e rnanus plcnas cincris , et spargat illum Moïses coram Pharaone (i). L'Ecriture ajoute que cette cendre ainsi dispersée, fut comme la matière dont Dieu forma ces fléaux qui affligèrent toute l'Egypte, et qui y causèrent une désolation si géné- rale : Sitque pulvis super omncm terrain JEgypti (2). A en juger par l'apparence, Dieu fait aujourd'hui le même commandement aux ministres de son Eglise. Il veut que les prêtres de la loi de grâce , comme dispensateurs de ses mystères, prennent la cendre de dessus l'autel, et qu'ils la répandent solennelle- ment sur tout le peuple chrétien: Tollite manus plcnas cincris. Mais dans l'intention de Dieu, l'effet de cette cérémonie est, par rapport au christianisme , bien différent de ce qu'elle opéra dans l'ancienne loi : car, au lieu que Moïse et Aaron ne répandirent la rendre sur les Egyptiens que pour leur faire sentir 1 e poids de la colère de Dieu, que pour marquer à ] ^haraon qu'il étoit réprouvé de Dieu , que pour domp- t er 1 impiété et l'endurcissement de ce monarque , li- ; vré dès-lors à la vengeance de Dieu ; par une con- duite tout opposée, les prêtres de la loi nouvelle ne répandent aujourd'hui la cendre sur nos têtes que pour nous attirer les grâces et les faveurs du même Dieu , que pour nous mettre en état et nous rendre

(1) Exod. o. (») Jl/id.

DES CENDRES. 4/

capables d'en éprouver la bonté, que pour exciter dans nos cœurs les sentimens d'une véritable péni- tence. C'est ce que j'entreprends de vous faire voir, et par je commence à m' acquitter auprès de vous •du ministère dont Dieu m'a chargé et que j'ai à rem- plir pendant tout ce saint temps de carême (/).

Vous, mes frères , qui , par la miséricorde du Sei- gneur, avez enfin renoncé au schisme pour vous réu- nir à l'Eglise. Vous, pour qui je suis particulière- ment envoyé, que je regarde ici comme le premier objet de mon zèle , et plaise au ciel que je puisse vous appeler un jour ma couronne et ma joie : Gaudium meum et caréna mea (2) / vous , dis-je , nouvelle conquête de la grâce de Jésus-Christ, apprenez à respecter une de ces cérémonies religieuses dont use l'Eglise catholique, dans le sein de laquelle vous êtes rentrés. Il y en a de plus essentielles; mais sans parler des autres , ou pour juger des autres par celle-ci , comment l'hérésie la-t-elle pu rejeter , puisque l'au- teur même de cette fatale division vous fûtes malheureusement engagés, reconnoît que les céré- monies peuvent aider la piété des fidèles; qu'il est non-seulement bon, mais nécessaire d'en conserver quelques-unes; que, pour n'être plus dans la loi de Moïse , il ne s'ensuit pas qu'il les faille toutes abolir; qu'il est juste que par des signes extérieurs l'on mon- tre les sentimens de religion qu'on a dans le cœur, et que doter tout ce qui s'appelle cérémonie , c'est

(1) Le Père Bourdaloue fut envoyé par le roi à Montpellier, ei» faveur des nouveaux convertis , pour y prêcher le carême. (a) PhiHpp. c. S.

48 SUR LA CÉRÉMONIE

mettre parmi le troupeau une confusion monstrueuse? Or, entre les cérémonies, quelle autre a moins blesser l'Eglise protestante que la cérémonie des cen- dres? Qu'a-l-elle de superstitieux? qu'a-t-elle qui ne soit autorisé par l'Ecriture? quel souvenir nous est plus utile que celui de notre foiblesse, de notre néant, et n'est-ce pas ce qu'elle nous remet devant les yeux? Cependant celte cérémonie , dont la simplicité et la sainteté dévoient édifier , a été un scandale pour ces ministres que vous avez suivis. Ils l'ont réprouvée, et ils vous l'ont fait réprouver comme eux , parce qu ils ne la connoissoient point assez , ou parce qu'ils ne vous la faisoient point assez connoître. Mais ou- blions le passé , et bénissons Dieu du présent ; bénis- sons-le même par avance de l'avenir, qui nous pro- met l'entier accomplissement de ce grand ouvrage que le Seigneur a commencé. Nous nous unirons tous; et tous de concert, nous conspirerons à le sou- tenir, à le perfectionner, aie consommer. Qu'il me soit permis d'en faire ici le vœu solennel et public; ce ne sera pas en vain. Oui, mon Dieu, votre œuvre s'achèvera , votre nom sera glorifié , votre loi obser- vée , votre Eglise reconnue : vous verserez sur mes auditeurs vos grâces les plus abondantes; vous les verserez sur moi, et elles donneront de Inefficace à. mes paroles. C est pour cela même encore que je m'adresse à Marie , et que je lui dis : Ave , Maria»

Il ne suffit pas pour la foi de croire de cœur , si l'on ne confesse de bouche: c'est ce que saint Paul «ous déclare en termes exprès ? et h quoi j'ajoute,

suivant

DES CENDRES. 49

suivant la doctrine du même apôtre, qu'il ne suffit pas, pour la pénitence, d'avoir un cœur contrit et humilié, si le pécheur, au même temps, n'offre à Dieu en forme d'hostie, une chair mortifiée et cruci» fiée avec ses désirs corrompus. Tel est , dit saint Gré- goire, pape, le devoir de l'homme qui, se trouvant composé d'une aine et d'un corps, d'une ame spiri- tuelle et toute céleste , d'un corps terrestre et tout matériel, doit, selon l'un et l'autre, honorer Dieu, s'il veut rendre à Dieu ce culte raisonnable en quoi consiste l'intégrité de la religion.

Excellent principe que je suppose d'abord , et d'où je conclus que la pénitence chrétienne, prise dans toute son étendue, est donc un double sacrifice que Dieu exige de nous. Sacrifice de l'esprit et sacrifice du corps: sacrifice de l'esprit, par l'humilité de la componction; et sacrifice du corps, par l'austérité même extérieure de la satisfaction : sacrilice de l'es- prit, sans lequel, comme nous l'enseigne le maître des Gentils, le sacrifice du corps ne sert à rien, ou presque à rien , ni ne peut jamais apaiser Dieu ; et sacrilice du corps, sans quoi le sacrifice de l'esprit n'est souvent qu'une illusion et un fantôme devant Dieu. En sorte que l'union de ces deux sacrifices est absolument nécessaire pour rendre parfait l'holo- causte dont je parle, et d'où dépend l'entière récon- ciliation de l'homme pécheur avec Dieu.

Je m'attache à cette pensée qui me conduit natu- rellement à mon sujet: et parce que ces deux sacri- fices que la pénitence doit faire à Dieu, trouvent en nous deux grands obstacles, dont le premier est TOME ii. 4

5o SUR LA CÉRÉMONIE

l'esprit d'orgueil, et le second, l'esprit de mollesse-. L'esprit d'orgueil , incompatible avec l'humilité de la pénitence; l'esprit de mollesse essentiellement op- posé à l'austérité de la pénitence : je veux, pour ne vous rien dire aujourd'hui qui ne soit utile et prati- que , vous apprendre à les surmonter par le souvenir de la mort que nous retrace l'Eglise dans la céré- monie des cendres. C'est tout le dessein de ce dis- cours, que je réduis à deux propositions. Il faut, par une pénitence solidement humble, anéantir devant Dieu l'orgueil de nos esprits; et c'est à quoi nous oblige la vue de ces cendres, qui sont pour nous les marques et comme les symboles de la mort : ce sera le premier point. Il faut, par une pénitence généreusement aus- tère, sacrifier à Dieu la mollesse et la délicatesse de nos corps; et c'est à quoi nous engage l'imposition de ces cendres, qui nous annoncent, ou plutôt qui nous font déjà sentir l'inévitable nécessité de la mort: ce sera le second point. Humiliation de l'esprit sous le joug de la pénitence, mortification de la chair dans l'exercice de la pénitence: deux fruits du saint usage que nous devons faire de ces cendres , consa- crées par la bénédiction des prêtres , et de la pensée de la mort que nous rappelle une cérémonie si tou- chante. Donnez-moi votre attention.

PREMIÈRE PARTIE.

Comme il est de la foi que l'orgueil fut le premier péché de l'homme , et qu'il est encore la source et le principe de tout péché : Iniiium omnis peccati su-

DES CENDRES. 5l

perbia (i), il ne faut pas s'étonner que le même or- gueil soit un obstacle essentiel à la pénitence établie de Dieu pour être le remède du péché. Je m'expli- que. Si l'homme, persévérant dans le bienheureux: état Dieu l'avoit créé , étoit demeuré dans les termes de celte humilité qui lui étoit comme natu- relle , puisque rhumilité n'est rien autre chose que la parfaite conuoissance de soi-même, quelque avan- tage ou de la nature , ou de la grâce qu'il eût reçu , il n'auroit jamais couru risque d'en abuser au préjudice de ce qu'il devoit à Dieu; et si, dans l'instant que nous violons la loi de Dieu , nous faisions un retour sur nous-mêmes , il nous sulliroit de nous connoître nous-mêmes pour rentrer dans l'ordre , et pour nous mettre , comme pécheurs, en disposition de satisfaire à Dieu. Mais cet esprit de pénitence et de justice qui nous porte à réparer les offenses de Dieu , se trouve combattu dans nous par un autre esprit , qui est l'es- prit d orgueil ; et de même qu'en péchant nous nous révoltons contre ce souverain législateur, nous avons, après le péché , une opposition secrète à lui en faire la juste réparation qui lui est due.

Quel remède , chrétiens ? celui même que l'Eglise nous propose dans la cérémonie de ce jour, en nous obligeant à nous souvenir de ce que nous sommes, afin de corriger notre vanité par noire vanité, comme parle saint Augustin. Car il faut faire de temps en temps remonter l'homme jusqu'à son origine , dit ce grand docteur; et, par la considération de sa foi- blesse , de sa misère , de son néant, le forcer malgré

(1) Eccli. 10.

4.

52 SUli LA CÉRÉMONIE

lui de renoncer aux présomptueuses et vaines ide'es qu'il a de lui-même, et qui, l'empêchant de s'humi- lier, l'empêchent de se convertir. Or c'est ce que fait la pensée de la mort. Quand un homme sans qualité et sans naissance , mais élevé néanmoins à une haute fortune, et comblé de biens et d'honneurs, vient à s'enorgueillir et à s'oublier, le moyen de ré- primer son orgueil est de lui remettre devant les yeux l'obscurité et la bassesse de son extraction. Ne vous enflez point, lui dit-on, on sait qui vous êtes, et d'où vous êtes venu. Cela seul est capable de le confondre et de lui inspirer des sentimens de modestie. Mais si de plus, par une vue anticipée de l'avenir, on lui marquoit ce qui lui doit bientôt arriver; si l'on pou- vort lui dire , et lui dire avec assurance : Prenez garde , quelque grand que vous soyez , vous êtes sur le point de votre ruine; une disgrâce dont vous êtes menacé, et que vous n'éviterez pas, va vous réduire à n'être plus que ce que vous étiez dans votre pre- mière condition : si , dis— je , on pouvoit lui parler ainsi, en sorte qu'on lui fît connoître à lui-même la vérité de ce qu'on lui annonce, cette vue sans doute feroit encore sur lui une bien plus forte impression. Pénétré de cette pensée : « Il n'y a plus pour moi de ressource, et je vais périr, » il seroit doux et hu- main ; il ne feroit plus voir dans sa conduile , ni ar- rogance, ni fierté; cette enflure de cœur que lui cau- soit la prospérité et l'élévation, s'abaisseroit tout à coup: pourquoi? parce qu'il n'envisageroit plus sa fortune, si je puis user de cette expression, que comme la hauteur du précipice il va tomber; et

DES CENDRES. 53

qu'au lieu de s'éblouir de ce qu'il est , il gémirent sur ce qu'il va devenir.

Or , c'est justement , mes cliers auditeurs, de cette double vue , et de ce que nous avons été , et de ce que nous serons , que l'Eglise se sert aujourd'hui pour nous tenir devant Dieu dans l'humilité et dans la soumission. L'homme , dit l'Ecriture , étoit dans l'honneur et dans la gloire Dieu l'avoit élevé par la création ; mais au milieu de sa gloire, l'homme s'étoit méconnu : Homo , cùm in honore esset , non intellexit (i ). Cet oubli de lui-même , par une suite nécessaire , l'avoit porté jusqu'à l'oubli , et même jusqu'au mépris de Dieu. Que fait l'Eglise? Pour ré- tablir en nous ce respect de Dieu et cette crainte que nous perdons par le péché , et qui doit être le fon- dement de la pénitence , elle nous engage , ou plutôt elle nous oblige à concevoir du mépris pour nous- mêmes , en nous adressant ces paroles : Mémento , horno , quia pulvîs es , et in pulverem revertêris. Comme si elle nous disoit : Pourquoi , homme mor- tel, vous attribuer sans raison une grandeur chimé- rique et imaginaire? Souvenez-vous de ce que vous étiez il y a quelques années , quand Dieu , par sa toute puissance , vous tira de la boue et du néant. Souvenez-vous de ce que vous serez dans quelques années, quand ce petit nombre de jours qui vous reste encore sera expiré. Voilà les deux termes il faut, malgré vous, que tout votre orgueil se borne. Raisonnez tant qu'il vous plaira sur ces deux prin- cipes; vous n'en tirerez jamais de conséquence , non-

(0 Psalm. 4 8.

54 SUR LA CÉRÉMONIE

seulement qui ne vous humilie , mais qui ne vous rappelle à votre devoir lorsque vous serez assez aveu- glé et assez insensé pour vous en écarter. Telle est, encore une fois, chrétiens , la salutaire et importante leçon que fait 1 Eglise , comme une mère sage , à tous ses en fans.

Mais examinons plus en détail la manière dont elle y procède, et toutes les circonstances de cette cérémonie des cendres qu'elle observe en ce saint jour. Car il n'y en a pas une qui ne nous instruise et qui n'aille directement à ces deux fins ., de rabattre notre orgueil, et de nous disposer à la pénitence. En effet, c'est pour rabattre notre orgueil qu'elle nous pré- sente des cendres , et qu'elle nous les fait mettre sur la tète. Pourquoi des cendres? parce que rien, dit saint Ambroise , ne doit mieux nous faire compren- dre ce que c'est que la mort , et l'humiliation extrême nous réduit la mort , que la poussière et la cendre. Oui , ces cendres que nous recevons prosternés aux pieds des ministres du Seigneur , ces cendres dont la bénédiction , selon la pensée de saint Grégoire de Nysse, est aujourd'hui comme le mystère, ou, si vous voulez , comme le sacrement de notre morta- lité 3 et par conséquent de notre humilité , si nous les considérons bien , ont quelque chose de plus tou- chant que tous les raisonnemens du monde pour nous humilier en qualité d hommes , et pour nous faire prendre en qualité de pécheurs , les sentimens d'une parfaite conversion et d'un retour sincère à Dieu. Car elles nous apprennent ce que nous voudrions peut-être ne pas savoir , et ce que nous tachons tous

DES CENDRES. 03

les jours à. oublier. Mais malheur à nous, si jamais nous tombons , ou dans une ignorance si déplorable , ou dans un oubli si funeste !

Elles nous apprennent que toutes ces grandeurs dont le monde se glorifie , et dont l'orgueil des hom- mes se repaît, que cette naissance dont on se pique , que ce crédit dont on se flatte , que cette autorité dont en est si fier, que ces succès dont on se vante, que ces biens dont on s'applaudit , que ces dignités et ces charges dont on se prévaut, que cette beauté , cette valeur , celte réputation dont on est idolâtre ; que tout cela , malgré nos préventions et nos erreurs , n'est que vanité et que mensonge. Car, que je m'ap- proche du tombeau d'un grand de la terre , et que j'en examine l'épilaphe , je n'y vois qu'éloges , que titres spécieux , que qualités avantageuses , qu'em- plois honorables : tout ce qu'il a jamais été et tout ce qu'il a jamais fait , y est étalé en termes pompeux et magnifiques. Voilà ce qui paroîtau dehors. Mais qu'on me fasse l'ouverture de ce tombeau, et qu'il me soit permis de voir ce qu'il renferme; je n'y trouve qu'un cadavre hideux , qu'un tas d'ossemens infects et desséchés , qu'un peu de cendres qui semblent encore se ranimer pour me dire à moi-même : Me- mento , homo , quia pulvis es , et in puherem revcrtêris.

