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LES

FABULISTES

LATINS

Depuis le siècle d'Auguste jusqu'à la fin du moyen âge

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PRÉFACE

Hans la jiremir'rc de mos divorses prél'acos j'ai annoncé (|ue je nie propijsais de puljlier, en taisant précéder les textes de leur histoire et de leur critique, tout ce qui nous est resté des œuvres des fabulistes latins antérieurs à la Renaissance. J'ai entièrement accompli cette tâche.

Plus d'un autre avant moi aurait pu se l'imposer, et cependant personne ne s'y était déiidé. Vers le milieu de notre siècle, l'.Vllemand Tross avait eu une pensée analogue, mais il avait éli'- moins ambitieux : uniquement préoccupé de la reconstitution des fables perdues de Phèdre, il n'axait songé à publier que les imitations latines de son œuvre. Ainsi limitée, l'entreprise eût encore exigé une longue conti- nuité d'etTorts et des sacrifices de temps et d'argent, qui, sans pouvoir être d'avance exactement mesurés, étaient assez faciles à pressentir pour engendrer en lui un découi'agement initnédial .

r.i'lli' inliiiliiin, j'ai dû à plus forte raison l'avoir; mais ellr iir m'a jias aiiètt- ; je crois mènu' (ju'elle a été plutôt l'aiguillon, (jui m'a poussé dans la voi(> on je me suis engagé et qui. en ne cessant de me stimuler, m'a permis de la par- courir tout entière.

J'aurais pu considérer mon quatrième volume comme en ayant touché le terme ; car j'avais par lui achevé d'exhiber dans leur ensemble les fables latines indirectement issues Je l'antiquité grecque, ou directement créées au moyen âge pour donner plus d'attrait à l'enseignement de la morale religieuse.

Mais, si j'en étais resté là, on aurait peut-être prétendu que je n'avais pas complètement exécuté mon programme. Il existe en eiTct des fables latines dérivées d'une autre source, celles qui sont d'origine indienne. Pour éviter cette critique, je les ai étudiées, analysées et textuellement réunies dans ce cinquième volume.

Est-ce à dire que rien n'a échappé à mes recherches? Je n'oserais l'affirmer; mais je suis convaincu qu'à aucune des époques antérieures à la Renaissance on ne rencontrera, en dehors de ceux que j'ai publiés, aucun recueil de fables important soit par le nombre, soit par l'originalité, et que mon. ouvrage restera ce qu'il est, un véritable Corpus oiiiniinn fabulariim latinanim antiquitatis et medii aevi.

ÉTUDE

SUR

LES FABLES LATLNES

D'ORIGINE INDIENNE.

CHAPITRE PREMIER

FAFil.KS DE JEAN DE CAPOLE.

SECTION I,

Origines du « Directorium humanae vitae, alias Parabolse antiquorum sapientum ...

Si ancionups que soient les ficlioiis néns dans la Gr.'cc anliqnc. elles n'ont pas été les premières. C'esl l'Imlc qui est répulér' axdir été le berceau de la fable.

Selon Loiseleur Deslongcbamiis M), il iMail nalurel qu'il on fût ainsi : dans un pays oii la croyance au doj?me de la niétempsy- chose oblige à reconnaître aux animaux une âme semblable à celle lie l'homme, on devait être porté à leur en supposer les passions et à leur en attribuer le langage.

11 devra donc paraître juste qu'après avoir fait une si large place aux traditions ésopiques, je ne ni'glige pas celles d'origine indienne. D'ailleurs, ne m'occupant que des fabulistes latins, rv n'est que sur ceux qui les ont converties en fables latines que se portera mon allenlidn.

C'est seuleini'nl au \ui- siècle que sous cette forme nouvrlle elles ont commencé ;ï être bien connues en Europe, et c'est un Juif italien converti au christianisme, appelé Jean de Capoue pro-

i'I, Essai sur li's Fcthles indiennes et sur leur iniroduction en Europe, l'nris. 1S3S, 1 vol. iii-S. Voyez p. C.

Aj/3

•i ÉTUDE SLR LES FABLES LATINES

bablemcnt du nom de sa ville natale, qui, en donnant d'elles une version latine intitulée : Direclorium humanre vitœ, alias parabolx an- llquorum snpientum, a peut-être le plus contribué à les vulgariser.

Lorsque Jean de Capoue a publié sa version latine, il avait été devancé. Une première avait déjà été faite ; mais elle n'existe plus, et l'on n'en peut rien dire d'utile. La sienne au contraire, grâce à la vogue dont elle a joui, s'est conservée, et c'est d'elle, comme étant la plus ancienne de celles qui existent encore, que nous avons d'abord à nous occuper.

Toutefois, avant d'aborder l'examen du Directorium humanns vitœ, il y a lieu de se reporter à l'œuvre primitive, de montrer quels longs chemins elle a pai'courus et dans quel étal elle est arrivée jusqu'à lui.

Cette œuvre primitive, c'est la première compilation en langue sanscrite des traditions mythologiques de l'Inde, due à un savant brahmane, qui s'y est mis en scène ; il y joue le rôle d'un philo- sophe, qui, interrogé par son souverain sur divers points de mo- rale, recourt sans cesse dans ses réponses à des fables destinées à les faire accepter.

Il avait eu soin de diviser son livre en un certain nombre de chapitres et avait habilement groupé dans chacun d'eux toutes les fables qui se rapportaient à la même thèse philosophique. La thèse discutée dans chaque chapitre était justifiée à l'aide d'une fable principale dont les personnages en employaient d'autres ainsi incorporées en elle.

Cette ingénieuse disposition, sauf quelques modifications qui vont être indiquées, s'est maintenue à travers les siècles ; mais les premiers éléments rais en œuvre ne sont pas restés immuables. Dans les manuscrits indiens qui nous sont parvenus, ce n'est pas le recueil primitif que nous rencontrons; celui qu'ils renferment ne possède que cinq chapitres et a par suite été api^elé PoDicIia-tantra, c'est-à-dire les cinq sections. Ici, il n'y a plus de philosophe que le roi interroge et qui répond à ses questions. Les cinq sections sont précédées d'une préface dans laquelle on voit adoptée une autre combinaison. Amara-Sacti, roi de Mihilaropya, ayant trois lils également réfractaires à l'étude, demanda à ses conseillers comment il pourrait faire entrer les jeunes princes dans une voie meilleure, et l'un d'eux l'engagea à confier leur éducation à un

DOIUGINE INDIENNE. .'i

savant brahmane nommé Vichnou-Sarman. Se conformant à ce conseil, le roi fit appeler le brahmane qui ne lui demanda qu'un délai de six mois pour leur enseigner complètement la morale et la politique. Le brahmane composa à leur usage les cinq sections du Pantcha lanlra, et la lecture de cet ouvrage développa si bien leurs qualités intellectuelles qu a l'exijiration du diMai lixi' leur instruction était terminée.

Des cinq sections dont cette préface est suivie, la première est intitulée Milra-bhéda, ou la Rupture de l'amitié; la deuxième, Milra-prdpli ou l'Acquisition des amis; la troisième, Ki'ikoloùkika, ou l'Inimitié des Corbeaux et des Hiboux; la quatrième, Labdlia- pranasana ou De la Perte des choses acquises; la cinquième, ^/)a- rîkclnla-lidrilica ou la Conduite inconsidérée. La première section, qui est la plus étendue, a pour objet de mettre les rois en garde contre les favoris fourbes qui par jalousie cherchent à les faire croire à la trahison de leurs plus fidèles amis. La deuxième montre combien il est utile aux êtres faibles de s'unir et comment leur union peut les faire échapper aux jilus grands périls. La troisième a pour but de faire voir combien il est dangereux de se fier aux faux amis. La quatrième avertit que, faute de prudence, on s'ex- pose à perdre ce qu'on a péniblement acquis. Enfin la cinquième engage à éviter, comme dangereuse, la précipitation.

A quelle époque le recueil primitif a-t-il subi les modifications qui ont donné naissance au Pantcha-lanlra? L'opinion dominante, c'est que le livre ainsi intitulé ne peut pas remonter plus haut que la fin du v- siècle ^l;. Mais ce n'est pas une raison pour que cette époque lui soit assignée. 11 peut n'être devenu que plus tard ce qu'il est aujourd'hui. Car c'est non par lui, mais par le recueil originaire lui-même que les fables indiennes pénétrèrent en Perse.

Ce fut au commencement du vi" siècle qu'elles y furent impor- tées. Alors y régnait le fameux Chosroès Aouschirwan, roi de la dynastie des Sassanides. Il avait à sa Cour un médecin nommé Barzouyèh, qui était le premier de ceux du royaume, qui était très

1; \o'\T,Aa.as\'Essui sur les fubks indiennes, <^.-2'i, note 1, les motifs donnés d'après les orientalisles Colebrooke et Wilson.par LoiseleurDeslongchamps qui d'ailleurs se trompe, en faisant de ce livre celui que Chosroès Nouscliirwan fit traduire.

6 ÉTUDE suit UES KABLES LATINES

considéré et richement Iraité par le roi et qui, quoiqu'il dirigeât les affaires publiques, n'en était pas moins resté un grand savant. Silvestre de Sacy (1), oubliant que les versions de Jean de Capoue et de Raymond de Béziers, quoique copiées l'une sur l'autre, ne sont pas toujours dans leurs détails complètement identiques, rapporte que, d'après les deux, « Barzouyèb, ayant lu dans un livre qu'il y avait dans l'Inde des montagnes produisant des simples capables de rendre la vie aux morts, obtint du roi de Perse la per- mission d'aller chercher ces médicaments et, après bien des re- cherches inutiles et des expériences infructueuses, apprit enfin le véritable sens de cet emblème ». C'est bien ce que dit la version de Raymond de Béziers. Mais, d'après celle de Jean de Capoue, les choses se seraient passées autrement : il aurait été fait au roi de Perse présent du livre dont il s'agit, et c'est le roi qui, dans son désir de se procurer des plantes pourvues de propriétés si extraor- dinaires, aurait pris l'initiative de charger Barzouyèh d'aller à leur recherche. Sur le reste du récit les deux versions sont d'accord.