Elles nous apprennent que nous sommes donc bien injustes, quand , à quelque prix que ce soit, et souvent contre l'ordre de la Providence , nous pré- tendons nous distinguer , et que nous voulons faire dans le monde certaines figures qui servent quà

56 SUR LA CÉRÉMONIE

flatter noire vanité ; que ces rangs que nous disputons avec tant àe chaleur, ces droits que nous nous attri- buons, ces points d'honneur dont nous nous entê- tons, ces singularités que nous affectons, ces airs de domination que nous nous donnons, ces soumissions que nous exigeons , ces hauteurs avec lesquelles nous en usons , ces ménagemens et ces égards que nous demandons , sont autant d'usurpations que fait notre orgueil , en nous persuadant aussi bien qu'au phari- sien de l'évangile, que nous ne sommes pas comme le reste des hommes : erreur dont la cendre nous réduit la mort nous détrompe bien par l'égalité elle met toutes les conditions ; disons mieux , par leur entière destruction. Car voyez > dit éloquemment saint Augustin au livre de la Nature et de la Grâce ; voyez si dans les débris des tombeaux vous distin- guerez le pauvre d'avec le riche , le roturier d'avec le noble , le foible d'avec le fort. Voyez si les cendres des souverains et des monarques y sont différentes de celles des sujets et des esclaves. Ah ! l'esclave et le roi ne sont qu'une même chose; et ce fut la belle réponse que fît un philosophe à un fameux conqué- rant, lorsqu'interrogé pourquoi il paroissoit si atten- tif à contempler des ossemens de morts entassés les uns sur les autres: Je tâche , lui dit-il, seigneur, à discerner dans ce mélange le roi votre père; je l'y cherche , mais en vain , parce que ses cendres , con- fondues avec celles du peuple , n'y retiennent plus nulle marque de distinction par je puisse le recon- noltre. Parples dont le plus fier des hommes , quoique païen , ne laissa pas de s'édifier, et qui. reviennent

DES CENDRES. oj

à ce qu'on nous dit aujourd'hui : Mémento , liomo , quiapulris es , et in pulverem revertêris.

Elles nous apprennent que , malgré les vastes des- seins que forme l'ambitieux de s'établir, de s'agran- dir, de s'élever, de croître toujours, sans dire: c'est assez; la mort, par une triste destinée , le bornera bientôt à six pieds de terre : c'est trop , à une poi- gnée de cendres. Car voilà , mes chers auditeurs , pour m'exprimer ainsi, jusqu'où Dieu no s pousse à son tour. Voilà à quoi aboutissent tous nos projets , toutes nos entreprises, toutes nos prétentions, toutes nos intrigues, en un mot , toutes nos fortunes et tou- tes nos grandeurs , lorsque nos corps , par la dernière résolution qui s'en fait dans le tombeau , se raccour- cissent, s'abrègent presque jusqu'à s'anéantir. Ecce vix totam Hercules implevit urnam. Quel change- ment , disoit un sage , quoique mondain , en voyant l'urne sépulcrale étoient les cendres d'Hercule ! Cet Hercule , ce héros à qui la terre ne suffisoit pas , est ici ramassé tout entier ! à peine a-t-il de quoi rem- plir cette urne! Ptéflexion que l'Eglise nous fait faire aujourd'hui bien plus saintement et bien plus effica- cement , quand elle nous dit: Mémento , homo , quia pafois es , et in puherem repertêris.

Elles nous apprennent, que non-seulement la mort détruira ce fantôme de grandeur et de fortune après lequel nous courons , mais que notre mémoire même périra; qu'on ne parlera plus de nous ; qu'on ne pen- sera plus à nous ; qu'on se consolera de notre perte ; que quelques-uns s'en réjouiront; que nos pioches seront les premiers à nous oublier ; que ces amis , sur

58 SUR LA CÉRÉMONIE

qui nous compilons , se lasseront bientôt de nous pleurer; que l'indifférence destins , que l'ingratitude des autres effacera dans peu de jours le souvenir des bons offices que nous leur avons rendus , et que tout ce que nous aurons fait dans une autre vue que celle de Dieu , sera semblable à la poussière que le vent emporte ; car ainsi le concevoit Job : Mcmoria ves- tra comparabitur cineri (i). Ainsi Dieu le marquoit- il lui-même , quand il disoitpar la bouche d'Ezéclml à un roi impie : Dabo te in cinerem (2) ; Je te rédui- rai en poudre ; et ces éclatantes actions dont tu te promettois dans la mémoire des hommes une espèce d'immortalité, s'évanouiront et se dissiperont comme la cendre. En effet, chrétiens, c'est le véritable sym- bole de cette fausse gloire dont nous sommes si ja- loux , puisqu'il est certain qu'elle a toutes les pro- priétés de la cendre ; qu'elle est vile comme la cen- dre, légère comme la cendre , stérile etinutile comme la cendre ; et que , quand nous en aurions autant que notre vanité en peut demander , ce qui ne sera jamais , on auroit toujours droit de nous dire : Mé- mento , homo , quia puis? i s es , et in pulverem rever- têris.

Enfin , elles nous apprennent que , quelque enra- ciné que soit notre orgueil , il ne tient qu'à nous de trouver dans nous notre humiliation : Humiliatio tua in medio tuî (3) ; puisque cette partie de nous-mê- mes dont nous sommes si occupés et si idolâtres , ce corps n'est au fond que le plus abject de tous les êtres, qu'un sujet de corruption , et, selon l'expression de

(1) Job. 10. (2) Ezcch. 28. (3) Mich. c. 6.

DES CENDRES. $9

Tertullien , qu'un peu de boue figurée en homme : Limus titulo hominis incisus (1). Or, est-il juste que la poussière et la boue s'enfle de ce qu'elle est; et que , par la malice du péché , elle s élève contre celui qui , l'animant de son esprit , l'a élevée par sa miséricorde au-dessus de ce qu'elle étoit? Qiiid su- perbit terra et cinis (2)? La mort que nous avons sans cesse devant les yeux , devroit être sur tout cela pour nous une continuelle leçon; mais parce qu'il arrive, comme l'a fort bien remarqué saint Chrysoslôme , que tous les hommes voient la mort, mais que peu ont le don de la comprendre : Mortem omnes vident , pauci intelligunt (3) , l'Eglise joint à cette vue de la mort , l'usage des cendres qu'elle nous présente , et qui, sanctifiées par les prières de ses ministres , ont une grâce spéciale pour faire entrer dans nos cœurs ces importantes vérités : Mémento , Itomo , ijuiapul- vis es , et in puherem revertêns.

Cependant vous me demandez pourquoi l'on nous met ces cendres sur la tête et sur le front : autre mys- tère qu'il est aisé d'éclaircir , et qui doit, encore édifier votre piété. On nous met ces cendres sur la tête , qui est le siège de la raison , pour nous faire enten- dre que l'objet le plus ordinaire de nos réflexions et de nos considérations pendant la vie , doit être la mort et les suites de la mort. Or , c'est ce que l'on nous déclare , quand on nous dit : Mémento , sou- venez-vous-en , et ne l'oubliez jamais, parce qu'en effet , il nous serviroil peu d'être une fois convaincus que nous sommes mortels, si, par une forte pensée

(1) TertuU. (2) Eccl. 10. (5) Chrys.

6o SUR LA CÉRÉMONIE

et par un fréquent souvenir , la conviction que nous en avons n'éloit pour nous une source de sagesse, et ne produisoit en nous cette disposition d'humilité qui est déjà le commencement de la pénitence.

Aussi est-ce le souvenir de la mort qui , de tout temps, a le plus retenu les hommes dans l'ordre, et les a mis malgré les soulèvemens de leur orgueil , comme dans la nécessité d'être humbles. De vient , dit saint Jérôme ( et ce ne sera point une digres- sion , ou cette digression n'aura rien d ennuyeux et de fatigant pour vous) , de vient que parmi toutes les nations, non-seulement chrétiennes, mais païen- nes, le souvenir de la mort et même l'usage de la cendre, a été une des principales circonstances des pompes les plus solennelles et des cérémonies les plus augustes ; que les Grecs , au rapport du cardi- nal Pierre Damien , après avoir couronné leurs em- pereurs , leur oîïroient un vase plein d'ossemens et de cendres , pour les avertir que la suprême dignité dont ils venpient d'être revêtus , ne les exemptoit pas de la mort; que les Romains dans leurs triomphes, faisoient marcher un héraut après le vainqueur , pour lui crier au milieu des applaudissemens publics , qu'il étoit homme et sujet à la mort ; que le grand-prêtre , dans l'ancienne loi , se purifioit avec la cendre quand ii devoit entrer dans le sanctuaire ; et que, mainte- nant encore , dans la consécration des papes , on fait passer devant les yeux du nouveau pontife quel- ques étoupes que le feu consume , pour lui faire en- tendre que la gloire du monde passe de même , et que la tiare ne l'empêche point d'être tributaire de

DES CENDRES. Gl

la mort : comme si les hommes avoient eux-mêmes reconnu qu'à mesure que le monde ou que la Provi- dence les exalte , ils ont besoin d'un contre-poids qui les rabaisse, et que le plus puissant et le meilleur est le souvenir de la mort. De vient que les peuples les plus barbares, par un secret instinct de religion , se sont fait un devoir de conserver les cendres de leurs ancêtres. Ces cendres leur faisoient voir à quoi leur sort devoil enfin se terminer; etcesouvenirlesrendoit naturellement humbles, dans le même sens que notre ame , selon le langage de Tertullien , est naturelle- ment chrétienne. Ces cendres, s'ils se sentoient ou passionnés, ou préoccupés, leur suffisoient pour se dire à eux-mêmes: Mémento , Itomo ; souviens-toi, homme , et humilie-toi ; souviens-toi , et modère- loi ; souviens-toi , et détrompe-toi. De vient que Moïse, sortant de l'Egypte , au lieu d'emporter les riches dépouilles des Egyptiens, comme les autres hébreux dont il éloit le conducteur , se contenta d'emporter les cendres du patriarche Joseph , ne croyant pas pouvoir mieux dompter ni mieux sou- mettre à l'empire de Dieu ces esprits fiers et indociles , qu'en leur montrant les cendres de ce grand homme, dont ils se glorifioient d'être descendus. De vient que les Israélites ayant abandonné Dieu dans le dé- sert , et l'ayant irrité par une scandaleuse rébellion , lorsqu'en l'absence de Moïse ils adorèrent un veau d'or , ce sage législateur, animé de zèle , prit le veau d'or , le brûla , le pulvérisa , et les obligea d'en boire la cendre , pour confondre leur idolâtrie , en leur faisant voir la vanité de leur idole. De vient enfui

62 SUR LA CÉRÉMONIE

que quelques princes chrétiens , par une pratique toute sainte , quoiqu'elle n'ait pas été du goût du monde, pour se former de la mort une idée plus vive, non CGHtens de la méditer, ont voulu se la rendre sensible et palpable; et que les uns, pendant leur vie même , ont fait placer dans leur palais la bière destinée à leur sépulture ; les autres ont gardé parmi leurs meubles les plus précieux , le crâne d'un mort qui sembloit leur redire sans cesse : Mémento , homo , quia pulvis es , et in pufoerem revertêris. Excellente dévotion pour les grands du monde , qui dans l'éclat de leur condition , éblouis eux-mêmes de la pompe qui les environne, ne peuvent presque devenir hum- bles que par la pensée et le soi venir de la mort.

Or, soit pour les grands, soit pour les petits, quand une fois l'humilité a pris possession d'un cœur, il est aisé d'y faire entrer la componction et la péni- tence. Pourquoi ? non-seulement parce que le grand obstacle de la pénitence est levé , j'entends ce fonds de présomption et d'orgueil avec lequel nous nais- sons; mais parce qu'à bien examiner les choses, l'hu- milité est en effet la partie la plus essentielle de la conversion du pécheur. Car du moment que je suis disposé à m'humilier , dès-là je le suis à m'accuser, à me condamner, à me punir moi-même ; dès-là je suis dans la voie de chercher Dieu , d'implorer la miséri- corde de Dieu, de satisfaire à la justice de Dieu, de me remettre sous l'obéissance de la loi de Dieu : disposi- tions les plus nécessaires à la pénitence chrétienne. Et voilà pourquoi l'Eglise, après nous avoir fait consi- dérer deux sortes de cendres, celle de notre origine :

DES CENDRES. 63

Mémento , quia puhis es ; et celle de notre corrup- tion future, et in pulverem reveriêris ; la première, qui nous apprend que nous ne sommes que néant; et la seconde , qui nous dit que nous sommes encore quelque chose de moins , ou plutôt quelque chose de plus mauvais , puisque nous ne sommes que péché ; après, dis-je, nous avoir mis devant les yeux cette double cendre , nous en impose une troisième qui se rapporte parfaitement à l'une et à l'autre , savoir, la cendre de la pénitence.

Car, que fait le pécheur quand il reçoit aujour- d'hui , par les mains du prêtre , la cendre qui lui est présentée? apprenez , mes chers auditeurs, à vous acquitter en chrétiens de ce devoir chrétien : que fait le pécheur converti, quand il reçoit cette cendre consacrée à la pénitence? c'est comme s'il disoit à Dieu: Oui , je veux , Seigneur , accomplir dès à pré- sent 3 en esprit, ce que vous achèverez bientôt d'ac- complir réellement et en effet. Vous avez résolu , pour la punition de mon péché , de me réduire un jour en cendres, et j'en viens faire dès aujourd'hui moi-même l'essai : je préviens l'arrêt de votre jus- tice , et je l'exécute déjà. Ces cendres , dans l'ordre de vos divins décrets , doivent être une partie de la satisfaction et de la vengeance que vous voulez tirer de moi ; commencez, sans attendre davantage , à vous satisfaire , Seigneur , et à vous venger ; car me voilà couvert de cendres : il est vrai que ce ne sont pas encore les cendres de la mort , mais au moins sont-ce les cendres de la pénitence, qui est une espèce de mort bien plus propre à yous fléchir

64 SUR LA CÉRÉMONIE

et à vous apaiser que la mort même. Apaisez-vous donc, ô mou Dieu! en voyant ces cendres, qui ne sont que les signes extérieurs de l'humiliation et de la contrition de mon ame, et faites que la péni- tence me rende auprès de vous ce bon ollice , de pré- venir dans moi l'effet de la mort, c'est-à-dire , de me soumettre volontairement et librement à votre justice adorable , avant que la mort m'y soumette par cette inévitable nécessité, dont le souvenir , quoi- qu'amer, m'est si salutaire: Mémento, humo,c/uia pulvis es x et in pulçerem revertêris.

Voilà, chrétiens, les sentimens qu'une ame vrai- ment touchée conçoit en ce jour au pied des autels; et il faut toujours reconnoitre que ce souvenir de la mort est un admirable moyen pour préparer à la pénitence les pécheurs les plus orgueilleux. En effet, nous voyons que ce moyen , en certaines occasions, ménagé avec prudence et avec vigueur , a opéré des changemens qui parurent comme des miracles de la grâce : et ne fut-ce pas ainsi que saint Ambroise dompta , si j'ose me servir de ce terme , la fierté de Théodose , et qu'après la sanglante journée de Thes- salonique, il le rangea à l'ordre de la pénitence et de la rigoureuse discipline qui s'observoit alors dans l'Eglise? Peut. -être, lui dit-il, 6 empereur (car c'est la remontrance qu'il lui fit, rapportée par Théodoret; je n'y ajouterai rien , et je n'en fais qu'une traduc- tion simple et fidèle) , peut-être , ô empereur ! celte souveraine puissance que vous exercezdans le inonde, est-elle comme un nuage épais qui obscurcit votre rai- son et qui yous empêche de voir l'énormité de votre

péché,

DES CENDRES* 6a

péché; mais, pour dissiper ce nuage, considérez le commencement et la fin de toute votre grandeur , c'est-à-dire, considérez cette cendre dont vous avez été formé , et vous êtes prêt à retourner, et alors je me promets tout de votre religion. Avouez qu'assis sur le trône , vous ne laissez pas d'être homme, lui homme rempli de misères et sujet à la mort; avouez, que ces hommes qui vous révèrent et qui tremblent devant vous, sont de même nature que vous; et puisque vous êtes mortel et pécheur comme eux , pensez comme eux à vous humilier devant ce Dieu de majesté auprès de qui vous ne devez point espérée grâce , si vous ne vous hâtez de détourner son cour- roux par votre pénitence et par vos larmes. Ces pa- roles émurent Théodose ; il se prosterna aux pieds de saint Ambroise, il pleura son crime, il le dé- testa, et, tout empereur qu'il étoit. il en fit la pé- nitence la plus exemplaire et la plus édifiante : pour- quoi? parce qu'on lui fit connoître ce qu'il étoit, et ce qu'il devoil être un jour : Mémento , homo , quia, pulvis es, et in pulverem revertêris. Or, si l'on eu usoit ainsi avec tous les grands du siècle qui vivent dans le dérèglement des mœurs , et qu'on leur ré- pétât souvent qu'ils doivent mourir; que l'arrêt qui les y condamne est sans appel ; que , pendant qu'ils abusent des biens de la vie , et qu'ils se laissent em- porter au torrent de leurs passions, la mort s'avance à grands pas; qu'elle n'aura nul égard à tout ce faste qui les accompagne , mais que la dernière de toutes les humiliations , qui consiste à devenir poussière cendre , est le sort infaillible qui les attend; et qu'au tome 11. 5

66 SUR LA CÉRÉMONIE

même temps que la mort leur fera subir toute la rigueur de sa loi , elle les conduira devant ce Juge redoutable qui doit rendre à chacun selon ses œuvres : si ceux qui les approchent leur tenoient souvent ce langage, qnelqu'endurcis dans le péché que nous nous les figurions , ils penseroient à se convertir. Ce qui les entretient dans l'impénitence , c'est un pro- fond oubli de cette grande et incontestable vérité ; c'est qu'au lieu de leur parler de leur misère et de leur foiblesse , on ne leur parle que de leur grandeur et de leur pouvoir ; c'est qu'au lieu de les faire sou- venir de la mort , on les flatte sans cesse d'une pré- tendue immortalité de gloire; c'est qu'au lieu de leur dire qu'ils sont hommes, on voudroit presque leur faire accroire qu'ils sont des dieux.

Mais il ne s'agit pas seulement ici de la conver- sion des grands , il s'agit , mes chers auditeurs, de la vôtre et de la mienne , qui n'est peut-être ni moins difficile , ni moins éloignée : car , pour être peu de chose dans le monde , on n'est pas exempt de la cor- ruption de l'orgueil ; et l'orgueil , dans une condi- tion médiocre, est encore, selon l'Ecriture, plus réprouvé de Dieu. Cependant , chrétiens , tel est sou- vent notre caractère , et voilà le désordre affreux qui doit être aujourd'hui le sujet de notre confusion. Malgré l'anéantissement nous réduit la mort, mal- gré l'aveu solennel que nous en faisons dans la cé- rémonie des cendres , nous ne laissons pas d'être pleins d estime pour nous-mêmes, et, par une fu- neste conséquence, d'être entêtés , d'être infatués , d'être enivrés de l'amour de nous-mêmes; malgré le

DES CENDRES, 6?

soin que prend l'Église de nous retracer et de nous imprimer vivement ces vérités mortifiantes et tout ensemble vivifiantes, mortifiantes selon l'homme, vivifiantes selon Dieu , nous n'en sommes ni plus morts à nous-mêmes , ni plus détachés de nous- mêmes. Dieu , dit le Prophète royal , nous humilie dans ce séjour d'affliction , en nous couvrant de l'ombre de la mort : Humiliasii nos in loco afflictio- ni s , et cooperuit nos umbra mortis (1); mais , ren- versant les desseins de Dieu, plis nous paroissons humiliés, moins nous sommes humbles; plus l'ombre de la mort nous couvre, moins le souvenir de la mort nous convertit. Combien de chrétiens hypo- crites ; car , pourquoi craindrois-je de les qualifier de la sorte, lorsque je vois une si monstrueuse opposi- tion entre ce qu'ils professent au dehors , et ce qu ils cachent dans l'ame? combien de chrétiens, et peut- être de ceux qui m'écoulent , ont reçu la cendre de la pénitence avec des cœurs pleins d'ambition , avec des cœurs vains, avec des cœurs durs et incirconcis, avec des cœurs rebelles au Saint-Esprit? or, cela même n'est-ce pas une hypocrisie grossière? Com- bien de femmes mondaines et criminelles ont paru devant les autels pour y recevoir cette cendre, mais y ont paru avec tontes les marques de leur vanité, avec tout l'étalage de leur luxe, et, ce qui en est comme inséparable, avec toute 1 enflure de leur or- gueil? or, en de telles dispositions ont-elles eu l'es- prit de la pénitence; et, n'ayant eu que l'extérieur de la pénitence sans en avoir l'esprit, ne soni-ellei;

(1) Psalm. 43.

5.

G8 SUR LA CÉRÉMONIE

pas du nombre des hypocrites que condamne aujour- d'hui le Fils de Dieu dans l'évangile? Ce sont néan- moins , me direz-vous , des femmes réglées , et du reste, hors la vanité qui les possède, irréprochables dans leur conduite; mais, chrétiens, jugerons-nous toujours des choses selon les fausses idées du monde , et jamais selon les pures maximes de la loi de Dieu? Appelez-vous femmes réglées celles qui n'ont pour principe de toutes leurs actions que l'amour d'elles- mêmes ? Appelez-vous femmes irréprochables celles qui voudroient n'être au monde que pour y être adorées et idolâtrées ? Appelez-vous simple vanité ^elle qui exclut et qui bannit d'une ame deux vertus les plus nécessaires au salut, savoir, 1 humilité et la pénitence ? Terre , terre , disoit le prophète , écoutez la voix du Seigneur : Terra , terra , audi vocem Do- mini; c'est-à-dire , pécheurs qui, formés de la terre, devez bientôt retourner dans le sein de la terre ; vous cependant qui oubliez ce que vous êtes , et qui vivez tranquilles dans l'état de votre péché , écoutez Dieu qui vous parle par ma bouche ; et ne méprisez pas sa voix. Pour faire de dignes fruits de pénitence , hu- miliez-vous sous sa toute-puissante main : Humilia- mini sub potenti manu Dei (i) ; et que cette humi- liation ne soil pas seulement extérieure et superfi- cielle, mais qu elle pénètre jusque dans l'intérieur de vos âmes ; déchirez vos cœurs et non point vos vête- mens : Scindite corda vestra , et non vestimcnta vestra (S) ; et ne ressemblez pas à celui que le Saint- Esprit réprouve dans ces paroles : Est qui nequiter

[}) i. Poli;. 5. (a) Joël. 2,

DES CENDRES. 69

se humiliât s et interiora ejus pîena sunt dolo (1) ; tel s'humilie en apparence , dont le cœur est rempli de mensonge et d'artifice ; tel prend la cendre de la pénitence , qui , sous cette cendre et sous un visage de pénitent, entretient un orgueil de démon; tel dit: Je suis poudre et je serai poudre , qui voudroit, s'il étoit possible , s'élever comme Lucifer au-dessus des cieux. Préservons-nous de cette malédiction par 1 hu- milité et la sincérité de notre conversion: c'est ce que la voix du Seigneur vous fait entendre ; écoutez-la et respectez-la : Terra , terra , audi vocem Domini ; mais elle vous dit encore qu'outre le sacrifice de vos esprits par l'humilité, la pénitence demande le sacrifice de vos corps par la mortification; et j'ajoute que rien ne doit plus vous faciliter ce second sacrifice , que le souvenir de la mortetla vue des cendres: c'est la seconde partie.

DEUXIÈME PARTIE.

C'est une illusion dont l'esprit du monde, cet es- prit de mollesse , a voulu de tout temps se préva- loir , de croire que la pénitence soit une vertu pu- rement intérieure , et qu'elle n'exerce son empire que sur les puissances spirituelles de notre ame ; qu'elle se contente de changer le cœur, qu'elle n'en. veuille qu'à nos vices et à nos passions, et qu'elle puisse être solidement pratiquée sans que la chair s'en ressente , ni qu'il en coûte rien à cet homme ex- térieur et terrestre qui fait une partie de nous-mêmes. Si cela étoit , dit saint Chrysostôme , il faudroit re- trancher de l'Écriture des livres entiers , l'esprit

(1) Eccli. 19.

7<3 SUR LA CEREMONIE

de Dieu a confondu sur ce point la prudence char- nelle par des témoignages aussi contraires à noire amour-propre, que la vérité est opposée à l'erreur; il faudroit dire que saint Paul ne 1 erïtendoit pas, et qu'il concevoir mal la pénitence chrétienne , quand il enseignoi» qu'elle doit faire de nos corps des hos- ties vivantes: Exhibeafis corpora vestra hostiam viventcm(\) ; quand il vouloit que celte vertu même allât jusqu'au crucifiement de la chair : Qui sunt Christi , carnrm su a m crun'fixerunt cum vitiis et concupisccntiis (2) ; quand il recommandoit aux fidèles , oij plutôt quand il leur faisoit une loi de porter sensiblement et réellement dans leurs corps la mortification de Jésus-Christ : Semper mortijicatio- nem Jesu in corpore vesiro circumjerentes (3) ,* enfin , quand, pour leur donner l'exemple, il matoît lui-même son corps et le réduisoit en servitude, craignant , ajoutoit-il , qu'après avoir prêché aux autres la pénitence et ne la pratiquant pas> il ne de- vînt un réprouvé : C asti go corpus meum , et in ser-° vitutem redi^o ; ne forte cùm aliis predicaverim , ipse reprobus ejficiur (4).

Je sais que l'hérésie, avec sa prétendue réforme, n'a pu s'accommoder de ces pratiques extérieures, et qu'après avoir anéanti la pénitence dans ses par- ties les plus essentielles, en lui ôtant et la confession, et la contrition même du péché, au moins ne les admettant pas comme nécessaires, elle a encore trouvé moyen de l'adoucir, en rejetant comme inu- tiles les œuvres salisfactoires , en abolissant le pré-

(1) Roin. 12. (2) Galat. 5 (3) 1. Cor. (,-i) l- Cor. 9.

DES CENDRES. ", i

cepte du jeûne , et en traitant de foibiesse et de folies toutes les austérités des saints; mais il suffit que ce soient les ennemis de l'Église qui en aient jugé de la sorte , pour ne pas suivre l'attrait pernicieux dune doctrine aussi capable que celle-là de séduire les ames et de les corrompre. Non , chrétiens , de quelque manière que nous prenions la chose , il m y a point de véritable pénitence sans la mortification du corps , et tandis que nos corps, après le péché, demeurent impunis , tandis qu'ils ne subiront pas les châli- mens qu'un saint zèle de venger Dieu nous oblige à leur imposer, jamais nos cœurs ne seront bien con- vertis , ni jamais Dieu ne se tiendra pleinement salis- fait. Depuis que le Sauveur du monde a fait péni- tence pour nous aux dépens de sa chair adorable , il est impossible , dit saint Augustin, que nous la fas- sions autrement nous-mêmes ; il faut que nous ac- complissions dans notre chair ce qui manque , par un admirable secret de la sagesse de Dieu , aux satis- factions et aux souffrances de notre divin Médiateur; puisque c'est dans notre chair que le péché règne , comme parle saint Paul , c'est dans notre chair que doit régner la pénitence, car elle doit régner partout règne le péché. Nos corps, par une malheureuse contagion , et par l'intime liaison qu'ils ont avec nos ames , deviennent les complices du péché , servent d'instrument au péché , sont souvent l'origine et la source du péché , jusque-là que le même apôtre ne craint point de les appeler des corps de péché : Cor- pus peccati ; comme si le péché étoit en eflel incor- poré dans nous , et que nos corps fussent par eux-

73 SUR LA CÉRÉMONIE

mêmes des substances de péché : expression dont abusoient autrefois les manichéens; mais qui , dans le sens orthodoxe , ne signifie rien davantage que des corps sujets au péché , des corps par subsiste le péché , des corps habite le péché : nos corps , dis-je , ont part au péché; il est donc juste qu'ils participent à l'expiation et à la réparation du péché , qui se doit faire par la pénitence. Quoique la vertu et le mérite de la pénitence soit dans la volonté, l'exercice et l'usage de la pénitence doit consister en partie dans la mortification du corps ; et quiconque raisonne autrement est dans Terreur et s'égare. Voilà , mes chers auditeurs, la disposition nous devons entrer aujourd'hui, si nous voulons profiler de la grâce que Dieu nous offre pendant ce saint temps d'abstinence et de jeûne.

Or , à cette loi de pénitence ainsi établie , s'op- pose une autre loi que nous portons dans nous- rnêmes , et qui est l'amour déréglé de nos corps. Amour , concevez-en bien le progrès pour en éviter le désordre et la corruption , amour de tout ce qui lions paroît nécessaire , ou plutôt de tout ce qu une aveugle cupidité nous représente comme nécessaire pour l'entretien de nos corps ; amour de toutes les commodités que nous recherchons avec tant de soin , et qui flattent nos corps ; amour des délices tîe la vie, qui, par leur superfltiité et leur excès , affaiblissent souvent ou même détruisent nos corps; amour des plaisirs défendus et des voluptés illicites oui souillent nos corps : car ce sont là, confessons- le devant Dieu , chrétiens , et apprenons au moins

DES CENDRES. 73

à nous connoître par ce qu'il y a dans nous de plus grossier, ce sont les démarches d'une ame qui se dérègle en se rendant esclave de son corps; elle ne va pas d'abord au crime; mais, sous ombre d'en- tretenir ce corps et de pourvoir à ses besoins , du nécessaire elle passe au commode , du commode au superflu, et du superflu au criminel ; au lieu, dit saint Grégoire pape, que la pénitence qui a pour but d'assujettir et de mortifier le corps, par une con- duite toute contraire , nous fait d'abord renoncer au criminel que nous avouons nous-mêmes cri- minel ; ensuite , à mesure que nous avançons dans ses voies , nous retranche le superflu que nous pré- tendions innocent ; de nous prive même du commode, dont nous avions cru ne nous pouvoir passer ; enfin , nous ôle , non pas le nécessaire, mais l'attachement et l'attention trop grande au nécessaire : excellente idée de la pénitence et de ses divers degrés. S'il y en a notre foiblesse n'ose encore espérer d'atteindre , du moins ne les igno- rons pas et désirons d'y parvenir. Elle nous fait renoncer au criminel, c'est-à-dire, aux plaisirs im- purs que la loi de Dieu nous défend , parce qu'il n'y a point de péché plus opposé à la sainteté de Dieu , ni plus incompatible avec son esprit , que l'impu- reté : Non permanebil spiritus meus in hominev ijuia caro est (i); elle nous retranche le superflu, c'est-à-dire , les délices de la vie , parce qu'il n'y a rien de plus difficile à accorder ensemble qu'une vie molle et l'innocence des mœurs , et que cette inno-

(i) Gcues. 6.

74 '< " LA CÉRÉMONIE

cence, dit Job, ne se trouve point parmi ceux qui ne pensent qu'à satisfaire leurs sens: Non imenitur in terra suaviler vivcnliurn fi); elle nous prive du commode , c'est-à-dire , des aises de la vie , qui , quoiqu'absolumeut permises , ne laissent pas de fomenter la rébellion de la chair; et elle nous ote même une trop grande attention au nécessaire . parce que c'est un point de morale inconnu aux saints , de prétendre ne souffrir rien , ne se refuser rien , ne manquer rien, et faire néanmoins péni- tence. Mais ce que les saints ne comprenoient pas est devenu un des secrets de la dévotion du siècle: car on peut dire que jamais siècle n'a parlé avec pins d'ostentation que le nôtre de la pénitence sé- vère , ni n'a porté plus loin dans la pratique le raf- finement sur tout ce qui s'appelle vie douce ; ne s'aveugle-t-on pas même jusqu'à se faire un devoir de ménager son corps ? ne va-t-on pas jusqu'à se persuader qu'on est nécessaire au monde, et que c'est une raison supérieure pour se dispenser des lois les plus communes de la mortification chré- tienne ? Cependant, l'apôtre l'a dit, et il est vrai: La pénitence , pour être parfaite , doit s'étendre jusqu'à la haine de soi-même; et l'on ne peut bien réparer le péché , qu'en crucifiant cette chair de péché qui est l'ennemie de Dieu : Qui Christi sunt , carnem suam crucifixerunt (2).