Lorsque j'analyserai le Dlrectorium, je ferai connaître la curieuse narration qu'elles font du voyage de Barzouyèh. Quant à présent je me contente de dire qu'il en rapporta le recueil primitif des fables indiennes, traduit par lui en langue pehlewie, et qu'il intitula sa traduction Liure de Kalila et D'nnna, à cause du rôle important joué dans la principale fable par deux personnages ainsi nom- més. Ce qui, d'après Joseph Derenbourg (2), prouve que c'est bien Barzouyèh qui adopta ce titre, c'est que dans la vieille version sy- riaque faite par Boud sur le texte pehlewi le traducteur a re- tenu les formes du vieux persan Kalilag et Dimnoy, où l'arabe a remplacé, comme d'habitude, le g par Yh.

(juoi qu'il en soit, la traduction pehlewie ayant été faite sur le plus ancien recueil sanscrit, on doit, après ce qui a déjà été dit, JT-omprendre et, avec le savant Benfey, admettre qu'elle devait le représenter plus fidèlement que les manuscrits du Pantcha- tanlm et que, si cette traduction existait encore, on serait mieux éclairé qu'on ne l'est sur le contenu de la première compila-

(1) Solices et e.r/rails des inaniisci-i/s de la Bdtlinlhèijue du Roi, t. X. 1" partie, p. 108.

(2) JoiiANXis DE Gapua Direclofiuin vilx humanse, etc. Paris, 188"!, 1 vol. iii-8". Voyez Avant-propos, p. vu.

DOniGINK INDIENNK. -

lidii indienne. Malheureusement Idinre de Barzouyèli a disparu.

Ce ([ui est certain, c'est qu'elle avait charmé Nouschirwan. Aussi avait-il voulu témoigner au traducteur sa satisfaction, en lui demandant quelle laveur il désirai I et en lui affirmant qu'elle lui serait accordée. Ce que le célèbre médecin convoitait par-dessus tout, c'était parvenir à immortaliser son nom, et, espérant ainsi voir son rêve se réaliser, il pria le roi de faire écrire l'histoire de sa vie par son illustre vizir Buzurdjmihr, fds de Bakhtégan et de la faire placer en tête du premier chapitre de sa traduction. Nous- chirwan s'empressa de lui faire donner satisfaction par son vizir qui, sans doute pour procurer à sa rédaction une autorité plus grande, lui donna la forme d'une autobiographie. On la retrou- vera dans le /h'reclorium humnnx v'tlx.

Nouschirwan avait fait placer le livre dans son trésor, et il y fut précieusement conservé par ses successeurs jus(|u'en tioi, date à laquelle, sous le règne de Yezdergherd, fils de Schehryar, leur empire fut détruit par les Arabes, qui s'empressèrent d'anéan- tir les monuments de la littérature persane.

La traduction de Barzouyèh disparut elle-même, et jjendanl un siècle on put la croire perdue. Puis les khalifes ([ui en avaient entendu parler, conçurent un vif désir de la possédiM- et la tirent activement rechercher. Enfin au vin'' siècle, sous le règne d'Abou- Djafar Abdallah Mansour, second khalife .\bbasside, elle fut re- trouvée.

Mansour, voulant en posséder une version dans sa langue, char- gea aussitôt un Persan converti à l'islamisme, appelé Rousbeh et plus connu sous le nom d'.Vbd-allah ibn AlmukafTa, de la traduire de pehlevvi en arabe.

Ce traducteur conserva au livre le nom de Knlila et Dimna. el y lit deux additions : il plaça en tr^te une introduction contenant des considérations sur sa nature et sur la manière de le lire poui en tirer profit, et il intercala dans le texte le chapitre relatif à l'instruction du procès de Dimnaii, chapitre qui se distingue du reste de l'ouvrage par l'élévation des idées morales et montre que celui qui l'a écrit n'était pas un esprit vulgaire (1).

il! Comme ce chapitre n'existe ni dan-; le l'anlcliu-lantrn ni dans la vieille version syriafiue de Boud, et qu'il fi-iuie pour la première fois dans le texte arabe, on est bien obligé de l'attribuer à .Midallah ibn .Mmokafl'a.

8 ÉTUDE SLR LES FABLES LATINES

En 1816, Silvestre de Sacy a publié le texte ai'abe(l). Son édition se divise en dix-huit chapitres. Mais si l'on déduit les trois occupés par le prologue du livre, la mission de Barzouyèh et l'introduction d'Abdallah ibn Almokatfa, il n'en reste que quinze, c'est-à-dire deux de moins que ceux du Directorium humanse vitx, et les deux man- quants sont celui des Oiseaux et de leurs associés qui se trahissent et celui de la Colombe, du Moineau et du Renard. Silvestre de Sacy les considère comme une addition postérieurement faite par le traducteur hébreu dont il va être parlé. Mais sa supposition est inexacte. Elle vient de ce que les manuscrits de la Bibliothèque nationale dont il s'est servi ne les possédaient pas et de ce qu'il n'a pas cru qu'ils pussent exister dans d'autres exemplaires du même texte arabe. Lorsque nous nous occuperons de Raymond de Beziers, nous verrons que la vieille version espagnole dont il s'est servi avait été directement faite sur ce texte et qu'elle comprenait les deux derniers chapitres du Directorium. Enfm, ce qui prouve mieux que tous les raisonnements qu'lbn Almokaffa les avait introduits dans sa version, c'est que J. Derenbourg les y a trou- vés et les a publiés (2).

Signalons, en passant, que c'est dans cette version qu'appa- raissent pour la première fois les noms de Bidpaï et de Dahschêlim, et, comme il est probable qu'en sa qualité de simple traducteur, Ibn Almokaffa ne les a pas inventés et qu'il les a reproduits tels que le texte pehlewi les lui avait fournis, il est à croire que le premier des deux personnages était, suivant l'opinion courante, loul à la fois l'auteur du recueil primitif des fables indiennes en langue sanscrite et le philosophe qui les emploie à fortifier ses raisonnements, et que le second était le souverain qui, dans ce recueil, est censé le questionner.

La version d'Ibn Almokaiïa a été le point de départ de presque toutes celles qui l'ont directement ou indirectement suivies, et elles ont été nombreuses. Ne nous arrêtons qu'à celles qui peuvent nous intéresser, commençons par négliger la version que l'émir Sa- manide Schéhid Abou'Ihasan Nasr, fils d'Amed Samani, qui régna de 914 à 9i3 sur le Khorasan, ordonna au poète Houdeglii d'écrire

(1) Calila et Dimna, ou fables de Didpaï, en ani/je, par Silvcslre Je Sacy. Imprimerie royale, 1816. 1 voL in- 4°.

(2) Directorium vitx humanœ, etc. Voyez pp. 323 à 349.

DUIUGINE INDIENNE. 9

en vers persans, et hàtons-nous de passer à une aulro en prose persane exécutée au xir siècle sur l'ordre d'Abou'lniodhaffer Bahram scliah, sultan de la dynastie des Uaznévides.

Ce prince, qui était un protecteur zélé des savants et des gens de lettres, chargea Abou" Imaali Nasr-allah, lettré qui passait pour le plus grand écrivain de son temps, de traduire en langue persane la version arabe d'Ibn Almokaffa. Xasr-allali non seulement s'ac- quitta de ce mandat, mais encore écrivit, pour être mise en tète de sa version, une longue introduction dans laquelle il exposait l'histoire du livre.

Elle semble, en ce qui touche le nombre des chapitres de la version arabe, donner raison à notre grand orientaliste; car le trîi- ducteur persan y aftîrmaif que celte version n'en possédait que seize. Mais il est ]irobable que le manuscrit arabe dont au xii'" siècle Nasr-allah s'était servi, était pareil à ceux dont, dans notre temps, Silvestre de Sacy lui-même a fait usage.

Quoi qu'il en soit, Nasr-allah ne s'est pas borné à dénombrer et à traduire les chapitres; allant plus loin, il a cru pouvoir atlirmer que des seize, dix venaient des Indiens et six des Persans. Les pre- miers, qui étaient les chapitres 111 à XII, correspondaient aux cha- pitres II, III, IV, V, VI, VII, VIII, IX, XIII et XI du Din-clovhnn hiimanœ vilœ, elles seconds qui étaient les chaiiitres 1. 11,X111, XIV, XV et XVI, correspondaient à la prélace d'Ahd-allah ibn Almokaffa et aux chapitres I, XII, X, XIV et XV de la même version. Il serait bien diflicilc de vérilier si cette division en deux groupes r('poud bien exactement à lu dill'érence d'origine; mais ce (|ui, de prime abord, saute aux yeux, c'est que la dissertation d'Ibn Almokalla figurant parmi les seize chapitres, il y en a au nmins un qui n'appartient ni à l'Inde ni à la Perse.

La liste des chapitres dressée par Nasr-allah, quoicpiil y mampie les di'ux derniers du Direclorium, iiermet d'apercevoir la diffé'rence profonde qui existait entre le Kalila cl D'nnna et le l'anlclia-tantrn. D'abord, tandis que le premier comprend seize chapitres, le second n'en possède que cinq, tt il ne faudrait pas croire qu'il n'y a de différence que dans la division des chapitres, qu'au fond il n'en existe pas et que flans les deux livres les fables sont les mêmes et en égal nombre. I-Jn effet, les cinq sections du Panlrha-lnnivn ne sont en corrélation qu'avec les chai)itres II, IV. V, VI el Vil du

10 ÉTLDE SLU LES KABLES LATINES

Kallln el Dhnna, et en ce qui touche les fables, quoique ce dernier recueil soit celui des deux qui en renferme le plus, chacun d'eux en possède une notable quantité qui n'existe pas dans l'autre.

Il ne nous reste plus qu'à porter un instant notre attention sur la version hébraïque qui a été faite du texte arabe. Le Florentin Doni, dans sa Filosofia »!ora/e(l), l'attribue àun juif nommé R.Joi'l, et J. Derenbourg déclare n'avoir aucune raison sérieuse de con- tester l'exactitude de cette affirmation (2). « Doni, dit-il, comme ses contemporains chrétiens de la Renaissance, était certaine- ment en rapport avec des savants juifs qui pouvaient lui avoir communiqué le nom de l'auleur d'après l'original hébreu qu'ils avaient entre les mains. »

Quant à l'époque à laquelle R. Joël a vécu, on ne saurait la dé- terminer exactement. J. Derenbourg croit qu'on ne sera pas loin de la vérité, si l'on place R. Joèl au commencement du xii" siècle. Mais cette opinion ne saurait être admise.

Suivant Silvestre de Sacy, la version de Nasr-allah devait être déjà connue, lorsque R. Joël composa la sienne. On se rappelle que la traduction de Jean de Capoue nous montre ISouschirwan, après avoir lu qu'il existait dans les montagnes de l'Inde des simples qui avaient la vertu de rendre la vie aux morts, donnant mandat à Rar- zouyèh d'aller à leur recherche, et ce dernier ne les découvrant pas et finissant par apprendre le véritable sens de ce que son souverain avait lu. Or, la relation du voyage de Barzouyéh n'existe pas sous cette forme poétique dans la version arabe, et si on la trouve ainsi relatée dans le Dircctoriuni humanx vitx, c'est parce que le traduc- teur hébreu l'avait tirée de la préface de Nasr-allah pour en embel- lir l'histoire de la découverte dcRarzouyèh. Mais Nasr-allah, d'après Fraser, écrivait sa préface vers 1116; il n'est donc pas possible, pour qui songe que c'est en Perse qu'il écrivait, que sa version se soit répandue en Europe avant le milieu du xii" siècle qui. dès lors, devait être déjà dans sa seconde moitié, lorsque R. Joël travaillait à sa version.

Cette version n'a pas eu un très heureux sort. .\ la Ribliothèque nationale, parmi les manuscrits hébreux il en existe bien un exem-

(1) La Filosofia ?noriile ileV Doni. /rallie (la iiiolli antichi scrillori. ^■enise, 1^52 et 1606, 1 vol. in-i\

(2) Direclofium vilx }tumunœ, etc. Voyez Avanl-propos. p. xiii.

OdIiir.INE IN m EN NE. 11

jilaire. Mais cet exemplaire probablement iuii(iiie a perdu une par- tie de ses feuillets; des soixante-seize dont il se composait il ne reste que les quarante-deux derniers. Benfey 1^ avait supposé que plus de la moitié de la version avait disparu. Mais l'édition que J. Derenbourg (S) en a publiée, a permis de savoir exactement à quoi s'en tenir. On a ainsi ai)i)ris que la partie conservée commençait par la fable du Bouvier et de ses deux Flemmes, qu'au cours de l'instruction de son procès Dimna récite à l'appui de sa défense, et, comme ce procès fait l'objet du chapitre III, et que la version complète en comprend dix-sept, on voit que, malgré la place im- portante que les trois premiers occupent dans le livre, le mal est un peu moins grand que Benfey n'avait été porté à le croire.

L'édition de J. Derenbourg a eu une double utilité; elle n'a pas seulement permis de connaître exactement l'importance de ce qui manquait au manuscrit: elle a encore montré, par l'ordre et le nombre tant des chapitres que des fables, que la version de Joël était en parfaite harmonie avec le Dh-ixlorimn et que ce dernier en était incontestablement issu.

Nous avons ainsi sommairement passé en revue les textes qui ont abouti à la version latine de Jean de Capoue.

SKCTKtX II. Biographie de Jean de Capoue.

Avant de faire connaître la version, disons quelques mots du traducteur. On ne sait guère de Jean de Capoue que ce qu'il a dit de lui dans le prologue de son Diveclorium. Là, en se dénommant Johannes de Captia, il nous révèle d'abord son nom et le lieu de sa naissance. Il nous apprend ensuite qu'il est Israélite et qu'il a T'ié, par une inspiration venue de Dieu, conduit des ténèbres du ju- daïsme aux clartés de la foi orthodoxe.

Suivant J. Derenbourg, c'est vers t:2t)o 3 qu'il reçut le bapti'iue ; mais cette date est bien hypothétique.

Quoi qu'il en soit, après s'être t:onvt>rti, voyant que beaurDUi»

ili Panlchatantra, I, 15.

(2) Deux versions hébraïques du livre de Kalildh el Diiitndh. Paris, Viewog, 18S1, 1 vol. in-8.

3, Directorium ville humanse. etc. Voyez .Iirt»/-/)/n/M.«. p. \vi.

12 ÉTUDE SUR LES FABLES LATINES

d'ouvrages savants relatifs aux Saintes Écritures, à la morale et à la médecine, étaient composés en langue hébraïque, il jugea utile de les traduire en latin, pour qu'ils pussent servir à l'instruction de ses nouveaux coreligionnaires. Parmi ces ouvrages le livre de Kalila et Dimna lui parut un de ceux qui méritaient le plus d'être vul- garisés, et il en entreprit l'interprétation avec l'intention spéciale, dit-il, d'honorer la Sainte-Trinité et de procurer par elle santé et longue vie au « révérend père et seigneur Mathieu, par la grâce de Dieu cardinal du titre de Sainte-Marie in porticu. »

Ce cardinal, dont le nom véritable était Matlhœus Rubens Ursinus et qui était neveu du pape Nicolas III, avait été créé car- dinal diacre vers 1263, nommé archi-prètre de Saint-Pierre en 1278 et protecteur des Frères mineurs en 1279, et, comme Jean de Capoue ne lui donne pas ces deux derniers titres, Silvestre de Sacy en conclut qu'au moment où la version lui était dédiée il n'en était pas encore revêtu et que par conséquent ce serait entre les deux dates de 1263 et de 1278 que le Directorïum aurait été composé. Mais de l'omission de ces deux titres peut-on tirer une telle conclu- sion? Gela est bien douteux; pour ne pas se tromper, il faut plutùt dire que c'est entre 1263 et 1305 que la traduction doit être placée ; car, ainsi que J. Derenbourg le fait observer, c'est jusqu'à cette dernière date que le cardinal Mathieu [jorta la pourpre romaine.

On sera peut-être plus près de la vérité en plaçant le livre à égale distance des deux dates. Ce qui autorise cette supposition, ce sont les autres versions que, poursuivant son entreprise, il fit longtemps après l'année 1263. Telle est celle du Taïsir d'Avenzohr dédiée par lui à l'archevêque de Braga qui, si, comme le croit J. Derenbourg, c'était Martin d'Oliveira, fut à la tête de ce diocèse de 1292 à 1313; telle est aussi celle de la Diététique de Maïmonide, dédiée par lui au pape Boniface VIII, qui occupa de 1294 à 1303 le trône pontifical (1). Quand on considère quelle est la date la plus ancienne à laquelle ces deux traductions puissent être reportées, on voit qu'elles seraient encore assez loin de l'année 1263 pour qu'on ne dût pas assigner cette date au Dircctorium qui, dés lors, n'a pu être composé que beaucoup plus tard.

Voilà à quoi se réduit ce qu'on sait de Jean de Capoue. J. Deren-

(1) Directorium vitœ humanœ, etc. Voyez Aoant-propos, pp. xiv et xv.

DORKWNE INDIENNE. 13

Ijiiurp' jtrélend qu'il avait i-tudié la médocino ; c'est probable; mais il est à croire qu'il ne rexer(;a pas, puisqu'il ne prend pas le titre de médecin et qu'il déclare lui-même s'être consacré à des traduc- tions de livres hébraïques susceptibles d'être utiles aux chrétiens. C'est l'une d'elles qu'il a intitulée : Direclnriuni Innnan.v vitx.

SECTION m. Analyse du ■ Directorium humanse vitse ».

Le /directorium est divisi' en dix-sept chapitres précédés eux- mêmes d'un prologue, d'une introduction et de l'histoire du voyage de Barzouyèh dans l'Inde.

Le prologue n'est qu'un court avant-propos dont a été lire' ce ([ui vient d'être dit de Jean do Capoue; nous n'avons donc plus à l'analyser.

L'introduction est celle qu'Abdallah ibn Almokafla a composée pour faire connaître l'esprit et l'utilité du livre.

Jean de Capoue n'ayant voulu rien mêler dans son prologue à ce qui avait trait à sa |)ersonne, avait été ainsi amené à faire en li'te el à la lin d^ l'iiilrodui-tion deux petites additions.

Dans la première, il monire quelle fdière l'ouvrage a suivie. Voici comment il s'exprime : ■< Ilic est liber parabolarum antiquorum sapientum nationum mundi, et vocalur Liber Kelik et Dimne, et prius quidem in lingua fuerat Indorum translatus (1), inde in lin- guam translatus Persariim, postoa vero reduxerunt illum Arabes in linguam suam; ullimo rxinde ad liiiguam luit redactus Hebraï- cam. » Il est évident que ces phrases ne peuvent être la traduction du langage d'Ibn Almokaffa : car ce dernier n'aurait pu parler de la version hébra'ique faite sur la sienne. Ce début ne peut avoir été imaginé que par Jean de Capoue qui, d'ailleurs, immédiatement après rentrant dans son rêde, redevient simple traducteur.