Or , le moyen d'arriver ? souvenons-nous de la mort, et considérons les cendres qu'on répand aujourd'hui sur nos têtes ; c'est assez : Mémento ;

(1) Job. 28. (?.) Galat. S.

DES CENDRES. 70

occupons-nous de la pensée qu'il faut mourir , et rendons-nons-la familière : JVIemento ; entrons, par de sérieuses et de solides réflexions , dans le mystère de ces cendres : Mémento ; et jamais 1 esprit de mollesse ne l'emportera sur l'esprit de mortification. Oui , chrétiens , le souvenir de la mort vous dé- tachera peu à peu et presque malgré vous-mêmes de l'amour de votre corps ; comment cela ? en vous faisant connoitre -dessus votre aveuglement et votre injustice. Votre aveuglement : car dites-moi s'il en fut jamais un plus déplorable , que d'idolâ- trer un corps qui n'est que poussière et que cor- ruption ; un corps destiné à servir de pâture aux. vers , et qui bientôt sera dans le tombeau l'horreur de toute la nature. Or , voilà le terme de tous les plaisirs des sens; c'est que se réduisent toutes ces grâces extérieures de beauté , de santé , de teint , d'embonpoint, qui vous font négliger les plus pré- cieuses grâces du salut; c'est-là qu'elles vont abou- tir : à un corps qui commence déjà à se détruire , et qui, après un certain nombre de jours , ne sera plus qu'un affreux cadavre dont on ne pourra pas même supporter la vue. Ah ! mes chers auditeurs , quelle indignité qu'une ame chrétienne, capable de posséder Dieu , s'attache à un sujet si méprisable ! vous surtout, mesdames, à qui je parle, et qui avez de la piété , ne devez-vous pas gémir pour ces personnes de votre sexe qui semblent n'être sur la terre et n'avoir une ame que pour servir leur corps? Combien en voit-on , dans le christianisme , uni- quement appliquées à le parer , u l'embellir , à le

76 SUR LA CÉRÉMONIE

nourrir ? combien en feroient , s'il leur étoit pos- sible , l'idole du monde , et en font s sans y penser, une victime de l'enfer ? Puisque ce corps est quel- que chose de si vil et de si abject , n'est-on pas bien plus sensé de le mépriser , de le dompter, de l'as- sujettir , et de lui faire porter le joug de la péni- tence ? pour peu que nous consultions et la raison et la foi , ne doit-on pas rougir de se rendre si at- tentif à étudier ses goûts , de s'asservir à ses appé- tits , et de lui donner honteusement tout ce qu'il demande , et souvent plus qu'il ne demande?

Mais d'ailleurs , quelle injustice dans cet amour immodéré de son corps , si nous envisageons la mort ? Prenez garde à ces trois pensées : Quelle in- justice envers Dieu , ce Dieu éternel , d'aimer plus que lui un corps sujet à la pourriture, et de l'aimer, comme dit saint Paul, jusqu'à s'en faire une divi- nité ? quelle injustice envers notre ame , cette ame immortelle , de lui préférer un corps qui doit mou- rir, et, tout immortelle qu'elle est, d'abandonner sa félicité et sa gloire aux sales désirs d'une chair corruptible ? quelle injustice envers ce corps même, de l'exposer , pour des voluptés passagères , à des souffrances qui ne finiront jamais , et de lui faire acheter un moment de plaisir par une éternité de supplices ? Ah ! mes frères , s'écrie saint Chrysos- tome , faisant une supposition qui vous surprendra, mais qui n'a rien dans le fond que de chrétien et de solide: si le corps d un réprouvé, maintenant ense- veli dans le sein de la terre , mais pour être un jour enseveli dans l'enfer, pouvoit au jugement de Dieu,

DES CENDRES. 77

s'élever contre son ame et l'accuser , quel reproche nauroit-il pas à lui faire sur la cruelle indulgence dont elle a usé à son égard ? et si cette ame, qui s'est perdue parce qu'elle a trop aimé son corps , pouvoit , au moment que je parle , revenir du lieu de son tour* ment pour voir ce corps dans le tombeau , quels re- proches ne se feroit-elle pas à elle-même du criminel attachement qu'elle a eu pour lui ? Disons mieux, que ne se reprocheroient -ils pas l'un à l'autre, si Dieu venoit à les confronter? Permettez-moi de pous- ser cette figure, qui , toute irrégulière et toute outrée qu'elle peut paroître, vous fera plus vivement sentir la vérité que je vous prêche. Ame infidèle , diroit l'un , deviez-vous me trahir de la sorte ? falloit-il , pour me rendre un moment heureux , me précipiter avec vous dans 1 abîme d'une éternelle damnation? falloit-il avoir pour moi une si funeste condescen- dance ? falloit-il déférer lâchement à mes inclina- tions ? ne les deviez-vous pas réprimer ? ne deviez- vous pas prendre l'ascendant sur moi ? que ne m'avez- vous condamné aux salutaires rigueurs de la péni- tence ? pourquoi ne m'avez-vous pas forcé à vivre selon les règles que Dieu vous obligeoit à me pres- crire ? n'étoit-ce pas pour cela qu'il m'avoit soumis à vous ? Mais, corps rebelle et sensuel , répondrait l'aine, à qui dois-je imputer ma perte qu'à toi-même? je ne te connoissois pas ; je me laissois séduire à tes charmes , parce que je ne pensois ni à ce que tu avois été, ni à ce que tu devois être; si j'avois tou- jours eu en vue l'affreux état la mort devoit te réduire , je n'aurois eu pour toi que du mépris; et,

78 SUR LA CÉRÉMONIE

dans la société qui nous unissoit , je ne t'aurois re- gardé que comme le compagnon de mes misères , ou plutôt comme le complice de mes crimes, obligé par même à en partager avec moi les châlimens et les peines.

En effet, chrétiens , c'est de tout temps ce qui a produit dans les âmes bien converties, non-seule- ment ce mépris héroïque , mais cette sainte haine de leur corps ; c'est ce qui a opéré tant de fois dans le christianisme des miracles de conversion. Il n'en fallut pas davantage à un François de Borgia pour le déterminer ù quitter le monde. La vue du cadavre d'une reine et d'une impératrice , qu'il eut ordre de faire solennellement inhumer, et qu'il ne reconnut presque plus, lorsqu'il fallut attester que c'étoit elle- même , tant, elle lui parut hideuse et défigurée, ce spectacle acheva de le persuader; il ne put voir celte beauté que la mort, par un changement si soudain et si prodigieux , avoil détruite , sans former la ré- solution de mourir lui-même toutes les vanités du siècle ; l'image de la mort, en frappant ses yeux , fit naître dans son cœur tous les sentimens de la pénitence. Car pourquoi , se dit-il à lui-même , et se sont dit comme lui les saints, pourquoi traiter mollement un corps condamné à la mort ? quand on. a prononcé l'arrêt à un criminel s on ne se met plus en peine de le bien nourrir; s'il faut encore le sou- tenir pendant quelques heures , on se contente de lui donner le nécessaire , et l'on ne pense à lui con- server la vie que pour lui faire mieux sentir les dou- leurs de la mort. Or , telle est la condition de nos

DES CENDRES. 79

corps ; ce sont des criminels que la justice divine a condamne's ; l'arrêt en est porté , et ion ne diffère l'exécution que de quelques jours ; mais ce sera bientôt : il ne s'agit donc plus de leur procurer des douceurs et de les flatter ; il s'agit de les maintenir dans l'ordre de cette justice rigoureuse à laquelle Dieu les a livrés ; il s'agit de leur faire déjà goûter la mort par la pratique de la pénitence , afin de les préserver de cette seconde et dernière mort , bien plus terrible que la première , puisque c'est une mort éternelle : ainsi raisonne un pécheur pénitent : Mémento , homo , quia pulvis es s et in pulverem reveriêris.

Mais cette haine de son corps est encore bien plus vive s quand il vient à pénétrer dans le mystère des cendres que l'Eglise lui présente; quand , remontant plus haut , et jusques aux sources mêmes de sa re- ligion, il cherche l'origine d'une si sainte pratique, et qu'il pense que ces cendres , qui, dans l'une et dans l'autre loi , ont toujours été le symbole de la péni- tence, n'étoient pas un symbole vide, ni une pure cérémonie ; quand il se représente les austérités et les macérations dont elles dévoient être accompa- gnées, suivant les règles de l'ancienne discipline ; quand instruit par les prophètes, il apprend que le cilice et le jeûne , dans l'observance commune des fidèles , étoient inséparables de la cendre : Accingere cilicio , et conspergere cinere ,Ji/ia populi mei (i); quand il remarque dans les conciles avec quelle sé- vérité l'on condamnoit à des œuvres pénibles et

(i) Jerem, c. 6.

8o SUR LA CÉRÉMONIE

laborieuses ces sortes de pénitens que Tertulliefi appelait Conciliati , et côncinerati (1) , couverts de cendres , quoique déjà réconciliés. Car enfin , doit dire aujourd'hui dans l'amertume de son ame un homme touché de la vue de ses désordres et de l'esprit de componction , ces pénitens de la primi- tive Eglise n'éloienl pas plus chargés de crimes , ni plus coupables que je le suis, et ces cendres qu'on leur imposoil ne dévoient pas être pour eux un enga- gement plus étroit à la pénitence qu'elles le doivent être pour moi : il seroit donc bien étrange que j'en fisse un usage tout différent, et que cette cérémonie ayant été à leur égard un exercice de mortification , et de la plus réelle , de la plus dure mortification , elle n'en fût pour moi que l'apparence et que l'om- bre ; il seroit bien indigne , après avoir reçu ces cendres , de penser encore aux divertissemens et aux joies profanes du monde, et , comme parloit un so- litaire , de chercher jusque dans la cendre de la pénitence les délices de la vie.

Car, quoique nous ne soyons plus à ces premiers siècles les pécheurs achetoient si cher la grâce de leur absolution et de leur réconciliation , nous n'en devons pas moins satisfaire à Dieu. L'Eglise a pu adoucir les peines qu'elle avoit ordonnées pour chaque espèce de péché ; mais elle n'a rien relâché des peines prescrites par le droit divin ; et Dieu lui-même nous assure qu'il ne s'en relâchera jamais qu'en faveur de la pénitence. Il faut donc que ce soit la pénitence qui m'acquitte auprès de

(2) Tertull.

lui ;

DES CENDRES» 8t

loi; et comme il s'agit de son intérêt, qui , main- tenant ou après la mort , doit être pleinement ré- paré, il faut que je prenne le bon parti , et que, par la pénitence de cette vie, je m'épargne la péni- tence de l'autre ; il faut qu'en m'imposant des peines volontaires, qu'en me privant de certains plaisirs même permis, qu'en me faisant quelques violences, qu'en me réduisant à une vie plus exacte et plus ré- glée , et qu'unissant enfin ma pénitence à la pénitence de Jésus-Christ , je prévienne les affreux cliâlimens que Dieu réserve à ceux qui refusent de se punir eux-mêmes. Ali ! mon Dieu , que votre miséricorde est adorable, de nous en quitter à ce prix, de vou- loir bien accepter l'un en échange de l'autre , et de nous remettre ainsi , pour une pénitence tempo- relle , une pénitence éternelle !

Prenons , mes chers auditeurs , des sentimens si raisonnables : ce sont ceux que nous doit inspirer la cérémonie des cendres. Si nous entrons dans ce carême bien pénétrés de ces vérités , le jeûne ne sera plus un joug trop pesant pour nous , comme il l'est pour les chrétiens lâches ; beaucoup moins un sujet de scandale et de péché , comme il l'est pour les libertins; nous l'entreprendrons avec joie, nous le continuerons avec ferveur , et nous l'achè- verons avec constance. Heureux de nous trouver engagés par un précepte à ce qui nous est d'ailleurs si utile et si nécessaire , nous ne ferons point tant les délicats ; mais , pour peu que nous soyons dis- posés à nous faire justice, nous avouerons que si îe jeûne nous paroît impossible , celte impossibilité tome h, £

#2 SUR CÉRÉMONIE

prétendue n'est qu'un pur défaut de notre volonté: nous ne raisonnerons point tant sur notre santé , ni sur notre tempérament , mais nous nous sou- viendrons que nous sommes enfans de 1 Eglise et pécheurs devant Dieu : enfans de l'Eglise , et par conséquent que nous devons lui obéir ; pécheurs devant Dieu , et par conséquent que nous devons l'apaiser. Car c'est de quoi nous rendrons compte à Dieu, dit saint Bernard, ou de quoi nous devons nous rendre compte à nous-mêmes , ayant plus d'égard à notre état et à notre profession qu'à nos forces et à notre complexion : Non de com- plcxione judicandum , sed de professione (i); nous ne nous prévaudrons point , pour rompre le jeune, d'une indisposition légère, puisque, suivant cette règle, la loi du jeûne deviendroit une loi chi- mérique, et qu'il n'y auroit plus personne dans le christianisme qui n'en fût exempt; nous ne crain- drons pas même , en l'observant , de nous incom- moder , puisqu'il est vrai que si le jeûne ne nous incommodoit en rien, il ne seroil plus ce qu'il doit être; nous ne demanderons plus de fausses dispen- ses , persuadés qu'on ne trompe point Dieu, et que toutes les dispenses des hommes ne sont rien si elles ne sont reçues et autorisées de Dieu. Bien loin de nous plaindre que l'Eglise , en établissant le jeûne du carême , ou , comme il est plus vraisemblable , en nous le proposant et nous l'expliquant , ait trop exigé de nous , nous serons surpris qu'elle nous ait tant ménagés , et nous aurons honte que ce soit

(i) Bern.

DES CENDRES. 83

notre lâcheté qui l'ait en quelque sorte réduite à nous traiter avec tant d'indulgence. Ce n'est pas assez ; et après avoir rempli ce que l'Eglise nous ordonne dans le commandement du jeune , nous ne croirons pas avoir pour cela satisfait au précepte naturel de la pénitence ; nous ferons état que ce qu'elle a réglé ne nous exempte pas de ce qu'elle a du reste abandonné à notre prudence et à notre zèle'; et c'est ainsi que la pensée de la mort et la vue des cendres servira à humilier notre orgueil , à mortifier notre délicatesse, et que l'humilité nous conduira à la vraie gloire, et la pénitence au souverain bonheur, que je vous souhaite , etc.

G.

SERMON

POUR LE

PREMIER JEUDI DU CARÊME.

SUR LA COMMUNION.

Ait illi Jésus : Ego veniam, et curabo eum.Etrespondens Centurio , ait : Domine , non sum dignus ut intres sub tectum me uni.

Jésus-Christ dit au Centcnier : J'irai moi-même , et je le guérirai. Mais le Centenier lui répondit : Seigneur , je ne suis point digne que vous entriez dans ma maison. En saint Matthieu, chap. 8.

V oila , chrétiens , entre Jésus-Christ et le centenier, une espèce de combat ; mais dans ce combat, qu'ad- mirerons-nous davantage , ou la charité d'un Dieu , ou l'humilité d'un païen ? Je puis dire qu'il n'y eut jamais de contestation plus sainte , ni plus propre tout ensemble , et à nous instruire , et à nous édifier. Le Sauveur du monde , par un mouvement de sa charité bienfaisante , veut aller en personne dans la maison du centenier , et le centenier ne croit pas pouvoir accepter cet honneur. Le Fils de Dieu , dont la miséricorde n'a point de bornes, lui dit qu'il ira, et que par sa présence il guérira son serviteur para- lytique : Ego veniam , et curabo eum ; mais le cen- tenier , confus d'une si insigne faveur , proteste hau- tement qu'il ne la mérite pas , et s'en reconnoît in-

SUR LA COMMUNION. 85

digne : Domine, non sum dignus. Prenez garde , s'il vous plaît. C'est un gentil à qui Jésus-Christ, en qualité de Messie , n'a point été encore annoncé , ni révéié comme aux juifs ; et cependant , tout gentil qu'il est, il se sent déjà prévenu pour ce Messie qui lui parle, d'une idée si haute et d'un respect si pro- fond , qu'il ne peut même consentir à recevoir sa visite. Humilité , s'écrie saint Augustin , qui procéda d'une foi vive et ardente , et qui , par un effet si sen- sible de la grâce du Rédempteur , forma dès-lors dans ce gentil , non- seulement un véritable israélite, mais un parfait chrétien. Humilité que Jésus-Christ agréa , que Jésus-Christ admira, dont Jésus-Christ fit l'éloge , mais à laquelle il est pourtant vrai qu'il ne déféra pas , puisque ce fut au contraire pour cela même qu'il persista à vouloir entrer chez le centenier. Arrêtons-nous là, mes chers auditeurs; et pour profiter, selon le dessein de Dieu, d'un si grand exemple , appliquons- nous tout le mystère de cet évangile. Car , comme dit saint Chrysostôme , ce qui se passa entre Jésus-Christ et le centenier se renou- velle encore aujourd'hui entre Jésus-Christ et nous. Je m'explique. Ce même Sauveur, instituant la di- vine eucharistie , nous a laissé un sacrement par il prétend se communiquer à nous , et habiter, tout Dieu qu'il est, corporellement en nous : un sacrement par il vient en personne nous visiter , et guérir nos infirmités spirituelles et nos foiblesses. Quand donc nous nous préparons à le recevoir dans ce mystère adorable , il nous dit encore avec autant de vérité qivil le dit alors : Ego veniam 7 et curahos

86 3UK LA COMMUNION.

J'irai , et en quelque état de langueur que vous Rayez, si de bonne foi vous voulez être guéris, je vous guérirai. Et nous, par un sincère aveu de notre foiblesseet de notre néant, nous lui répondons comme le centenier : Non, Seigneur, je ne suis pas digne que vous veniez à moi et dans moi. Car ce sont les paroles vénérables que iEglise nous met dans la bouche , lorsque ce Dieu de gloire , caché sous les sacrés symboles, est sur le point d'entrer dans nous : Domine , non sum dignus. Paroles efficaces qui , Selon l'ingénieuse remarque de saint Augustin , ont la vertu d'opérer dans l'ame chrftienne un miracle tout opposé à ce qu'elles signifient , puisqu'en même temps que nous les proférons , elles font cesser l'in- dignité que nous nous attribuons, et nous donnent à 1 égard de Jésus-Christ et de son sacrement un fonds de mérite que, sans elle, nous n'aurions pas. Paroles qui , par un secret merveilleux de la grâce , nous conduisent au terme même dont elles semblent nous éloigner , puisque dans la doctrine de tous les Pères, la première et l'essentielle disposition pour approcher dignement du corps de Jésus-Christ, est de nous en croire et de nous en confesser indignes. Paroles , enfin , qui marquent au Fils de Dieu notre humilité , sans mettre un obstacle à sa charité ; et qui , loin de le détourner de nous, lui servent d'at- irait pour venir à nous.

Mais qu'arrive-t-il , chrétiens ? suivez ma pensée. Nous nous appliquons ces paroles , souvent au-delà des intentions mêmes de Jésus-Christ; et pour en user trop selon nos vues, nous nous mettons en

SUR LA COMMUNION. 87

danser daller directement contre les vues de ce

o

Dieu sauveur. Gomment cela ? le voici. Jésus-Christ nous recherche dans ce sacrement , et nous nous en relirons. Il veut , par un excès de son amour , nous honorer de ses saintes visites, et nous nous y opposons. Il nous demande l'entrée dans notre cœur ; et sous des prétextes non-seulement spécieux , mais religieux , nous la lui refusons. Car, pour nous disculper de ce refus, nous nous retranchons sur notre indignité; et nous disons, mais par un esprit peut-être bien différent de celui ducentenier: Seigneur, je ne suis pas digne : Domine , non sum dignus. Comme cette excuse est la plus apparente et la plus commune, j'ai cru devoir m'y attacher , non pas absolument pour la combattre , non pas aussi pour l'autoriser, mais pour l'examiner dans ce discours, et pour avoir lieu de vous instruire des plus solides et des plus importantes vérités qui regardent la pratique et l'usage de la communion. Quel besoin pour cela n'aurai-je pas des lumières du ciel ? Demandons-les par l'intercession de la Mère de Dieu. Ave , Maria.

S'éloigner de. la communion dans la vue de son indignité, c'est une excuse , chrétiens , qui, selon la qualité et les dispositions de ceux qui s'en servent, peut avoir des caractères bien dilïérens; et mon dessein , dont voici d'abord l'idée , est de vous repré- senter aujourd'hui la différence de ces caractères , pour vous faire juger de la nature de cette excuse, et des bonnes ou des mauvaises conséquences qu'on

<38 SUR LA COMMUNION,

en peut tirer. Car il y a dans le christianisme deux sortes de personnes cjui se fondent sur ce principe, et qui peuvent dire avec le centenier : Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez chez moi; les justes qui vivent dans la pratique de la loi de Dieu , et les pécheurs qui sont engagés dans les désordres d'une vie criminelle. Pour les justes, on ne peut guère douter que ce ne soit un sentiment d'humilité qui les fait parler de la sorte : mais de savoir jusqu'à quel point cette humilité doit être portée, et s'il est rai- sonnable qu'elle aille jusqu'à les éloigner en effet de Jésus-Christ et de son sacrement ; de savoir si la privation de la divine eucharistie peut être censée, pour une ame juste, un exercice ordinaire de péni- tence , et si celle espèce de pénitence est conforme aux intentions du Fils de Dieu; si elle s'accorde avec la fin et l'institution de ce mystère, si elle répond à l'usage de la primitive Eglise, si elle est reçue ou ap- prouvée par l'Eglise des derniers siècles, si les Pères l'autorisent , et si elle peut être utile ; en un mot, de sa- voir si Jésus-Christ, en tant qu'il est contenu dans le sacrement de son corps , se tient honoré que les justes, au lieu d'aller à lui, se retirent de lui; et si c'est lui rendre un vrai respect , en tanl qu'il est le pain de vie, que de se contenter seulement de le révérer et de l'adorer , sans le manger : ce sont des questions , mes chers auditeurs , bien des raisons particulières et générales m'empêchent d'entrer, et que je vous laisse examiner vous-mêmes. Outre qu'il seroit assez difficile de vous rien dire de nouveau sur

SUR LA COMMUNION. 89

cette matière , peut-être le fruit en seroit-il moindre que je ne le dois prétendre d'un discours unique- ment consacré à l'édification de vos âmes.

Parlons donc précisément des pécheurs qui , bien plus que saint Pierre , ont droit de dire à Jésus- Christ : Ptetirez-vous de moi , parce que je suis un pécheur: Exi à me , quia homo peccator sum (1). Je les divise comme en trois espèces. J'appelle les premiers, pécheurs sincères; les seconds, pécheurs aveugles ; et les derniers , pécheurs hypocrites et dissimulés. Pécheurs sincères qui traitent avec Dieu de bonne foi , et qui ne sont pas trompés. Pécheurs aveugles , qui ne se commissent pas , et qui se trom- pent eux-mêmes. Enfin , pécheurs hypocrites et dis- simulés, qui couvrent leur libertinage d'un voile de pieté , et affectent de tromper les autres. Les pre- miers ont de la religion , et agissent par esprit de religion. Les seconds , quoiqu'ils aient de la religion , se flattent , et sont dans l'erreur , de croire qu ils agissent par religion. Et les derniers , quoiqu'ils veulent paroître agir par religion , n'ont dans le fond nulle religion. Or ces trois sortes de pécheurs peuvent tenir le langage de ce contenier de notre évangile : Domine , non sum dignus , et s'excuser de commu- nier sur ce qu'ils s'en jugent indignes. Mais, quoi- qu'ils le disent également, ils n'en doivent pas être également crus. Car, pour continuer à vous déve- lopper mon dessein , dans les premiers, c'est-à-dire, dans les pécheurs sincères , cette excuse est une raison; dans les seconds , c'est-à-dire , dans les pé-

(1) Luc. 5.

SUR LA COMMUNION.

cheurs aveugles , cette excuse est un prétexte ; et dans les derniers , c'est-à-dire , dans les pécheurs hypocrites et libertins, cette excuse est un abus et même un scandale : voilà ce que j'ai à vous montrer. Mais ce n'est pas assez ; car à cela j'ajoute trois choses qui vous feront connoître ces trois caractères de pé- cheurs, et qui doivent être pour vous d'une grande instruction. Dire : Je ne communie pas parce que j'en suis indigne , c'est une raison dans un pécheur sin- cère; mais moi je dis que cette raison a besoin d'être échùrcie. C'est un prétexte dans un pécheur aveugle qui se flatte , et il est important de lui ôter ce pré- texte. C'est un abus et un scandale dans un pécheur hypocrite , et il est de mon devoir de combattre ce scandale et cet abus : voilà tout le sujet de votre attention.

PREMIÈRE PARTIE.

Pour bien expliquer ma première pensée , je parle, chrétiens, d'un pécheur qui ne laisse pas, au milieu de ses désordres , de conserver le fond de sa religion ; qui traite au moins de bonne foi et sincèrement avec Dieu; qui reconnoît le malheureux état de sa cons- cience, qui confesse son péché , qui en gémit et qui le déplore, mais qui ne se sent pas néanmoins en- core parfaitement disposé à le quitter. S'éloigner alors delà communion parce que l'on s'en trouve indigne, j'avoue que c'est une raison et une raison très-bien fondée, puisqu'il est évident, et de la foi même, que le pécheur , tandis que son péché subsiste , ne peut approcher de ce sacrement sans se rendre

SUR LA COMMUNION. 91

coupable d'un sacrilège. Mais je dis , mes chers audi- teurs , que cette raison a besoin d'être éclaircie , et cet éclaircissement consiste à vous faire voir que le pécheur n'en doit pas demeurer , c'est-à-dire, qu il ne doit pas tellement s'éloigner de la commu- nion pour son indignité, qu'il croie en s'abstenant de participer au divin mystère, avoir satisfait plei- nement à son devoir; mais qu'il doit être persuadé d'un autre principe non moins essentiel ni moins incontestable, je veux dire de l'obligation il est de sortir au plutôt et incessamment de l'état de son indignité pour pouvoir être admis à la table du Sei- gneur. En sorte que la communion même lui soit un motif, mais un motif pressant qui le réduise à la nécessité de se convertir; et que dans la vue de l'ado- rable sacrement dont son péché le tient éloigné , il fasse les derniers efforts pour mériter, par une véri- table et prompte pénitence, de s'en approcher. Voilà, s'il connoît bien ses devoirs , la disposition il doit être et sans laquelle je prétends qu'il n'y a rien de solide dans sa conduite.

Car la grande maxime , chrétiens , sur laquelle doit rouler toute la conduite d'un péclieur en ce qui re- garde l'usage de la communion , est de ne séparer jamais ces deux vérités , qui sont deux règles invio- lables dans le christianisme : Tune, que Jésus-Christ nous commande de manger sa chair; et l'autre , qu'il nous défend de la manger indignement : l'une , que la chair de cet homme-Dieu doit être la nourriture de nos âmes; et l'autre, que cette nourriture, quoi- que par elle-même salutaire , devient un poison pour

Q2 SUR LA COMMUNION.

quiconque en use dans l'état du péché : l'une que, comme il est impossible d'entretenir la vie naturelle sans le secours des alimens , aussi est-il impossible d'entretenir sans la sainte eucharistie la vie de la grâce ; et l'autre que , comme les alimens dans un corps malade ,bien loin de le fortifier et. de le nour- rir, l'aUbiblissent et se tournent en corruption jus- qu'à détruire le principe de la vie , ainsi la divine eucharistie cause-t-elle la mort à tout homme qui , sans avoir purifié son cœur, est assez téméraire pour la recevoir. Si le pécheur s'attache à l'une de ces vérités sans y joindre l'autre , il s'égare et il se perd; mais s'il les embrasse toutes deux , il commence à entrer dans la voie de Dieu. Car écoutez comment il raisonne. Jésus-Christ me défend de manger sa chair et me sépare de lui, tandis que le péché règne en moi ; il ne faut donc pas que je la mange dans l'état présent je suis. Mais il m'avertit d'ailleurs que , si je ne la mange pas , je n'ai pas en moi , ni ne puis avoir cette vie surnaturelle qui fait la sancti- fication et le bonheur des justes; il faut donc , quoi qu'il m'en coûte , que je sorte de l'état je suis pour me rendre capable de la manger. Je ne puis me dispenser d'obéir à l'un et à l'autre de ces deux commandemens : au premier pour 1 intérêt de Jésus- Christ; au second pour mon intérêt propre. Si je communie indignement, je profane le corps du Sei- gneur; voilà l'intérêt de Jésus-Christ à quoi je dois pourvoir. Si je ne communie pas , je suis homicide de mon aine en la privant de ce qui seul peut la faire vivre et la nourrir; voilà mon intérêt propre

SUR LA COMMUNION. 90

que je dois sauver. Si je mange ce pain des anges , moi pécheur et demeurant pécheur , je le mange à ma condamnation. Mais d'ailleurs si je ne le mange pas , il est sûr que je périrai. Tl ne me reste donc qu'un parti à prendre et qu'il faut que je prenne nécessai- rement; savoir : de changer de vie , de renoncer à mon péché , de rentrer en grâce avec Dieu et de me mettre en état de manger ce pain vivant , afin qu'il puisse être pour moi un pain vivifiant; car je satis- ferai par à ce qui regarde l'honneur de Jésus-Christ , et je satisferai par même à ce qui regarde mon avantage particulier. Ainsi j'accomplirai tout ce que Dieu exige de moi , qui est que je mange et que je vive de ce pain en le mangeant utilement. Voilà , dis-je, comment il raisonnera ; et ce raisonnement , encore une fois , sera la cause déterminante et infail- lible de sa conversion ., au lieu que s'il s'arrête uni- quement à son indignité , il en demeurera toujours au terme d'une vie criminelle sans rien résoudre pour son salut , et sans faire aucune démarche pour retour- ner promptement à Dieu.

Or ce principe , chrétiens, que le pécheur lui- même doit s'appliquer , est encore celui dont les ministres de Jésus-Christ doivent se servir en tra- vaillant à son instruction. De ces deux préceptes que je viens de vous expliquer , ils ne doivent jamais lui représenter l'un sans le faire au même temps souve- nir de l'autre : pourquoi ? parce que l'un sans l'autre ne lui peut être qu'inutile ou même préjudiciable ; car si vous remontrez sans cesse à un pécheur l'af- freux danger d'une communion indigne, sans jamais

94 SUR LA COMMUNION.

lui parler de la nécessité indispensable d'une bonne communion, vous le portez à ne communier jamais , contre le commandement du Fils de Dieu : Nisi mariducaveritis carnem Filii hominis , non hàbebitis vitam in vobis (i). Au contraire, si vous lui parlez seulement de la nécessité de communier sans jamais lui faire craindre le danger d'une communion in- digne, vous lui donnez lieu de faire bien des com- munions imparfaites et même sacrilèges contre le commandement de saint Paul : Probet autern seip- sum homo (2). Et voilà , mes cliers auditeurs , per- mettez-moi de faire ici une réflexion dont je suis certain que vous conviendrez avec moi, voilà quelle a été la source de tous les maux qu'a produits la di- versité des opinions qu'on a vue de tout temps dans l'Eglise, et qui si souvent a partagé les esprits tou- chant l'usage du sacrement de nos autels. Les uns bornant leur zèle à intimider les pécheurs pour les éloigner des saints mystères ; et les autres à leur donner de la confiance pour les en approcher ; ceux- ci leur répétant mille fois ces paroles terribles: Qui manducat indigné , judicium sibi manducat et bi~ bit (3); et ceux-là les invitant toujours par ces paroles consolantes : Qui manducat hune panem , vivet in œternum (4); les premiers réduisant toute leur con- duite à donner horreur des communions indignes , et les seconds semblant la rapporter toute à exciter dans les cœurs le désir d'une sainte communion , ni les uns, ni les autres ne s'unissoient parfaitement pour l'exécution des desseins de Jésus-Christ. S'ils

(1) Joan. H. (2) i. Cor. n. ~ (5) Ibidem. (4) Joau. 6.