Ibn .MmokaU'a, à (jui la parole est donnée, fait l'éloge du livre, qui à ses yeux est aussi utile au sage qu'au fou et à l'enfant et cjui leur ouvre les voies de la justice et de la vi'ritê'. Il faut, dit-il, y

! Il est prob.-ible qu'il n'y a ici qn'iitic faute (riiiadcnti'Hi. En tous cas, comme l'obsei-ve Sllvoslro ilo Sacy, il faut lire : scriplus. Voyez Solices cl extraits des manuscrits, elr. T. X, 2' partie, p. 12, note 1.

a ÉTUDE SLR LES FAULES LATINES

distinguer ce qu'il dissimule sous ce qui est apparent. Lorsqu'on l'aura bien étudié et bien compris, aucun autre livre ne sera né- cessaire.

Pour rendre plus palpables les enseignements qu'il renferme, il a recours à diverses fables qui sont les suivantes : 1° L'Homme qui, ayant trouvé un trésor, est trompé par les gens cbargés de le porter chez lui ; 2° L'Ignorant qui essaie en vain de passer pour savant: 3° Le Père de famille qui s'endort en épiant un Voleur: i" L'Aveugle et le Clairvoyant qui tombent tous les deux dans une fosse; 0° Les deux Associés, dont l'un perd sa part en voulant s'ap- proprier celle de l'autre ; li" L'Homme pauvre s'emparant du vêle- ment d'un Voleur qui, en s'enfuyant, le lui a laissé.

Comme nous l'avons annoncé, à l'introduction a été ajouté un alinéa qui la termine. 11 est ainsi conçu : « Inquit ille qui trans- tulit hune librum ex lingua Persarum in linguam hebraïcam (1) : Quando studuimus in hoc libro, visum est nobis addere in eo unum capitulum ex dictis Arabiim collectum, in quo declaravimus per verba utilia et exposuimus studentibus in dictis sapientie et diligentibus eam, huius libri secretum. Et est istud capitulum quod durât a principio libri usque hue. » Ibn AlmokafTa est ainsi censé avoir expliqué qu'il avait, en se servant du langage et des pré- ceptes arabes, écrit son introduction pour dévoiler à ceux qui étudient et qui aiment la science les secrètes pensées répandues dans le livre.

L'histoire du voyage de Barzouyèh dans l'Inde, qui suit cette introduction, est annoncé par les mots : Incipil liber; ce qui mon- tre que, dans la pensée de Jean de Capoue, il ne va plus être ques- tion d'un simple exposé préliminaire et que c'est le livre lui-même qui va commencer. Cependant du récit qui se place ici il ne fait pas non plus le premier chapitre: il juge plus commode de ne lui donner aucun titre.

Quoi qu'il en suit, je vais faire connaître ce qu'on y trouve. Pour cela je suis obligé de me répéter un peu. J'espère qu'on voudra bien me le pardonner.

Au Icmps où Chosrocs Nouschirvvan. que Jean de Capoue dénomme .\nastrès Casri. régnait sur la Perse, il lui fut fait pré- dit Il faut lire araijicain. cnniiiio rinili(|iic' Silvfstre (le Sacy, \olices cl ex- traits ili's in/inu.scrils. etc.. f. ]\. 1" [iiirlii'. |i. IIHI el t. X, 2' partie, p. 18, nulc I.

sent d'un curieux livre. D'après ce qu'il y lui, il aurait existi' sur les liantes montagnes de l'Inde des végétaux susceptibles d'être transformés en médicaments qui avec l'aide de Dieu réveillaient les morts. 11 y avait alors i!i sa Cour un médecin nommé Barzouyèh qui était le premier de ceux du royaume, qui était très considéré et richement traité par le roi et qui, quoiqu'il dirigeât les affaires publiques, n'en était ])as moins resté un grand savant. Nouscliirwan, ainsi ([ne nous l'avons di'jà vu, chargea le céléljre Har/.DUyèh de rechercher les plantes signah'es et, pour lui facililer sa mission, lui donna les subsides nécessaires et lui remit jjour les rois de l'Inde des lettres de recommandation accompagnées de i)réscnts. Ceux-ci le tirent escorter dans les montagnes de leurs divers pays.

Pendant toute une année Barzouyèh se consacra à sa mission, recueillit des plantes et en fit des médicaments ; mais, lorsqu'on lui demanda de les expérimenter, il ne put ressusciter personne. Jugeant alors tous les livres menteurs, il s'en sépara et resta U>rl embarrassé ; car il craignait, s'il rentrait ainsi en Perse, d'être mal accueilli par son souverain. Comme il faisait part de sa déconvenue aux savants de l'Inde, ils lui répondirent qu'ils avaient consulté les mêmes textes, et qu'ayant poursuivi leurs investigations ils avaient lini par découvrir un livre de science qui leur avait fait com- prendre (pie les montagnes étaient les hommes intelligents cl sages, l(>s arbres et les plantes, la sagesse et l'intelligence ([ui naissent dans les co'urs, les remèdes qu'on en tire, les livres scientili(iues, les morts qui ressuscitent, les niais et les ignorants qui, ri'putés morts, reviennent à la vie par la méditation des ouvrages des gens instruits.

Ainsi éclairé, Barzouyèh chercha et découvrit le livie indi(pi(', et, comme il était écrit dans la langue de l'Inde, il le traduisit dans celle de la Perse; puis il revint auprès de Nouscliirwan. Ce der- nier, considérant les traités de philosophie et de science comme pouvant procurer aux rois les plus grandes délices, le chargea d'en acheter et réunit dans son palais un grand nombre de livres parmi lesquels figura celui qui est appelé h'eitla ri D'unna.

Tid est le récit du voyage de Barzouyèh. Par ipii a-t-il ('\i\ écrit? Nous avons vu que Silvestre de Sacy attribuai! a .Nasr-allah l'enjdliM'ment rpi'il a reçu. Mais sa première rédactidu est plus

16 ÉTUDE SUR LES l'ABLES LATINES

ancienne, et, selon.!. Derenbourg:(l), c'est dans la version pehle-\\ie qu'Abdallah ibn .\lmoka(ra avait dû la trouver. Mais dire par qui elle y avait été introduite, voilà ce qui n'est guère possible.

Ce récit est suivi de la nomenclature des dix-sept chapitres du' livre. Passons-les en revue.

I. — Histoire de Barzowjèh. — Ce chapitre enseigne les règles de conduite à suivre dans la vie.

Nous savons déjà dans quelles circonstances et par qui, sous la forme d'une autobiographie, cette histoire a été tout d'abord écrite. Il s'agit maintenant de faire sommairement connaître ce que Barzouyèh est censé dire de lui-même.

Né de parents nobles et préféré par eux à ses frères, il reçut une instruction meilleure. Dès l'âge de sept ans, il était mis à l'étude de la médecine. Lorsqu'il fut en état de comprendre l'uti- lité de cette science, il se félicita du parti que son père avait pris de la lui faire enseigner. Puis ayant senti qu'il la possédait, il se demanda à laquelle il allait aspirer des quatre choses suivantes que les hommes peuvent acquérir : richesses, plaisirs, bonne ré- putation, récompenses de la vie future, et il opta pour ce dernier bien. 11 lui parut dès lors qu'il devait soigner les malades non pour s'enrichir, mais pour honorer Dieu.

Il raconte qu'il s'est adressé à son âme et que, dans huit allo- cutions qu'il répète, il lui a donné divers conseils qui ont eu tous pour objet de l'induire à travailler pour l'éternité.

Il n'en a pas moins passé par de nombreuses tergiversations. Il s'est dit que la guérison des maladies n'empêchait pas leur retour, qu'il y avait quelque chose de supérieur à la médecine, à savoir le droit et l'équité et, ayant vu les livres de médecine ne s'occuper ni de foi, ni de loi, ni enseigner la bonne voie, il les a dédaignés. Il s'est enquis du langage des savants, il s'est aperçu qu'ils par- laient et agissaient plus suivnnt leur tempérament que d'après le droit et l'équité, et il a dû ne s'en rapporter à aucun d'eux.

Pour être plus sûr de ne pas s'égarer et savoir ce qu'il était préférable de croire, il a étudié les lois, cherché quelle était la meilleure et n'en a rencontré aucune qui pût satisfaire son esprit. Il en a conclu que le mieux était de revenir simplement aux

(1) Direc/oriiim vilœ humanœ, otc. Voyez, p. 14, note 1.

DORIGINE INDIKNNE. n

principes paternels ; mais, en les examinant, il n'a pas trouvi' de

bonne raison pour les suivre.

Voyant sa vie se passer en vaines recherches, il s'est (loniaiidé

si pour lui le nionient n'était pas venu de se retirer tlii iniuiile:

dans son indécision il en est arrivé à craindre de finir, en Vdtihinl

faire mieux, par agir plus mal qu'au début.

Alors il a résolu de faire ce que sa conscience estimerait pur et

ce qui partout était réputé bon.

Puis il en est revenu à mépriser le monde et ses vanités et à

songer à la vie religieuse; mais en même temps il a appréhendé

de ne pouvoir la supporter et d'être dans la nécessité, après l'axoir

adoptée, de se rendre à la société.

Il a continué à réfléchir, et ses réflexions en somme lui ont fait

sentir combien aux conséquences des jouissances mondaines de

peu de durée suivies d'une éternelle affliction, était préférable une temporaire austérité suivie d'une félicité éternelle. Aucun homme sensé ne peut en effet négliger le salut de son âme, et la satisfac- tion de ses cinq sens est trop peu de chose pour lui faire oublier l'avenir.

Enfin, il déclare qu'il a décidé de se faire ermite, de se con- sacrer au culte divin et de s'assurer le bonheur de la vie future, en faisant pénitence de ses fautes passées, en s'abstenant d'en com- mettre de nouvelles et en persistant dans cette ligne de conduite jusqu'à la fln de son existence.

Ces raisonnements, beaucoup plus développés par l'auteur de sa biographie, semblent avoir été pour ce dernier une occasion cherchée de réciter des fables à titre d'exemples justificatifs. C'est ainsi qu'il montre : Le Marchand de soie qui vend sa marchandise à vil prix; le Voleur à qui on fait accroire que les rayons de la lune peuvent lui servir d'échelle; l'Amant qui, se trompant de sortie, est attrapé par le Mari de la Femme adultère; le Joaillier qui veut faire percer des perles et qui est obligé de payer à l'Ouvrier le temps qu'il lui a fait perdre à chanter; le Chien qui, franchissant une rivière, est trompé par l'ombre de la viande qu'il porte: l'Homme qui passe d'un danger à l'autre et succombe sous l'attrait d'une jouissance passagère.

Telle est dans le premier chapitre l'histoire de Uarzouych. On y sent le moyen âge; un moine de ce temps n'aurait [ws autre-

18 ETIDE suit LES FABLES LATINES

ment parlé. Quand je songe d'une part à la situation (Mevée qu'à, son retour de l'Inde le médecin de Nouschirwàn avait reprise à la Cour de ce roi, et quand, d'autre part, je vois lui attribuer le dédain des plaisirs terrestres, la croyance aux récompenses éternelles de la vie future et, pour les mériter, la résolution de se faire ermite, je ne puis m'empôcher de penser que, s'il a eu pour biographe un homme qui était à la fois son compatriote et son contemporain, l'histoire de sa vie a dû être par les traductions successives consi- dérablement modifiée.

II. — Le IJan et le Taureau. — Ce chapitre montre ce que peuvent les fausses dénonciations jiour mettre la division entre les amis.

Le deuxième chapitre du Dinclorium est à proprement parler le premier ; car c'est avec lui que commencent les fables d'ori- gine indienne par la principale d'entre elles, dans lafpielle figurent deux animaux froros, appelés Kalila et Dimna.

Nous avons déjà eu l'occasion de dire comment à l'origine ce recueil avait été conçu; la disposition adoptée consiste dans des conférences entre un roi et un philosophe; le roi l'interroge sur divers points de morale, et le philosophe mêle à ses réponses des fables destinées à les rendre plus tangibles et à les faire plus aisément accepter. Dans le Direclorlum le roi est nommé Dislès et le philosophe, Sendebar.

Dans la version arabe, où leurs noms apparaissent pnur la pre- mière fois, ils avaient été appelés Dibschélim et Bidpaï. Silvestre de Sacy explique comment ces différences se sont produites (I). Selon lui, elles sont dues au traducteur hébreu. En supposant, dit- il, que dans le manuscrit arabe les noms étaient écrits sans aucun point diacritique, ce qui est ordinaire, on pouvait lire aussi bien Dislem que Dahselim et indifféremment Bidpaï et Sende/mï. Cela étant, les copistes hébreux ont sans doute changé Dislem en Dislès, et de Sendebaï ils ont dii d'autant plus facilement faire Sendehar que le roman intitulé : Les Paraboles de Sendabar (2), leur avait fait connaître un nom presque pareil.

Dans le chapitre II, dès la première ligne, le philosophe Sen-

(1) Notices el extrails des manuscri/s. etc.. t. IX, 1" pnrtip. p. 10-2.

(2) Essai sur les fables indiennes, par Loiselcur-Deslongcliamps. Voyez p. 80 et suiv. »

DOIÎICINK INDIKXNK. l'J

(lebar entre en scène, et ([uelques lii,Mi(is jilns loin il est question d'un pays désigné par le même num. Latliilmtion de ee nom au philosophe étant le résultat de l'altiTation de Scndehaï, on pourrait être porté à penser que Sendebar n'est pas un nom d'homme ; mais, d'après J. Derenbourg, le nom à changer serait celui de la contriJe, qu'il faudrait appeler Desendabar il).

C'est encore dans le chapitre II que commence à être pratiquée la disposition connue consistant à n'cmuir d'abord à une fable principale, dont ensuite les personnages, à l'appui de leurs thèses, en récitent d'autres ainsi encadri'es dans la première. Dans l'ana- lyse que je vais faire de ce chapitre et des suivants, on me par- donnera de mabstenir. i)Our abn-ger, de mentionner les fables accessoires.

Je dois cependant ex[iliquer (|ue la fable priurijiale du deuxiênie chapitre est précédée de trois autres qui en sont en quelque sorte lo préambule; ce sont celles du riche marchand et de ses trois (ils. des deux bn-ufs Scnrsin et (lirncil/ja tombés dans un bourljicr et du biiuf poursuivi jjar un loup.

Puis le vrai drame s'engage: le lion a |uis pnur favori le bo'uf Senesba à qui il confère les plus hautes dignitê's de la Cour. Bientôt trompé par les habiles calomnies de Dimna, il le croit coupable de trahison et le met à mort, mais ne tarde pas à éprouver de pro- fonds regrets.

III. — Pi-océa, condamnalion et »;/sc à ntmi de Diiiiiui. — Ce chapitre montre que le sang injustement versé' retonilie sur celui qui l'a fait r(''pandre.

Le lion éprouve des doutes au sujet de la culpabilité de Senesba; les soupçons que lui inspire la conduite de Dimna sont encore ag- gravés par une demi-confidence de sa mère renseignée, sous la i)ro- messe du secret, par un léopard qui, en passant devant la porte de Dimna, a entendu sa conversation avec son frère. Les (îrands sont convo(pu''s. et Dimna, malgré la défense qu'il a présentée dans leur rf'union, est conduit en prison. Kalila va l'y voir et leur entretien est surpris par un loup détenu dans une cellule voisine. L'instruc- tion se poursuit : mais devant la persistanc(ï de Dimna a se pré'- tendre innocent, h; lion hésite à \r roudamuri-. Enliu sa iiieic! lait

:1, Dlreclurium vilœ hutinnuv. fli-. Voyez p. ;!(;. nule i.

20 ÉTUDE SUR LES EABl.ES LATINES

venir le léopard et le loup, et sur leurs dépositions Dimna est con- damné et exécuté.

IV. — La Colombe, la Souris, le Corbeau, la Tortue el le Cerf. — Ce chapitre fait ressortir les avantages de l'union entre amis.

Un corbeau perché sur un arbre voit une colombe maîtresse et ses compagnes prises sous le filet d'un chasseur. Les colombes réunissant leurs efforts soulèvent le lilet et par-dessus les forêts et les montagnes se dirigent vers la caverne d'une souris amie, qui, appelée par la colombe maîtresse, les délivre toutes.

Le corbeau qui les avait suivies sollicite l'amitié de la souris qui, sachant qu'il est son ennemi naturel, se méfie, puis, après longue discussion, se décide à sortir de sa caverne.

Tous les deux se rendent auprès d'une tortue, ancienne amie du corbeau. Sur la demande qui lui est faite parles deux autres, la souris leur raconte les souffrances de sa vie passée. <i Habitant, dit-elle, dans la demeure d'un religieux et douée d'une grande force, je dégarnissais chaque jour son garde-manger, malgré la hauteur à laquelle il était suspendu. Un pèlerin hébergé par le religieux soup- çonne à ma vigueur une cause mystérieuse. On cherche, on creuse le sol de ma caverne, on découvre un trésor en pièces d'or, on l'enlève, et je perds aussitôt ma force. Mes camarades à qui j'avais toujours distribué mon superflu, ne recevant plus rien de moi, me bafouent et m'abandonnent; car telle est la conséquence ordinaire de la pauvreté. » Après avoir, pour reprendre le trésor, fait d'inu- tiles efl'orts d'où elle n'a retiré que coups et blessures, la souris a quitté la maison du religieux et s'est retirée dans un lieu désert. La tortue et le corbeau la félicitent de sa résignation.

Pendant que les trois nouveaux amis conversent ainsi, un cerf, poursuivi par des chasseurs, arrive près d'eux et est bien accueilli. Un jour, ne le voyant pas rentrer à l'heure ordinaire, les trois ani- maux s'inquiètent. Le corbeau, en s'élevant dans les airs, l'aperçoit pris dans un tilet. La souris est immédiatement chargée d'en aller couper les mailles. La tortue qui l'accompagne est blâmée par le cerf de s'exposer ainsi à être prise par les chasseurs. En effet, tandis qu'il est sauvé, elle est saisie et garrottée.

La souris se désole; mais le corbeau et le cerf lui font observer qu'il faut agir. Elle leur suggère une ruse par laquelle ils peuvent détourner l'attention des chasseurs, pendant qu'elle délivrera la

n ni! II. IN F, INDIENNE. 2»

toiiiio. La ruse réussil r\ li>s qualrc amis roulronl traiiquilliMiioiit chez eux.

V. — Lr.i Jlilinii.v l't 1rs Corhertn.r. — Ce cha|iilre euseigne qu'on ne doit pas se laisser circonvenir par les hrlles paroles de son ennemi et que, pour le vaincre, il laul avdir recours à la ruse.

La Communauté des corbeaux, établie sur un arbre près d'une caverne où demeure la Communauté des hiboux, est attaquée par cette dernière pendant la nuit et mise en déroute.

Le matin, ayant vu le champ de bataille jonché' des cadavres des siens, le roi des corbeaux convoque cinq conseillers privés. Le premier opine pour la fuite; le deuxième est d'avis de continuer la lullc: le troisième conseille d'envoyer un parlemeiilaire autorisé à offrir un tribut; le quatrième pri'fère une reiraile temporaire pen- dant la(|uelle (in pnqiarerail une i-evanche; le rinquièmi^ combat tcius les conseils donui's, pensi' que la rusi' peut seule i''tre efficace et demandi^ au roi un entrelien secret, alin de ne di'Voilei' son plan qu'à lui.

Seul avec le roi qui lui demamle quelle est la cause de l'inimitié des hiboux, le corbeau la lui explique. Il raionte qu'un jour, les oiseaux s'éfant assemblés pour élire un loi el leurs suffrages s'étant portés sur un hibou, un corbeau qui passait, appelé et consulté, exposa les défauts et les vices des hiboux. Comme les oiseaux ainsi édifiés ne voulaient plus du hibou, il dut se relii'er, mais il voua une implacable haine au corbeau qui s'est nqieuti, mais trop tard, d'appréciations ([u'il efit mieux fait de ne ]ias formuler.