SUR LA COMMUNION. 95

étoient convenus ensemble , on auroit fait de leurs divers sentimens un tempérament admirable dont l'Eglise auroit profité , et qui étoit le grand moyen de sanctifier les pécheurs. Mais parce qu'ils ne s'en- tendoient pas, et que chacun deux peut-être abon- doit en son sens , ni les pécheurs , ni l'Eglise n'en tiroient l'avantage que Dieu prétendoit ; car ceux qui navoienl dans la bouche que les anathèmes de la parole de Dieu contre les abus de la commu- nion, sans jamais rien dire qui pût servir d'attrait à ce sacrement , alloicnt peu à peu à en abolir l'usage et à faire disparu! tre de la table de l'époux tous les conviés; mais ceux aussi qui ne pensoient qu'à donner une haute idée des fruits de la communion et qui se proposoient d'attirer à la table du Sauveur un grand nombre de conviés , se mettoient au hasard , comme les serviteurs de la parabole , d'y attirer indifférem- ment les bons et les mauvais. Ce qu'ils disoient de part et d'autre pouvoit être vrai , et cependant ils ne disoient ni de part ni d'autre , ce qui devoit produire l'entier effet du sacrement de Jésus-Christ , parce que chacun n'en disoit qu'une partie. Que fal- loit-il donc? c'est la judicieuse remarque du saint évèque de Genève : Il falloit dire tout et joindre aux menaces de ceux-ci les invitations de ceux-là. Dire aux pécheurs : Craignez d'approcher de celte sainte table , et craignez de n'en approcher pas ; craignez d'en approcher si vous n'avez pas la robe de noces qui est la grâce , et craignez de n'en ap- procher pas, parce qu'il n'y a que les ennemis de Dieu qui en soient exclus, La viande qui vous est

96 SUR LA COMMUNION.

présentée est mortelle pour vous si vous n'en faites pas un juste discernement par l'esprit de la foi ; mais comprenez aussi que c'est une viande salutaire sans laquelle le Fils de Dieu ne demeurera point en vous, ni vous en lui. Ainsi tremblez en recevant cette viande; car trembler respectueusement, c'est même une des dispositions nécessaires pour la recevoir ; mais trem- blez encore davantage si vous ne la recevez pas , parce que vous ne voulez pas y apporter la prépara- tion nécessaire. Voilà comment il falloit parler.

Et c est , chrétiens, le langage qu'ont tenu tous les Pères de l'Eglise quand ils se sont expliqués sur cette matière. Comme ces grands hommes étoient conduits par l'esprit de Dieu , ils n'ont eu garde de séparer ces deux choses qu'ils savoienl bien n'avoir jamais été sé- parées dans l'intention du Sauveur du monde. Eprou- vons-nous, dit saint Chrysostôme, et jugeons-nous, de peur qu'en participant au corps de Jésus -Christ nous n'attirions sur nos têtes des charbons de feu , c'est-à-dire l'indignation de Dieu et ses vengeances. Car ainsi ce Père s'exprimoit-il; et ces paroles étoient capables d'inspirer aux fidèles qui l'écoutoient de la frayeur. Mais en même temps il y ajoutoit le correctif: Or je ne vous dis point ceci afin que vous n'y partici- piez pas; à Dieu ne plaise, mais pour vous engager à y participer avec les dispositions et selon les règles que la loi de Dieu vous prescrit : Hoc autem non dico ut non accedalis , sed ut temerè non accéda lis (1). Car de même , poursuivoit-il , que d'y participer in- discrètement, c'est s'exposer à se perdre , aussi n'y

(1) Chrys.

point

SUR LA COMMUNION. 97

point participer, c'est la ruine et la mort de l'homme chrétiai : Nam sicut temerè accéder e periculum est y ita omninb non accederefames est et mors (i). J'en vois parmi vous, disoit saint Augustin , qui se retirent de la communion parce qu'ils se sentent coupables : Adverto nonnullos ex vobis communionem declinare> idque ex conscientiâ gravium delictorum (2). Et moi , reprenoil-il , décision importante de ce saint docteur, je leur déclare que s ils s en tiennent précisément , ils ne font qu'augmenter le poids et le nombre de leurs péchés en commettant encore un nouveau péché , et se privant du plus nécessaire et du plus souverain remède : Hoc est enim reatum congregare , et re- medium declinare (3). Je vous conjure donc , mes frères concluoit-il , que si quelqu'un de vous se juge indigne de la communion, il travaille à s'en rendre digne , parce que quiconque n'est pas digne de ce sacrement , n'est pas digne de Dieu : Quapropter hortor vos , fi aires , ut si quis ex vobis indignum se communione ecclesiasticâ putat , dignum se fa- ciat (4). Voilà comment parloient les Pères. Or ce qu'ils disoient généralement et absolument est encore plus vrai par rapport à ce saint temps le pré- cepte de Jésus-Christ , déterminé par celui de l'Eglise, impose aux fidèles une obligation expresse et parti- culière de communier. Telle est la solennité de Pâ- ques , à laquelle nous devons nous préparer chaque jour de ce carême, et qui ne peut être célébrée dans le christianisme que par la manducation de l'agneau, qui est Jésus-Christ ; car se contenter alors de me-

(1) Chrys. (2) August. —(3) Ibidem. (4) Ibidem. TOME II. 7

C)8 SUR LA COMMUNION.

nacer un pécheur de la colère de Dieu s'il est assez téméraire pour communier dans l'état de son péché, et ne le pas menacer de la colère du même Dieu s'il ne quitte son péché et s'il ne communie pour satis- faire à ce commandement : Nisi manducaveritis , c'est ne l'instruire qu'à demi et lui donner lieu de fomenter par son impénitence. Il faut lui signifier l'ordre du maître, j'entends du grand maître , en lui disant ce que le Sauveur , par deux de ses disciples , envoya dire à cet homme dont il avoit choisi la mai- son pour y faire la pâque : Magister dicit : apud te facio pascha (i). C'est chez vous, mon frère, ainsi doit-on parler à un pécheur , c'est chez vous ou plutôt dans vous que le mystère de la pàque doit être ac- compli , puisque le temps approche Jésus-Christ, qui est la véritable pâque des chrétiens , veut et doit être reçu de vous dans l'adorable eucharistie. Vous n'y êtes pas disposé ; mais c'est pour cela même qu'on vous l'annonce de bonne heure, afin que vous vous y disposiez, et que vous vous y disposiez sérieusement, promptement , efficacement ; car il n'y a point ici de milieu pour vous. Demeurant dans votre péché et ne vous disposant pas , vous ne pouvez éviter d'être ou un profanateur , ou un déserteur du sacrement de Jésus-Christ : un profanateur , si vous mangez cette pâque sans vous y être préparé par une con- version sincère ; un déserteur si , faute de prépara- tion et de conversion , vous vous trouvez hors d'état de la manger. De prétendre qu'on a eu tort de vous réduire à cette extrémité , c'est vouloir contrôler la

(1) MatU* a6.

3UR LA COMMUNION. 99

conduite et de l'Eglise , qui est votre mère , et de Jésus-Christ, qui est votre Dieu; de dire que cette extrémité peut vous porter à des abus , c'est vouloir vous justifier par votre propre désordre, qui consiste à abuser de tout , même des choses les plus saintes. Quoi qu'il en soit, voici la peine dont l'Eglise, eu vertu du pouvoir qu'elle a de lier et de délier , est en droit , selon les canons , de punir votre désobéis- sance , savoir : de vous retrancher de sa communion comme un membre scandaleux , quand , par l'en- durcissement de votre cœur ou par un attachement opiniâtre à l'objet de votre passion , vous venez à vous séparer vous-même de la communion du corps \e Jésus-Christ, Elle n'a point prétendu par vous esser un piège , ni vous exposer au péril d'ajouter PSé sur péché ; mais , comme une mère zélée . e orétendu vous faire un devoir nécessaire , un ev°Irvidispensable de ce qu'il y a dans le chris- lanisme ue vous professez, de plus salutaire pour vous et de $us sacre\ Pour cela, il faut rompre vo$, lens et sorti des engagemens criminels vous êtes ; mais c esk justement à quoi tend le précepte de la communion. 3our cela il faut arracher l'œil qui vous scandalise, c'esi-à-dire renoncera ce commerce qui est le scandale de votre vie ; mais c'est en quoi Vous devez admirer le précepte de la communion , qui vous force pour ainsi dire, à ce qui doit faire selon Dieu tout votre bonheur.

Et en effet , quel a été le dessein de l'Eglise, quand elle a établi ces lois rigoureuses contre les pécheurs «ndurcis qui désobéissent à ses ordres et qui nétfx-

7-

J"0 SUR LA COMMUNION.

gent de célébrer la pâque ? Elle a voulu les obliger les nécessiter, et puisque le Saint-Esprit même s'en explique ainsi, les contraindre en quelque manière à se purifier par la pénitence pour mériter d'être admis a la table de Jésus - Christ : Compelle intrarc (i). Voilà 1 utile contrainte dont elle usoit autrefois , et la sainte violence qu'elle faisoit à ces sortes de pé- cheurs; car , tout pécheurs qu'ils éloîent, ne cessant pas d'être chrétiens et ses enfans , elle se promettait de leur religion et de leur foi qu'ils ne seroient ja- mais assez endurcis pour se présenter à cette table sans s'être auparavant bien éprouvés. Aussi touchés eux-mêmes, quoique pécheurs , d'un respect reli- gieux et d'une profonde vénération pour ce sacr ment, ils faisoient , dans la vue de le recevoir e que jamais sans cela ils n'auroient fait ; je veir tire qu'on voyoit en eux des changemens et des rr>rmes à quoi tout autre motif ne les auroit janiai-'ngngé-s» Cette obligation de manger la chair d'ir Dieu > d ailleurs cette horreur de la mander i dignement , voilà ce qui les convertissoit , voilà ce^ui leur faisoit prendre toutes les mesures nécessaies pour rentrer en grâce avec Dieu, voilà ce quiarrachoit de leurs cœurs les passions les plus dominantes. Vous me direz , encore une fois , que de venoient aussi les sacrilèges : et moi je réponds qu'il n'y a rien en effet de si sacré que l'homme ne puisse profaner; mais qu il est toujours vrai que h danger de cette pro- fanation n'a point empêché le Sauveur -du monde d obliger tous les fidèles à manger sa chair sons peine

(i) Luc. 14.

SUR LA COMMUNION. IOI

d'une éternelle mort; et que l'Eglise son épouse n'au- roit pas agi conformément à ses intentions si , dans le même temps qu'elle publie aux fidèles l'anathême de saint Paul contre les communions indignes , elle ne les réduisoit par ses censures à l'heureuse néces- sité d'en faire de saintes et de profitables.

Cependant , pour ne pas joindre ces deux vérités, voici , mes cliers auditeurs , les deux écueils conduit aujourd'hui l'esprit du siècle. Pourvu qu'on persuade à un pécheur et qu'on obtienne de ' i qu'il fasse au dehors son devoir de chrétien et qu'il s'ap- proche des autels , on cro avoir beaucoup gagné. Avec cela , et cela seul , on loue sa religion , on ne doute point de sa conversion , on se promet tout de sa persévérance : c'est le premier écueil. Mais d'ail- leurs aussi , pourvu qu'on fasse entendre à un pécheur qu'il n'y a point de communion pour lui tandis qu'il est dans l'habitude de son péché , on croit avoir tout fait; et si ce pécheur, confessant son indignité , se tient éloigné des autels , on en est content, comme s'il avoit accompli toute la justice: avec cela, qu'il persévère dans son libertinage , on le tolère , on le souffre. Vous diriez que l'éloignement de la com- munion mette tout le reste à couvert , et qu il lui soit permis alors de vivre avec impunité et selon tous les désirs de son cœur. Du premier de ces deux abus que s'ensuit-il? que , parmi ceux qui commu- nient, il y en a tant de foibles, tant d'assoupis et de languissans, et , pour user du terme de saint Paul , tant qui dorment du sommeil de la mort ; Ideà inter

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nacer un pécher de la colère de Dieu s'il téméraire pour ommunier dans l'état de son et ne le pas meacer de la colère du même F ne quitte son pché et s'il ne communie por^ faire à ce comiandement : Nisi manduca c'est ne l'instruie qu'à demi et lui donner fomenter par là.on impénitence. Il faut lui l'ordre du maitr, j'entends du grand maître disant ce que le auveur , par deux de ses di envoya dire à ce homme dont il avoit choisi son pour y faireia pâque : Magister dicit : . facio pascha (i C'est chez vous, mon frèl doit-on parler à u pécheur , c'est chez vous o dans vous que 1 mystère de la pâque doit ê compli , puisquee temps approche Jésus- qui est la véritale pâque des chrétiens , vei être reçu de vos dans l'adorable eucharist n'y êtes pas dispeé ; mais c'est pour cela mên vous l'annonce e bonne heure, afin que vou disposiez, et qmvous vous y disposiez sérieu: promptement , eicacement ; car il n'y a poii milieu pour voi. Demeurant dans votre p ne vous disposar pas , vous ne pouvez éviu ou un profanater , ou un déserteur du sa^ de Jésus-Christ un profanateur , si vous cette pâque sansous y être préparé par u version sincère ; in déserteur si , faute de ] tion et de convenon , vous vous trouvez ho de la manger. Dtprétendre qu'on a eu tort jéduire à cette euémité , c'est vouloir cont

(1) Matthfc 26.

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102 SUR LA COMMUNION.

vos multl infirmiet imbecilles, et dormiunt muïti{\)» Et qu'arrive-t-il du second ? que , parmi ceux qui ne communient pas , il y en a tant de scandaleux qui sont aujourd'hui comme en possession de ne donner plus à l'Eglise nulle marque de christianisme , puisque la plus essentielle marque qui nous distingue en qua- lité de chrétiens est , selon l'apôtre , la participation du corps de Jésus-Christ. De vient que , par un, excès de relâchement et même par une malheureuse prescription , on ne s'étonne presque plus de voir des mondains et des mondaines qui , de notoriété publique , semblent depuis plusieurs années s'être eux-mêmes librement et volontairement excommu- niés ; et qu'au mépris de la religion , ces canons et ces lois si saintes qui punissoient un tel désordre , ne sont ou paroissent n'être plus de nul usage. Dé- cadence qui plonge dans l'amertume les vrais pasteurs, et qui les jette dans le trouble lorsqu'ils sont témoins de la perte de tant d'ames. Et tout cela , je le répète , parce qu'on n'instruit pas assez les pécheurs de leurs devoirs , parce qu'on ne leur en fait pas connoître toute l'étendue , parce qu'on leur fait seulement éviter un scandale par un autre scandale ; le scan- dale de la mauvaise communion par le scandale de l'impénitence et de lirréligion , ou le scandale de l'irréligion et de l'impénitence par le scandale de la mauvaise communion ; au lieu de leur faire bien entendre qu'il ne suffit pas de retrancher l'un ou l'autre scandale , mais qu'il faut tout à la fois se pré- server de l'un et de l'autre.

(i) i. Cor. il»

SUR LA COMMUNION. 103

Car c'est pour les pécheurs , ô mou Dieu ! comme pour les justes , que votre sacrement est institué' ; je ne dis pas pour les pécheurs impénitens , mais pour les pécheurs convertis , pour les pécheurs changés et sanctifiés. Tandis que vous étiez sur la terre , adorable Sauveur, vous n'avez pas dédaigné de man- ger à la table des pécheurs ; maintenant , par une conduite bien différente , mais toujours par le même esprit , vous admettez les pécheurs pénitens à votre table ; et comme autrefois vous mangiez à la table de ces pécheurs que votre grâce convertissoit , bien plus volontiers qu'à la table des pharisiens orgueil- leux et superbes , aussi puis— je dire , pour la conso- lation de mes auditeurs et pour la mienne , qu'il n'y a point de chrétiens plus favorablement reçus de vous que les pécheurs qui se convertissent et qui renoncent à leur péché pour se rapprocher de vous ; mais cela , comme j'ai dit, suppose que ce sont des pécheurs sincères et qui agissent de bonne foi ; car , si ce sont des mondains qui s'aveuglent et qui se flattent, le respect prétendu qu'ils allèguent pour s'éloigner du sacrement de Jésus-Christ n'est plus une raison à éclaircir , mais un prétexte que je dois lever dans la seconde partie.