Le roi demande alors au corbeau à quelle ruse il a songé. Celui- ci invite le roi à le frapper jusqu'au sang et à s'éloigner ensuite avec son armée, afin que les hiboux le relèvent délaissé et meurtri. Il est par eux aperçu dans cet état et mené à leur roi. Devant lui il pré- tend avoir été ainsi maltraité à cause du conseil qu'il avait (.lonné aux siens de faire la paix avec les hiboux el de s'obliger à leur payer un tribut. Ti'ois conseillers assistent le roi. l'ne discussion s'engage entre eux au sujet de la résolution à adopter à l'i'gard du corbeau : taut-il le tuer, ou le traiter avec humanili', ou le retenir ]iour tire» lie lui des renseignements utiles au sujet des agissements des ennemis? L'un des trois conseille de ne pas se laisser prendre aux apparences et de faire périr le coilieau. Contrairement à cet avis le roi l'admet dans son intimili' el est eliarmc' de lui.

22 ÉTUDE Sl"K LES FABLES LATINES

Un jour que les hiboux sont réunis autour de leur roi, le cor- beau, rappelant les mauvais traitements que les siens lui ont fait subir, déclare vouloir se venger d'eux, mais ne le pouvoir qu'après avoir été par le feu transformé en hibou. Le premier conseiller s'y oppose, alléguant qu'aucune transformation ne pourrait changer son mauvais naturel. Mais le roi n'en conserve pas moins son amitié à son favori, et celui-ci en profite pour voler un jour clandestine- ment auprès de son vrai souverain. Il lui conseille de faire porter des branches à l'entrée de la caverne dans laquelle les hiboux sont réunis pendant le jour et d'y faire mettre le feu de façon à brûler ou à asphyxier ses ennemis. Ce conseil est suivi, et les hiboux sont détruits. La fable est terminée par un long entrelien philosophique entre le roi et son conseiller.

VL — Le roi des Singes et la Tortue. — Ce chapitre prouve que celui-là est un imbécile qui ne sait pas conserver ce qu'il a amassé.

Le roi des singes déposé par ses sujets s'exile au bord de la mer et là se lie d'amitié avec une tortue. La femelle délaissée de la tortue s'inquiète de l'absence prolongée de son mari: une voisine la rassure, mais en même temps l'engage à se venger du singe, en simulant une maladie dont seul un cœur de singe pourrait la guérir. La tortue revenue, en apprenant quelle nature de remède il faut à sa femme, est bouleversée à la pensée de trahir son ami. Elle retourne auprès de lui. Le singe l'accueille chaudement, mais devine à l'air attristé de la tortue qu'il a dû se passer quelque chose d'anormal. Celle-ci affirme qu'elle n'est affligée que parce qu'elle n'a jamais eu la satisfaction de recevoir sa visite. Le singe répond d'abord que l'amitié de la tortue lui suffit pour le consoler de l'exil; puis, se laissant séduire par la perspective des bons fruits qui lui sont pro- mis, il monte sur le dos de son amie qui l'emporte ainsi sur la mer. Mais il ne tarde pas à éprouver de vives inquiétudes à la vue de la tortue qui, prise de remords, s'arrête en route. Questionnée par lui, elle lui explique son attitude par la crainte d'être empêchée par la maladie de sa femme de le bien traiter. Elle finit par avouer que le médecin a prescrit pour remède l'emploi du cœur d'un singe. Le singe épouvanté cherche aussitôt et trouve le moyen de se tirer de sa périlleuse situation. 11 dit avoir, suivant l'usage de ses congé- nères, laissé son cœur chez lui, et à la tortue qui y consent pro-

Il nllK.lNr-: IXniENNK. 23

pose de rétrograder pour l'aller prendre; mais revenu à terre, il saute sur un arbre et se rno(iue d'elle.

VII. — Le Itrliijieux et sa. stérile Epouse. — Par ce chapitre un apprend que quiconque l'orme une entreprise sans y avoir bien réfléchi, ne peut manquer de s'en repentir.

Un religieux a une femme stérile, (pii linit jiar di'venir caceinte. 11 conçoit aussilot pour l'enfant attendu des espi'ranees exagérées. Sa femme au contraire, par son langage raisonnable, essaie de modérer ses rêves exubérants. Elle accouche d'un garçon. Un jour, en sortant, elle le conlie à son mari qui, lui-même obligé d'aller au dehors, le laisse à la garde d'un chien fidèle. Celui-ci tue un serpent cpii s'idanç-ait sur le berceau de l'enfant. Le religieux, en rentrant chez lui, aperçoit la gueule ensanglantée de son chien, suppose qu'il a étranglé son enfant et l'abat d'un coup de bâton. L'erreur est bientôt reconnue, et la femme adresse à son mari d'amers reprdclies.

VIII. — l.c Chut rt la Souri.^. — Ce chai)itre fait comprendre comment un homme placé entre plusieurs ennemis doil, jiar de bons procédés, se faire un ami de l'un d'eux, échapper aux autres grâce â son apiiui et ensuite remplir envers lui les engagements pris, sans cependant négliger le soin de sa propre sûreté.

Un chat habitant sous un arbre est pris dans les lilets d'un chas- seur, et une souris sortant de son trou le voit et s'en réjouit; mais voulant retourner chez elle, la souris est menacée d'un côté par un chien et de l'autre par un oiseau. Pour être sauvée, elle contracte une alliance avec le chat, qu'elle peut, délivrer et qui, â son tour, la préservera du chien et de l'oiseau. Elle s'approche donc de son ennemi, et les deux animaux se jurent une foi mu- tuelle. Le chien et l'oiseau s'en vont, et le danger cesse pour la souris, qui n'en commence pas moins à ronger les mailles des filets. Mais elle opère lentement, et le chat impatient exprime la crainte d'être trahi. La souris répond que la prudence lui com- mande (le ne couper la dernièri' m,-iille qu'au moment opportun. Et en elfet, elle attend pour le Inire ([ue le chasseur soit en vue, de sorte que le chat n'a que le (emps de grimper sur un arbr(>. lùisuile le chat siiUicite de la souris la cunliuuation de leurs raïqmrls: mais, prudemment, la souris s'y refuse.

IX. — /.'' fîoi et son cnfntit , et VoisedH f'inzu/i et smi jielit. — Par

24 ÉTUDE SUR LES FABLES LATIXES

ce chapitre on apprend qu'on ne saurait rien faire de mieux que se garder de ceux qui ont un sujet de haine ou de rancune.

Un roi possède un oiseau nommé Pinzah qui sait parler; le roi a un fils et l'oiseau, un petit. L'enfant et le poussin sont élevés ensemble et s'aiment tendrement. Un jour pourtant le poussin est par le jeune prince jeté à terre si brusquement qu'il en meurt. L'oi- seau irrité se venge en arrachant les yeux au maladroit et prend son vol. Le roi monte à cheval, le cherche et le trouve. Entre l'oi- seau et lui une longue conversation s'engage. Par de bonnes paroles le roi essaie de ramener l'oiseau, afin de se venger à son tour; mais l'oiseau comprend son stratagème, résiste et s'éloigne.

X. — Les songes du Ihi. — Ce chapitre fait voir que pour les rois la plus excellente qualité, c'est la douceur.

Sederas, roi indien, possède un premier ministre intelligent et dévoué, nommé Beled. Il a fait huit songes qui l'inquiètent, et il mande des sages pour les lui expliquer. Ce sont des Brahmanes qui ont perdu beaucoup des leurs vaincus et tués par le roi, et qui saisissent l'occasion à eux offerte de se venger de lui. Ils feignent d'apercevoir dans les songes des malheurs terribles qu'il ne pourra détourner de son royaume et de sa personne qu'en sacrifiant Hel- Icbat son épouse bien-aimée, le fils qui doit lui succéder, son conseiller Beled et les plus précieux des objets qu'il possède. Le roi, troublé par ces avis perfides, se retire dans son palais et s'aban- donne à sa douleur. Beled inquiet engage la reine à s'enquérir des causes d'un si profond chagrin. La reine se rend auprès de son époux, lui arrache son secret et se déclare résignée à la mort; mais se méfiant des Brahmanes, elle le prie de consulter Kinaron, qui est l'homme le plus sage de son temps. Kinaron consulté révèle au roi que sept de ses songes signifiaient que des cadeaux précieux lui seraient offerts par sept grands rois, et se tient sur la réserve à l'égard du huitième songe, dans lequel Sederas avait vu qu'un oiseau blanc lui labourerait la tête avec sou bec; cependant il l'assure que cela n'annonce qu'un péril passager.

Les ambassadeurs des sept rois arrivent avec des présents magnifiques que le roi répartit entre ses serviteurs, réservant seulement pour sa femme et pour sa concubine une couronne et de riches vêtements. 11 laisse le choix à la reine qui, indécise, échange avec Beled des signes afin de savoir ce qu'elle doit choisir.

DOnUilNE INDIENNE. 2:}

Sodoras siiriircml lo cliiinement d'yeux de Beled.et. contrairement ail conseil de celui-ci, la reine, pour que le roi n'en prenne pas ombrage, opte pour la couronne et laisse les vêtements à la con- lubine. Quant à Beled, il conserve toute sa vie son clic^nemenl d'yeux.

Un soir que Sederas était resté auprès de la reine, celle-ci était occupée à lui préparer un plat, lorsque, avec les vêtements à elle allribui-s, la concubine apparut. Ébloui de l'iM-lal qu'ils ajoutaient à la beauté de cette femme, il dit à la reine qu'elle a été une sotte i|ui n'a pas su cboisir son cadeau, et celle-ci, égarée par la jalousie et la colère, lui verse sur la tête le contenu du plat. Exaspéré à son tour, le roi ordonne à Beled de la mettre ii mort. Mais le sage ministre se contente d'emmener Hellebat cbez lui. convaincu (|ue le roi ne tardera pas à regretter son arrêt irréflécbi. Le roi, en efTet, devient sombre et morne. Beled à dessein ne fait que le dés- espérer davantage, en engageant avec lui une longue conversation dans laquelle il ne répond à ses plaintes que par des sentences. Enfin, lorsque le moment opportun lui semble arrivé, il s'excuse de ses réponses hardies, et lui avoue qu'il a désobéi à ses ordres et que la reine est encore vivante. Sederas lui ordonne de la lui amener, et le ministre, que le roi ravi de l'heureuse issue de cette affaire veut combler de ses faveurs, les refuse et lui demande seu- lement d'être à l'avenir plus circonspect.

Quant aux Brahmanes, ils sont mis à mort.

XI. — La Lionne, le Chasseur et le Renard. — Ce chapitre enseigne qu'il faut se garder de faire du mal à autrui.

Une lionne, sortie de sa tanière pour chercher sa nourriture, Irouve au retour ses deux petits tués et dépecés i)ar un chasseur. Elle rufiil de colère et de douleur. Urr renard du voisinage, qui l'entend, lui fait comprendre qu'elle n'a pas le droit de tant s'in- digner, elle qui prive tant de parents de leurs petits. La lionne con- vaincue cesse de se nourrir de viande. Les fruits alors deviennent rares. Avertie par le renard que son nouveau mode d'alimentation est la cause de la disette qui éprouve la région, elle ne se nourrit plus que de foin.

XIL — Le Religieux et le Voijageur. — Ce chapitre apprend qu'il faut éviter d'abandonner son métier pour en prendre un autre.

Un voyageur bien rei^u par un religieux regrette que les fruits

20 ETLU1-: SLR LES l-ABLKS LATINES

de son pays soient moins doux que ceux qui lui sont offerts par son hôte. Ce dernier lui rappelle qu'il faut se contenter de ce qu'on peut avoir. Le voj'ageur essaie aussi de parler l'idiome du religieux et n'y parvient pas.

XIII. — Le Lion et le Renard. — Ce chapitre enseigne comment on peut reconquérir par des bienlaits le dévouement des serviteurs innocents qu'on a injustement punis.

Un renard parmi les autres animaux carnassiers mène une vie d'abstinence malgré les reproches qu'ils lui font. Le lion le fait venir, le trouve aussi vertueux qu'on le lui avait dépeint et bientôt lui offre la direction de son royaume. Le renard, qui préfère sa vie austère et qui redoute les attaques des envieux, refuse d'abord, puis finit par se rendre au désir du roi. Comme il s'y attendait, il est en butte à la haine des courtisans qui, pour le perdre, caclient chez lui à son insu la viande destinée au lion et font habilement tomber sur lui les soupçons de vol. La viande ayant été trouvée chez lui, le renard est jeté en prison, et le lion, surexcité par de faux rapports, ordonne de le tuer. Heureusement, la mère du lion intervient en sa faveur, elle conseille à son fils d'éviter la précipi- tation avec d'autant plus de raison que la conduite de son ministre a toujours été correcte et que l'accusation peut avoir été portée par des envieux qui ne songent qu'à le perdre. Une belette sur- vient et affirme l'innocence du renard. Celui-ci, reconnu innocent, est mis en liberté, et, bien qu'il appréhende de nouvelles tentatives de la part de ses ennemis, il se décide à reprendre à la Cour son ancienne situation.

XIV. — Le Religieux et, dans une fosse, l'Orfèvre avec un Singe, un Serpent et une Vipère. — Ce chapitre fait voir qu'il ne faut pas rendre le mal pour le bien.

Un religieux passant près d'une fosse dans laquelle étaient tombés un orfèvre, un singe, un serpent et une vipère, y jette une corde à laquelle se suspendent successivement les animaux et en dernier lieu l'homme. Une fois sortis, les animaux le remer- cient et lui indiquent leurs demeures. L'orfèvre agit de même.

En voyageant, le religieux rencontre d'abord le singe qui le reçoit à sa table ; puis, c'est la vipère qui, l'ayant revu, va promptement au palais du roi, tue sa fille, dérobe sa parure et la donne au religieux. Il fait visite à l'orfèvre à qui il la montre et qui, la reconnaissant,

D'OllIGlNE INDIENNE. SI

court chez le roi pour le faire arrêter comme voleur. Dans la ville, à liavers hKiuelle il est traîné pour être pendu, le religieux est aperçu et reconnu par le serpent qui s'empresse d'aller mordre le fils du roi. Le jeune prince déclare ne pouvoir être sauvé que par le reli- gieux qui, au moyen d'une fervente prière, obtient sa guérison. Le roi, ayant ensuite appris par lui comment les choses se sont pas- sées, punit l'orfèvre de sa trahison en le faisant pendre.

XV. — Le Fils i/c rui, le Fils de marchand, le brau Gairon et le Colporleuv. — On apprend par ce chapitre (jue toutes choses arri- vent par la volonté du ciel.

Un lils de roi, im fils de marchand, un beau garçfin et un col- porteur, tous ('gaiement pauvres, se rencontrent en route et con- tinuent à cheminer ensemble. Ils conviennent que tour à tour ciia- lun d'eux devra se procurer ce qu'il leur faut pour vivre, et, comme ils approchent d'une ville, le colporteur est chargé de pourvoir le ]iremier à leur subsistance. Il se rend dans une forêt voisine de la ville, y abat du bois, le vend et en rapporte le prix à ses compa- gnons. Le lendemain, c'est le tour du beau garçon. Il rencontre une jolie femme qui l'emmène chez elle, le garde toute la journée et le renvoie avec une large rémunération. Le troisième jour, le fils de marcliand achète d'un patron de navire un chargement de marchandises qu'il revend avec bénéfice et dont il partage le prix avec ses compagnons. Le quatrième jour, le (ils de roi, inca- pable d'un travail productif, s'assied tristement à la porte de la ville, et comme, devant le cortège funèbre du roi récemment décédé, il ne se lève pas, on l'arrête. .\mené devant les niagisti-als, il raconte qu'il a été chassé de son pays par un frère ([ui a usurpé le trône paternel. Ce récit ayant été reconnu véridique et le roi dont on célébrait les funérailles n'ayant pas laissé d'héritier, le jeune homme arrêté est proclamé roi à la place du défunt. Entré dans son palais, il fait venir ses compagnons et leur montre par son exemple que la destinée humaine est réglée par les décrets de la Providence.

XVI. — Loheau Holgos, sa femelle et inisenii Musa». — Ce cha- liitre invite à bien considérer avec qui on se lie.

Deux canards sauvages, mâle et femelle, veulent (établir leur nid dans un lieu solitaire et caché. La femelle est liée d'amitié avec mi héron, qu'elle désire, contre la volonté de son mâle, emmener

28 KTIDE SLR LES FABLES LATINES

avec elle. Pour l'avertir du projet de son mari, elle prétexte qu'il lui faut aller au loin, près d'une île, chercher un poisson nécessaire à la santé de ses petits. Le mâle veut s'opposer à ce voyage qu'il trouve dangereux. Comme la femelle insiste, il cède, en lui recom- mandant de ne rien dire de leur projet. Elle va tout droit chez le héron à qui elle apprend qu'elle ne pourra continuer avec lui ses rapports amicaux que si son mari consent à lui laisser établir son nid auprès d'eux. Le héron trouve cette condition un peu humiliante pour lui ; mais la femelle lui persuade de recourir à une ruse qui réussit : il se rend auprès du canard et lui demande la permission d'aller habiter près de lui. La femelle sortie rentre et, devant la demande du héron, feint de préférer vivre seule avec son mari et de n'accepter ensuite que sur les observations de ce dernier l'intervention d'un tiers entre eux.

Les canards et le héron se rendent ensemble à leurs nouvelles demeures et y vivent paisiblement. Mais la sécheresse arrive, l'étang voisin décroit, et le héron, qui craint que l'eau ne manque, médite la mort des deux canards. Il essaie de persuader à la femelle de tuer son mari; ce à quoi elle consent dans l'espoir qu'il lui fait concevoir d'en épouser un plus jeune. Elle fait périr son mâle, en lui faisant avaler un poisson dans le corps duquel elle avait intro- duit une cheville de bois.

La femelle a hâte d'épouser le mari promis; le héron lui in- dique l'endroit où elle le rencontrera, mais là, il lait embusquer un renard qui se jette sur la femelle et la dévore.

XVII. — La Colombe, le Moineau et le Renard. — Ce chapitre rappelle qu'avant de donner des conseils à autrui, il faut savoir se garder soi-même.

Une colombe qui a son nid sur un arbre élevé, est perpétuel- lement menacée par un renard à qui elle jette ses petits pour prix de son propre salut. Un moineau lui conseille de ne plus les lui sacrifier et de lui dire qu'elle les mangerait plutôt elle-même que de les lui abandonner. Au renard, qui lui demande quel est celui qui lui a fait prendre ce parti, elle répond que c'est le moineau. 11 va trouver celui-ci dont il veut se venger, lui pose diverses questions par lesquelles il l'amène à se cacher la tête sous l'aile et profite de ce moment pour sauter sur lui et le dévorer.

irOHlGlNE INDIIiNNK. 29

SECTION IV. Manuscrits.

Ce n'est pas sur un texte manuscrit que je publie le Directorium humanx vitx, et je ne crois pas avoir à le regretter. Car les manu- scrits connus qui en existent, sont du milieu ou de la seconde moitié du xv° siècle, et dèslors n'ont pas plus d'autorité que les imprimés incunables.