DEUXIÈME PARTIE.

Il n'est rien de plus subtil que l'esprit du monde pour nous conduire à ses fins , ni rien de plus arti- ficieux pour donner aux choses la couleur et la forme qu'il lui plaît , quand il s'agit de nous éblouir et de nous tromper dans le discernement que nous

104 SUR LA COMMUNION.

avons à faire des voies de Dieu ; car il n'y a point alors de motif spécieux qu'il ne nous propose ; et souvent nous nous y laissons surprendre, jusqu'à nous persuader et à croire qu'en nous éloignant même de Dieu , nous honorons Dieu. Or , voilà le carac- tère de ces autres pécheurs dont j'ai présentement à vous parler ; je veux dire de ces mondains qui , se flattant d'avoir de la religion et d'agir par esprit de religion , se trompent eux-mêmes , et qui , s'écartant du chemin droit et simple de la vérité , se font une erreur grossière de leur prétendue humilité. Je m'ex- plique. Us disent , et même ils le pensent , que c'est par respect qu'ils se retirent de la communion , parce qu'ils conviennent devant Dieu qu'ils en sont in- dignes. Et moi je soutiens que ce respect dans eux est un vain respect* Je prétends et je vais leur dé- montrer que ce respect, dans l'usage qu'ils en font et à l'examiner dans ses circonstances , est un faux respect. Enfin , j'ajoute que c'est un respect qui n'a nulle conformité avec celui qu'ont fait paroitre dans tous les temps les vrais chrétiens quand ils se sont séparés du sacrement de Jésus-Christ selon les règles et l'esprit de l'Eglise. Trois importantes réflexions par j'entreprends , non pas de les confondre , mais de confondre dans leurs personnes l'esprit du monde qui les aveugle , et qui , pour les attirer dans îe précipice et pour les perdre , fait luire à leurs yeux un faux jour de dévotion jusque dans leur in- dévotion même.

Je dis que c'est un vain respect ; en voici la preuve: car , qu'est-ce que j'appelle vain respect ? celui qui

SUR LA COMMUNION. IOO

n'opère rien , qui n'est suivi de rien , qui n'aboutit à rien , qui n'engage à rien , qui ne fait rien faire pour se rendre moins indigne de Jésus-Christ et de son sacrement ; celui qui laisse toujours le pécheur dans ses mêmes imperfections , qui ne le rend ni plus fervent , ni plus régulier, ni plus saint; en an mot , celui dont l'unique marque est de ne pas com- munier. N'est-ce pas évidemment un respect inu- tile et sans fruit? Or, tel est le respect de ces pé- cheurs à qui j'adresse cette seconde instruction ; et, s'ils savent se faire justice , ils seront les premiers à le reconnoître. Et en effet, si le respect qu'ils ont, ou qu'ils croient avoir pour Jésus-Christ , étoit le vrai motif qui les éloignât de la communion , ce motif , à force d'ngir et de faire impression sur eux , les engageroit à quelque chose de plus ; et , pour peu qu'il eût d'efficace , au moins paroîtroit-il dans leur conduite qu'ils en sont touchés. Or , c'est ce qui ne paroît en aucune sorte. Car , à quoi ce motif , s'ils en étoient réellement touchés , à quoi dans la pratique ce sentiment de respect les -porteroit-il ? à se détacher du monde , puisque c'est, de leur propre aveu , l'amour du monde qui les rend indignes de ïa table du Fils de Dieu. Pénétrés qu'ils seroient de leur indignité , et reconnoissant que leur indignité vient de la passion malheureuse qu'ils ont pour le monde , pour les fausses joies du monde , pour les divertissemens peu chrétiens et dangereux du monde , pour les intrigues du monde , pour la vanité et le luxe du inonde , que feroient-ils ? ils se priveroient de ces divertissemens , ils s'interdiroient ces plaisirs ,

ïo6 SUR LA COMMUNION.

ils retrancheroient ce luxe , ils renonceroîent à cette- vanité , ils quitteroient ces intrigues ; et , par ce sa- crifice parfait qu'ils en feroient à Jésus-Christ, d'in- dïgnes qu'ils sont de manger sa chair , ils commen- ceroient à s'en rendre dignes. Ce sont les solides témoignages qu'ils lui donneraient et qu'ils devroient lui donner de leur respect. Ils ne font rien de tout cela ; et , à juger d'eux par leurs œuvres , on ne peut pas croire qu'ils y aient encore la moindre dis- position. Eux-mêmes , si j'en attestois leurs cons- ciences, ils avoueroient qu'ils en sont très-éloignés. II n'est donc pas vrai que ce respect les touche autant qu'ils le prétendent : ce n'est donc pas ce respect qui les empêche d'approcher des divins mystères. Mais quoi ? je l'ai dit , et je le redis , un attachement opiniâtre au monde et à tout ce qui s'appelle monde. Ils sont du monde, et ce monde que Dieu réprouve ne goûte point Jésus- Christ. Ils aiment le monde plus que Jésus-Christ , et voilà pourquoi ils quittent Jésus - Christ pour le monde. Cette apparence de respect n'est qu'un voile dont ils se couvrent et dont leur amour-propre se fait honneur ; mais au fond , c'est le monde qui les possède et qui leur inspire pour la communion cette froideur , cette indiffé- rence , disons mieux , ce dégoût.

Et c'est ce que le Sauveur lui-même a voulu nous faire comprendre dans la parabole des conviés qui négligèrent de venir au festin , parce que d'autres soins leur occupoient l'esprit et le cœur: avec cette différence bien remarquable , reprend S. Augustin , qu'au moins les conviés de la parabole confessèrent

SUR LA COMMUNION. 107

de bonne foi les vraies raisons qui les arrêtèrent; au lieu que ces mondains dont il est ici question , affectent de ne pas connoître , et se cachent à eux-mêmes la cause de leur désordre , se prévalant toujours de ce vain prétexte , qu'indignes qu'ils sont de commu- nier , le meilleur pour eux est de s'en abstenir , se consolant intérieurement , comme s'ils honoroient par Jésus-Christ, et que Jésus-Christ dût un jour les récompenser de ce qu'ils abandonnent ses autels pour jouir plus en repos et avec plus de liberté des plaisirs du siècle. Car voilà . mes chers auditeurs , jusqu'où va leur dérèglement ; et pour les convaincre, ajoutoit saint Chrysostôme ( ceci paroit sans ré- plique ) , pour les convaincre que , par rapport à eux , ce prétendu respect n'est qu'un prétexte et non pas une raison , c'est que , pour communier plus ra- rement , ils n'en communient pas plus dignement , c'est-à-dire , que lorsqu'ils communient , ils ne s'y disposent pas mieux , qu'ils ne s'éprouvent pas avec plus de soin , qu'ils ne s'en séparent pas plus du monde , et , si j'ose ainsi m'expliquer , que pour recevoir chez eux Jésus-Christ , ils ne s'en mettent pas plus en frais, se persuadant , par la plus fausse de toutes les maximes, que , communier peu sans y rien ajouter de plus , doit leur tenir lieu de mé- rite et de tout mérite ; et , par une visible erreur dont ils ne s'aperçoivent pas , mesurant tout le respect qu'ils rendent au divin mystère , non par plus d'at- tention sur eux-mêmes , non par plus de fidélité à leurs devoirs , non par plus d'exactitude ni plus de fégularité , mais par l'intervalle et l'espace de temps

I08 SUR LA COMMUNION.

qu'ils mettent entre une communion et l'autre: Non munditiam animi , sed intervalle tcmporis longio- ris meritum putantes (i) ; marque infaillible , dit ce Père , que ce n'est ni humilité, ni respect, mais une illusion toute pure de l'esprit du monde qui les séduit.

Or , je dis, chrétiens, qu'il est d'une importance extrême de leur ôter ce prétexte ; et comment ? prenez garde, s'il vous plaît; non pas en leur faci- litant la communion, ni en les y ponant, tandis qu'ils sont encore dans les engagemens d'une vie mondaine : je sais trop ce que la dignité de ce sacre- ment exige d'une ame fidèle ; et malheur à moi si , dans la plus grande action du christianisme , et dans les dispositions qu'il y faut apporter , je venois jamais à ouvrir la porte aux moindres relâchemens. Mais j'appelle ôter à une ame mondaine ce prétexte , l'obliger à parler juste , et à ne plus dire : Je m'é- loigne du corps de Jésus - Christ , parce que je le respecte ; mais : Je m'en éloigne , parce que je suis une ame libertine qui ne veux pas m assujettir aux saintes lois que ma religion me prescrit pour en ap- procher ; je m'en éloigne , parce que je suis une ame dissipée , qui n'ai en tête que le monde et que mon plaisir ; je m'en éloigne , parce que je suis une ame lâche , qui n'ai pas le courage de rien faire , ni de rien entreprendre pour mon salut ; je m'en éloigne , parce que j'ai un empressement pour les affaires temporelles qui me dessèche le cœur , et qui m'en- durcit à l'égard de Dieu ; je m'en éloigne , parce que

(i) Chiys.

SUR LA COMMUNION. 109

..e puis me résoudre à me mortifier , ni à me faire moindre violence ; je m'en éloigne , parce que je yeux vivre sans règle et selon le caprice de mon humeur. Obliger, dis-je , les mondains à convenir de tout cela , et leur remontrer ensuite le désordre de leur conduite , et l'injure qu'ils font à Jésus- Christ de négliger ainsi son adorable sacrement ; leur bien faire entendre que non - seulement il ne s'en tient pas honoré , mais que c'est l'outrager , que c'est l'irriter , que c'est s'attirer de sa part cette ter- rible malédiction par il conclut la parabole de l'évangile : Di'co autem vobis qubd nemo virorum Ulorum qui vocati surit , guslabit cœnam meam (1); ma table étoit prête et dressée pour eux , et ils ont cherché des prétextes pour s'en éloigner ; mais je saurai bien les en punir ; car je vous déclare que pas un d'eux ne sera reçu au sacré banquet que je leur avois préparé : voilà de quoi les détromper de la dangereuse illusion qui les aveugle. Combien de ?ois , mes chers auditeurs , cette prédiction du Sau- veur du monde , quoiqu'elle ne soit 5 si vous voulez , jue comminatoire , s'est-elle accomplie à la lettre ? ?t combien de chrétiens , pour avoir abandonné pendant la vie l'usage de la communion , par un secret jugement de Dieu , en ont-ils été privés à la mort ? Mais allons plus avant.

Non-seulement vain respect , mais faux respect :

pourquoi ? parce qu'il n'est pas accompagné des deux

conditions essentielles qu'il doit avoir : l'une est la

douleur, et une douleur vive d'être séparé du corps

(1) Luc. 14.

HO SUR LA COMMUNION.

de Jésus-Christ ; l'autre est le désir , et un dés cère d'en approclier : deux conditions insépara, du vrai respect , mais que le mondain , s'il veut bit rentrer en lui - même , ne trouvera pas dans son cœur. Douleur vive d'être séparé du corps de Jésus- Christ : car, si j'honore Jésus-Christ autant que je dois l'honorer , si j'ai pour Jésus-Christ ce respec- tueux attachement dont je me flatte , je dois regar- der comme mon souverain bien dans celte vie , de lui être uni ; je dis uni , surtout par le sacrement qu'il a lui-même institué pour entretenir entre lui et moi une sainte et ineffable union : d'où il s'ensuit que je dois , par la même règle , regarder comme mon souverain mal d'être séparé de ce sacrement dont la participation est le gage de ma béatitude , ou plutôt est ma béatitude anticipée : et c'est ce que saint Chrysostôme comprenoit si bien quand il disoit , en parlant de la communion : Unus sit vohis dolor hâc cscâ privari (i) ; que votre grande douleur, mes frères , ou , pour mieux dire , que votre unique douleur soit d'être privés de cette viande céleste qni est la chair de Jésus-Christ. Votre unique douleur , Unus dolor : car , quels sont , en comparaison de celui-ci , tous les autres sujets qui vous affligent? S'il est donc vrai que je respecte le sacrement de Jésus-Christ autant qu'il est respectable, et autant que je veux paroître le respecter , rien ne doit être plus douloureux et plus affligeant pour moi , que de me voir privé de cette divine nourriture , et j'y dois être plus sensible qu'à toutes les pertes du monde r

(1) Chris, IIquuJ. 6S. ad pop. AaUucb,

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qu'à toutes les afflictions du monde. Cette pensée , je suis séparé de mon Dieu , si j'ai de la foi, doit me désoler , doit me consterner , doit me jeter dans un abattement pareil à celui d'Esaii , quand il se vit exclu de la bénédiction de son père ; et par j'entre comme chrétien , dans le sentiment de saint Chrysostôme : Unus sit vohis dolorhdc escâ privari. Douleur encore plus vive, si j'ai à me reprocher que c'est moi-même qui m'en sépare, moi-même qui m'en sépare par mon infidélité , moi même qui m'en sépare par mon attachement opiniâtre à l'objet d'une honteuse passion dont je me suis rendu esclave , moi- même qui m'en sépare pour ne vouloir pas faire à Jésus-Christ le sacrifice qu'il attend de moi. Mais, quel surcroît de peine si je comprends tout le mal- heur d'une si triste séparation ! Quand l'Eglise, exer- çant sur les premiers chrétiens la sévérité de sa disci- pline , les retranchoit pour un temps de la commu- nion, que faisoient-ils et quels étoient leurs senti- mens? Les Pères nous apprennent qu'ils en lom- boient dans la plus profonde tristesse, qu'ils gémis- soient , qu'ils soupiroient , qu'ils versoient des torrens de larmes , qu'ils regardoient cet état comme une ré- probation passagère : ainsi, quoique séparés de Jésus- Christ , marquoient-ils néanmoins leur respect , et un respect solide à Jésus-Christ. Mais ces mondains dont je parle , ont-ils jamais senti les impressions de cette douleur chrétienne et religieuse? j'en appelle au témoignage de leur cœur, et je les en atteste eux- mêmes : éloignés de la communion , avec quelle tran- quillité ne soutiennent-ils pas cet éloignement? avec

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quelle indolence ne se voienl-ils passe'parés du Dieu de leur salut? avec quelle insensibilité ne s'y accou- tument-ils pas, non-seulement jusqu'à n'en être plus affligés, mais jusqu'à s'en trouver soulagés? La corn munion , dans le cours de leur vie mondaine , est un fardeau pesant, et ils s'en déchargent; la commu- nion trouble ou interrompt leurs vains plaisirs .-pour les goûter sans interruption et sans trouble, ils l'aban- donnent; il faudroit, pour communier, garder des mesures et se contraindre : il leur est plus commode de s'en abstenir et de ne communier plus. Avec de telles dispositions, me persuaderont-ils qu'ils ont pour Jésus-Christ et son sacrement un vrai respect; et s'ils le prétendoient encore, n'ai-je pas droit de ne les en pas croire?

Faux respect, parce qu'il n'est accompagné d'au- cun désir de la communion. Autre preuve contre eux : car, observez bien, chrétiens, ce que j'ajoute : le respect que je dois avoir pour Jésus-Christ, peut bien m'engagerquelquefois à me retirer pour un temps de la communion, mais il ne doit jamais, s'il est vé- ritable , éteindre en moi, ni même diminuer le désir de la communion : au contraire , plus je me trouve indigne de communier, plus je dois, dans un sens , désirer avec ardeur de communier; pourquoi? parce qu'il est évident que ce désir est au moins une res- source contre mon indignité; et en effet, c'est par ce désir que je reviens à Jésus-Christ, et en vertu de ce désir que je tache à me rapprocher de lui ; c'est par ce désir que j'en cherche tous les moyens, que j'en surmonte tous les obstacles , que je suis fidèle à

en

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en exécuter tomes les résolutions. Tandis que ce dé- sir est en moi, le principe delà vie y est encore, et il n'y a rien dont je ne sois capable ; au lieu que ce désir cessant, je suis comme mort, n'ayant plus au- cun sentiment qui me ramène à Jésus— Christ, ni qui me presse de retourner à lui; d il s'ensuit que non-seulement toute mon indignité subsiste , mais que l'extinction de ce désir est comme la consomma- tion de mon indignité : indignité consommée dont saint Ambroise ne craignoit point d'exagérer les suites affreuses, quand il soutenoit que la perte de ce désir n'étoit pas moins qu'un présage de la répro- bation future. Ah ! Seigneur , disoit-il , c'est de ce pain adorable de l'eucharistie qu'il est écrit que tous ceux qui s'éloignent de vous périront, c'est-à-dire, que tous ceux qui perdent le désir de s'unir à vous , seront rejetés de vous : Domine , de hoc pane scrip- tum est : Omnes qui elongant se à te , peribunt (i). Ainsi le comprenoient parfaitement les premiers fidèles. J'en reviens à leur exemple, et je ne puis trop vous le proposer : car c'est pour cela que, privés de l'usage des saints mystères et de la communion , ils témoignoient un empressement si vif et si ardent d'y être rétablis; c'est pour cela qu'ils le deman- doient avec tant d'instance, et que, prosternés aux pieds des prêtres, ils les conjuroient , par les en- trailles de la miséricorde de Jésus-Christ , de leur abréger ces jours malheureux ils vivoient séparés de leur Sauveur; c'est pour cela qu'ils employoient même l'intercession des martyrs; et en cela, dit saint

(1) Ambros.

TOME II. 8

j ! 4: SUR LA COMMUNION.

Cvprien , paroissoil leur respect , et leur vrai respect. Que fait le mondain? Coulent île leur ressembler clans cette triste séparation, il est peu en peine de les imiter sur le reste; et confondant avec la com- munion le désir de la communion , il renonce égale- ment à l'un et à l'autre, et n'a plus pour le sacre- ment de Jésus-Christ qu'une indifférence de coeur dont il devroit être effrayé : car voilà , mes chers au- di leurs , ce que les Pères de l'Eglise déploroient si amèrement; voilà ce qu'ils regardoient comme une des plaies et comme un des plus grands malheurs de leur siècle; voilà ce que saint Chrysostome repro- choit au peuple d'Anlioche avec tant de force. Quelle honte, leur disoit-il , mes frères, de voir cette froi- deur quand on vous parle de recevoir le Saint des saints? S'agit-il d'un spectacle dans votre ville? vous y courez en foule , et rien ne vous peut atiirer quand il est question de venir prendre part au sacrifice de nos autels; toutes vos places publiques, tous vos amphithéâtres sont remplis , et la table de Jésus- Christ est vide; en vain y sommes-nous assidus pour vous distribuer les dons célestes , aucun de vous ne s'y présente; Jésus-Christ en personne vous y at- tend, et il y est délaissé. Tantôt ce Père leur repré- sentât avec quel zèle ils s'assembloient pour écouier ses prédications , tandis qu'ils en marquoit nt si peu pour recevoir de ses mains le gag.j précieux de leur salut; tantôt il se plaignoit de leur dureté à l'égard de ce sacrement d'amour ; tantôt il leur remeltoit de- vant les yeux les funestes conséquences de ce res- pect mal entendu dont ils vouloient se prévaloir, et

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de l'abus qu'ils en faisaient. Imaginez-vous , mes cliers auditeurs , que c'est encore ici saint Chrysostôme qui vous parle , puisqu'en effet c'est lui-même ; ou bénissez le ciel de ce que Dieu , dès-lors , inspiroit à ce grand homme ce qui doit aujourd'hui confondre vos pitoyables mais pernicieuses erreurs.

Enfin , j'ai dit , et je viens déjà de vous le faire voir en partie , que le respect dont s'autorisent les mondains pour s'éloigner de la communion , n'a nulle conformité avec celui des premiers siècles de l'Eglise ; la preuve en est sensible : car , dans les siècles fia- rissans du christianisme , tandis qu'un pécheur de- meuroit séparé du corps de Jésus-Christ , il étoit dans les exercices d'une pénitence laborieuse à la- quelle il se condamnoit , et dont il subissoit avec cou- rage toutes les rigueurs ; et cette pénitence , selon les lois de l'Église , n'étoit point une simple céré- monie , puisqu'elle consistoit en de très-pénibles austérités : l'abstinence et le jeûne , le sac et la cen- dre , le cilice et les macérations du corps en éloient , comme nous savons , les accompagnemens insépa- rables ; et cela pour montrer combien le pécheur honoroit Jésus-Christ, puisqu'il vouloit bien se sou- mettre à de si rigoureuses pratiques , et qu'aux dé- pens de lui-même il vouloit bien faire à Jésus-Christ une telle réparation. Or , avouons-le à notre honte , de pareilles épreuves ne sont ni du goût ni de la dé- votion des mondains : de quelque respect qu'ils se piquent pour Jésus-Christ , ils ne veulent pas qu'il leur en coûte tant; aveuglés par l'esprit du monde, par cet esprit de mollesse, ils prétendent en être

' b'.

1 i 6 SUR LA COMMUNION.

quittes à meilleur compte; toute leur pénitence sft termine à ne communier pins, et ce genre de péni- tence ne les incommode point : bien loin de les in- commoder, il flatte leurs inclinations et il leur donne lieu de vivre dans une plus grande liberté , disons mieux , dans un plus grand libertinage : car voilà le prétexte de ce faux respect porte les choses ; et plût au ciel que ce que je combats ici fût une chimère et non une vérité! J'achève , et il me reste à vous montrer que ce prétendu respect est un scandale dans le pécheur hypocrite : c'est la troisième partie.

TROISIÈME PARTIE.

C'est une maxime communément reçue, que ce qui est bon en soi , ne l'est pas toujours par rapport au principe d'où il part ; et une des règles de la pru- dence humaine est de tenir les choses même les plus salutaires pour suspectes , quand nous découvrons qu'elles viennent d'une source infectée et empoison- née. Or , nous pouvons et nous devons même ap- pliquer cette règle à ce qui concerne la religion et les pratiques de piété. Je ne sais, chrétiens, si vous avez jamais fait une réflexion qui m'a paru bien so- lide, et dont je suis sûr que vous comprendrez en- core mieux que moi la vérité; savoir, que lorsqu'il s'est élevé dans le christianisme des contestations sur le relâchement ou la sévérité de la discipline , certains libertins du monde n'ont presque jamais manqué à se déclarer pour le parti sévère , non pas afin de l'embrasser dans la pratique et de le suivre , disposition dont ils étoient bien éloignés; mais, ou

SUR LA COMMUNION. I I 7

par une conduite bizarre, pour avoir le plaisir d'en parler, ou par un intérêt secret, pour s'en servir comme d'un voile propre à couvrir d'autres desseins. Ainsi tant de fois a-l-on vu des hommes engagés d'ailleurs dans des désordres honteux, des hommes également corrompus et dans l'esprit et dans le cœur , vains , sensuels , amateurs d'eux-mêmes , être les premiers et les plus zélés en apparence à s'expliquer en faveur de la réforme et à la maintenir; ainsi a-t-on vu des femmes , trop connues pour ce qu'elles avoienl été et peut-être pour ce qu'elles étoient en- core , des femmes à qui le passé devoit au moins fermer la bouche , devenir les plus éloquentes sur la dépravation des mœurs , ne trouver rien d'assez exact ni d'assez rigide dans la police de l'Eglise , et en appeler sans cesse aux anciens canons, tels qu'ils s'observoient dans leur première institution. Mais ce zèle de la pureté des mœurs et de la perfection du christianisme n'est-il pas louable dans un chrétien ? Oui, répond saint Bernard; mais autant qu'il est louable dans un chrétien, autant, pour ne rien dire de plus, est-il équivoque et douteux dans un libertin; et je dois, selon le précepte de Jésus-Christ , m'en défier comme de la plus dangereuse hypocrisie.

Or, ce que remarquoit en générai saint Bernard , touchant la pureté et la régularité des mœurs , c'est encore plus particulièrement et plus sensiblement ce qui s'est vérifié et ce qui se vérifie tous les jours à l'égard de la communion ; car , qu"est-il arrivé? vous le savez : on a parlé , et avec raison , des abus qui se commettoient ou qui pouvoient se commettre dans

IlS SUR LA COMMUNION.

la fréquentation du sacrement de nos autels , de l'ex- trême facilité avec laquelle il étoit à craindre qu'on n'y admît les pécheurs, de la nécessité d'en séparer, pour un temps , certaines âmes imparfaites qui n'en profitoient pas , de la discrétion et de la prudence que les pasteurs y dévoient apporter. Tout cela étoit bon , saint , édifiant : et je ne doute point ( appli- pliquez-vous , s'il vous plaît , à ce que je dis ) , je ne doute point que les vrais fidèles, touchés de l'intérêt de Dieu et de celui de son Eglise, n'aient eu des in- tentions très-pures en témoignant là-dessus leur zèle; mais ce qui m'étonne , c'est que des gens d'un ca- ractère tout opposé , j'entends les libertins du siècle, aient prétendu être de la partie; et que , s'in gérant dans une cause ils n'avoient rien de commun , ils se soient quelquefois montrés les plus vifs et les plus ardens à faire valoir le respect au sacrement de Jésus-Christ et à son corps adorable; ce qui m'étonne , c'est que des hommes qui , parmi les in- tellïgenSj passoient pour avoir peu de religion , des hommes engagés dans les derniers déréglemens , aient affecté de parler avec plus de chaleur contre les communions fréquentes , se soient plus haute- ment scandalisés sur ce point des moindres relàche- mens , ou réels, ou imaginaires, et soient entrés dans cette question comme dans leur affaire propre : voilà ce qui m'a toujours surpris.

Car enfin , d'où leur peut venir ce zèle ? Impies comme je les suppose, ils n'ont pour tous les autres devoirs du christianisme qu'un secret mépris , et ils tiennent sur celui-ci le langage des parfaits et des

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spirituels ; il faut donc qu'ils y envisagent qucïqu'in- térêt , et vous êtes trop éclairés pour ne pas com- prendre d'abord eu quoi cet intérêt consiste , puis- qu'il est facile à connaître, et qu'au moins il est cer- tain qu'en parlant de la sorte, ils se mettent en pos- session d'être libertins, non-seulement avec sûreté, miis, .ii j'ose le dire, avec honneur. Car, encore une fois , ce sont de ces hommes que saint Paul dépei- gnoit ù Timothée, des hommes corrompus dans le principe , et dont la foi est comme éteinte ; des hommes à qui tout exercice de religion est onéreux , et qui veulent s'en décharger : cependant, parce qu'ils n'ignorent pas que la communion a toujours été regardée comme une marque spéciale du chris- tianisme , et que d'y renoncer ouvertement ce seroit une espèce d'apostasie qu'ils auraient peine à soute- nir, pour ne se pas commettre jusque-là , et néan- moins pour secouer le joug qui les incommode , ils se font lin voile de religion de leur propre irréligion ( je ne sais si je m'explique bien ), et ils se portent pour approbateurs de cette maxime, qui \a à nous éloigner de Jésus-Christ par un sentiment de crainte et de respect , afin qu'on ne puisse plus les distinguer d'avec les chrétiens même les plus exacts , puisqu'ils parlent comme eux et qu'ils paraissent aussi zélés qu'eux.

Or , je prétends que ce langage , dans la bouche du libertin , est un scandale pour les foibles : pour- quoi ? encore un moment d'attention : parce qu'il aboutit à deux choses également pernicieuses , sa- voir j à décrier indiiFéremment les bonnes et les

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mauvaises communions , c'est la première; et à dé- tourner les âmes , non-seulement de la communion, mais universellement de tout ce qu il y a de saint dans la religion s c'est la seconde. Je dis à décrier indifféremment les bonnes et les mauvaises commu- nions: car, comme raisonnoit fort bien saint Jean Ghrysostôme , s'il est toujours dangereux , en blâmant la fausse piété , de décréditer la vraie , beaucoup plus l'est— il quand celui qui se mêle d'en juger est un es- prit pr /fane qui se soucie peu de confondre 1 une avec l'autre , ou plutôt , qui n'attaque l'une que parce Cfu'il est secrètement ennemi de l'autre, et qui, bien loin d'user de la précaution nécessaire pour séparer le vrai d'avec le faux , semble n'avoir point d'autre but que de détruire le vrai par le faux : or, ce que disoit ce Père, de la dévotion , j'ai droit de le dire, et la même expérience le confirme touchant la com- munion : s'il faut toujours craindre, en condamnant les mauvaises communions, de condamner les bon- nes , beaucoup plus quand celui qui s'en fait le cen- seur est un esprit perverti qui n'a, ni pour les bonnes, ni pour les mauvaises , nul égard véritable , et qui ne compte pour rien de préjudicier à celles-ci en déclamant contre celles-là.

Et en effet, à quoi se termine le zèle malin que je combats, que je combats > dis-je , dans les impies du siècle qui s'en prévalent , et qui par troublent les âmes justes et innocentes : à quoi se réduit-il ? à faire dans l'Eglise de Dieu ce que faisoient autrefois les enfans du grand-prêtre ïïéli, qui détournoient les hommes du tiucj ilice : crime que dtjlesloit le Seigneur,

SUK LA COMMUNION. 121

et pour lequel il les réprouva : Peccatum grande nimis , quia retrahebant humilies à sacrijicio Do- mini (i); ou bien, si vous voulez, à renouveler ce que firent dans la suite les pharisiens , à qui , pour cela, le Sauveur du monde disoil avec indignation: Malheur à vous , qui fermez aux autres le royaume de Dieu ! car vous n'y entrez pas vous-mêmes , et vous arrêtez encore ceux qui voudroient y entrer ! Vos enim non intraiis , nec introcuntes sinitis in- irare (2) ; figure sensible de ce qui s'accomplit tous les jours dans la personne de ces mondains qui , par un endurcissement de cœur , s'étant eux-mêmes sé- parés du divin mystère , , selon la pensée de saint Cyrille , le royaume de Dieu nous est ouvert, vou- droient, s'il leur étoit possible, en exclure tous les autres: voilà à quoi ils travaillent et même à quoi ils parviennent , en contrôlant les gens de bien sur leurs communions , en censurant leur vie , en critiquant leur conduite , en relevant leurs moindres défauts et ne leur pardonnant rien , et en leur faisant un crime de tout. Saint Augustin , avec toutes ses lu- mières , n'osoit pas désapprouver l'usage de commu- nier tous les jours: un mondain téméraire et aveugle dans les choses de Dieu le condamne hardiment et sans hésiter. Le dernier concile souhaitoit de voir la fréquente communion rétablie dans l'Eglise , et le mondain voudroit au contraire l'exterminer et l'anéan- tir. Ne pensez pas , mes chers auditeurs , que par je prétende justifier toutes les communions fré- quentes ; il y en a de fréquentes que je déplore s

(1) 1. Rej. ai. (a) Mattii. -jsS.

122 SUR LA COMMUNION,

mais dont je laisse à Dieu le jugement , c'est-à-dir<?, il y en a de fréquentes mais inutiles , de fréquentes mais lâches , de fréquentes mais très-peu édifiantes, mais qui pourroient même plutôt scandaliser qu'édi- fier. Peut-être en parlerai-je dans un autre discours, et vous verrez bien que mon intention ne fut jamais de les autoriser : du reste , j'ai dit que j'en Iaissois à Dieu le jugement , parce qu'autant que je craindrois de rien avancer qui favorisât de telles communions , autant me croirois-je prévaricateur de donner la moindre atleinte aux communions fréquentes, mais ferventes. Les autres déshonorent Jésus-Christ , mais celles-ci le glorifient ; et comme je dirois analhême à quiconque approuveroit les communions vaines et imparfaites , aussi le dirai-je toujours au libertinage, quand il s'élèvera contre celles qui sanctifient les âmes, et dort le Fils de Dieu tire sa gloire. Qui pourroit dire combien le démon , par ce seul arti- fice , a retiré de justes des autels ? combien d'épouses de Jésus-Christ il a troublées dans leurs saintes com- munications avec l'Époux cileste ? combien de com- munions dont les anges se seroient réjouis dans le ciel , il a comme interdites sur la terre ?

Je dis plus : de l'éloignement de la communion le scandale passe , si l'on n'a sr;in de s'en préserver , jusqu'à l'abandon et au retranchement de tout ce qui se pratique de plus saint dans le christianisme , et c'est la seconde remarque de saint C!iysostôme;car, supposé ce principe d'une humilité feinte et mal con- çue , quelle conséquence n'en peut-on pas tirer, et à quel exercice de la religion une ame iidôle n'est-