C'est ainsi que la BiijliulhL'qac ualiunale, dejiuis li> H) novembre dernier, possède un manuscrit contemporain des premiers im- primés, ([ue. si elle l'avait reçu plus tùt, j'aurais sans doute em- ployé, mais dont rac(iuisilion tardive ne m'a permis de faire usage.

C'est un volume in-i"([ui dans les nouvelles acquisitions latines a reçu le n" GIS. Il se compose de 108 feuillets en papier doni récriture ii longues lignes est de la lin du xv" siècle.

Quant aux manuscrits, qui m'oni iHé révélés par les Cata- logues des Bibliotbcipies iHrangéres, voici les seuls ([ue je puisse indiquer :

1" Au Britisli Muséum, la version de Jean de Capoue existe dans le manuscrit .lrf(/(7io»a/ 11437. C'est un volume in-fol. qui porte la date de 1470 et dont l'écriture est de deux ou trois mains diffé- rentes. Il se compose de 314 feuillets; ceux qui portent les numé- ros 62 à 109 sont occupés par le Directorium.

-2" La Bibliothèque royale de Munich possède aussi, sous la cote liliO, un manuscrit renfermanl ciiui ouvrages dont le ipia- triéme est le Directorium. Dans ce vidume qui est un in-fol. com- posé de 130 feuillets en [lapier il occui)e ceux qui sont numé- rotés de 23 à iOo. Le volume purlo la date de 1 144.

3° Dans la Bibliothèque imiiériale de Vienne, sous la cote 13650, se trouve encore un manuscrit qui, comme les prc'cédents, est du xV siècle. C'est un volume in-4° do 205 feuillets en papier. 11 ne contient que trois ouvrages. Le Directorium, qui en a^^l ledruxième, ■commence au feuillet 135 a et linit au Ic'uillet 193 A.

Il est probable qu'il y a encore d'autres exemplaires manuscrits de la version de Jean de Capoue; peut-être même en existe-l-il de plus anciens ; mais je ne les connais pas.

KTL'UE SUR LES FABLES LATINES

SECTION V. Éditions.

Les deux premières éditions du Direclorium sont sorties des mêmes presses et probablement la môme année. Brunet leurassigne la date de 1480. Elles ont été imprimées avecles mêmes caractères et sont ornées des mêmes gravures sur bois. Elles forment l'une et l'autre un volume in-lol. de petit format, composé de 82 feuillets signés de a à H et imprimé à longues lignes au nombre de 30 par page pleine.

Les signes distinctifs que Brunet leur reconnaît sont les sui- vants. Dans les titres courants de l'une, le mot Ca/Alulum est suivi de son numéro en chiffres romains ; de plus on lit à la lin : Expli- cit liber parabokfç, antiquoi^ sapienium. Dans l'autre édition le mot Capituluni a son numéro énoncé en lettres ordinaires, et dans VExplic'it au lieu de paraholai^ on lit : parabulnru.

Mais il ne faudrait pas croire qu'ils ne se distinguent que par ces différences. Il y en a beaucoup d'autres.

Il existe à la Bibliothèque nationale un exemplaire de la pre- mière des deux éditions ili' 1 isO sous la cote g Vc 1020; malheu- reusement, il y manque plusieurs feuillets. 11 s'y trouve également sous les cotes rj Vc 1022 et D 1330 deux exemplaires de la seconde qui au contraire sont en parfait état de conservation.

Il serait oiseux de rechercher les autres éditions, et plus encore les traductions en divers idiomes modernes. Aussi je m'en abstiens et je m'arrête seulement à l'unique édition qu'il soit intéressant de connaître, c'est-à-dire à celle de J. Derenbourg.

Elle a été publiée en 1887, sous le format in-8", dans la Biblio- thèque de l'Ecole des Hautes Études. Elle renferme un Avant- propos (le xtx pages, le texte latin accompagné de notes d'une richesse extraordinaire et trois appendices, les deux premiers con tenant, avec la traduction française, la version arabe des' cha- pitres XVI et XVII du livre de Kalila et Dimna qui manquent dans l'édition de Silvestre de Sacy, le troisième, la traduction fran- çaise, faite sur le texte arabe, du conte de Mihraz, roi des souris.

Ce n'est pas, plus que moi, sur un texte manuscrit que J. Deren-

Iidiili; INE INDIENMS 31

linurg a établi son (■(lilidii. 11 l'a composée sur celle des deux édi- (ions de 1480. doiil les chaiiilrcs, dans les titres courants, sont numérotés en chiUres loniaiiis. I/(i\cni|ilaire de cette ('ditiim à la Bibliothèque nationale étant incoinplct, ne peut être celui donl il s'est servi. Dans son Arant-proii'js\\) il déclare n'avoir l'ait usa.ue ([ue d'une seule des vieilles éditions imprimées, " qui, dit-il, apparti(Mit à la Hibliolbcque Mazarine '>. Mais, lorsqu'il a l'ciit ces mots, il est proliabb' que son travail (''lait lennini'' depuis limy- lemps; ce qui est certain, c'est (jue la mi'moire lui a lait délaut; car, ainsi que je m'en suis assuré, cette Bibliothèque ne possède aucun exemplaire d'une édition quelconf[ue du Directorium. C'est sur un exemplaire à lui communi(iué par M. SciiefTer, son confrère il rinslilut. que J. Dcrenbourg a lait la sienne.

Quant à moi, c'est l'autre édition de I'kSO <pie j'ai utilisée. Comme on doit bien le penser, je n'ai jamais eu la prétention de refaire l'œuvre de J. Derenijourg. Aussi la mienne, quoique venue après, ne fait-elle pas double emploi. D'abord le texte dont il s'est servi et celui que j'ai littéralement reproduit ne sont pas complè- lenienl les mêmes. Ensuite dans son édition, il a opéré une savante restitution du vrai texte de Jean de Capoue, tandis (jue restant humblement lidèle à la règle que je n'ai jamais cessé', de m'im- poser, je n'ai entendu faire et je n'ai fait qu'une simple copie du texte publié en 1-480, dont j'ai même respecté les fautes, corrigées, il est vrai, dans de courtes notes placées au bas des pages.

Brrf, .1. Derenbourg a ]iuijli('' nue savante édition i>liilologique, tandis ([ue la mienne est simplement paléogra|)hique et par consé- quent s'en distingue; bientôt, je démontrerai que dans le livre que je publie elle a son uliliti- et que je ne devais pas l'oniellre.

;1) Vijyez. page ii.

CHAPITRE II.

FABLES DE BALDO.

SECTION I. Personnalité de Baldo.

Jean de Capoue a eu deux imitateurs latins, Tun poète, l'autre prosateur. C'est du premier, nommé Baldo, qu'il va être mainte- nant question.

Nous ne possédons pas sur lui de renseignements bien précis; néanmoins il est possible de déterminer l'époque de sa vie et sa nationalité.

Pour se fixer sur le premier de ces deux points, il est bon de se demander d'abord si c'est sur la traduction de Jean de Capoue qu'il a composé ses fables en vers ou si ce n'est pas celle de Raymond de Béziers qui lui a servi de modèle.

Il est facile de prévoir comment on sera porté à trancber cette question. En s'appuyant sans réflexion sur le manuscrit latin 8504 de la Bibliotbèque nationale, on peut croire que les vers de Baldo y étant plusieurs fois cités ont dû nécessairement précéder la ver- sion de Raymond, et que, comme c'est en 1313 qu'elle a été termi- née, ce n'est qu'une date antérieure qui puisse leur être attribuée. Ce raisonnement au premier abord semble péremptoire. Il n'en est pas moins vrai que, s'il était le seul qu'on pût invoquer, il aurait une valeur presque nulle. En effet, quand le moment en sera venu, je démontrerai que ce n'est pas Raymond qui dans son œuvre de

ÉTUDE suit LES FABLES LATINES D ORIGINE INDIENNE. :!:{

traducteur u inlroduil en nombre notable les vers de iJaldo, mais (jue e'est un nmine Idlré ([ui plus tard s'est ingénié à y intercab^r toutes sortes de citations.

Mais, s'il n'y a aucune preuve à tirer du manuscrit de la Bi- bliothèque nationale pour la li.\alion de la date à attribuer aux fables de Baldo et par suite à sa jn-opre existence, n'est-il pas un ensemble de circonstances qui permet de déterminer au moins approximativement l'époque de sa vie?

Si l'on devait en croire E. du Méril (t), il faudrait la jjlacer dans la i)remière moitié du xii'" siècle, et ce qui, pour celte opinion, lui sert de base, c'est d'abord le système de versification léonine adopté par Baldo. « La substitution assez fréquente, dit-il, d'une simple allitération à une consonance complète prouve qu'il jouis- sait encore d'une certaine liberté que les poètes du xiu'' siècle ne se permettaient plus guère. >

11 s'appuie ensuite sur le rang (pie Baldo occupe « dans la table des matières d'un recueil de Flwes portarwn », composé, sous le litre de Cumpendium moralium notubiUum , par llieremiasde Padoue et imprimé à Venise en 1505. 11 remarque « qu'aucun des auteurs qui le précèdent n'est postérieur au xiii" siècle et qu'il est immédia- tement suivi de Hugues de Saint-Victor, saint Bernard, (iaulier de Chàtillon et Mathieu de Vendôme. » Mais ce qu'il ne remarque pas, c'est que, si Hieremias a eu l'intention de dresser sa table suivant l'ordre chronologique, sccundum ordin^n wlutum, en réalité il ne s'y est pas bien conformé.

Pour moi, je ne puis admettre que Baldo soit plus ancien que les personnages placés après lui; car il faudrait alors faire remonter son existence aune époque de plus d'un siècle antérieure i\ celle de Jean de Capoue et en conclure qu'il a fait sa version hexamétrique (lu sur une version latine plus vieille que celle de Jean de Capoue, ou directement sur l'hébreu ou sur l'arabe et qu'il a connu une de ces deux langues ; ce que rien cependant n'autorise à supposer.

Ce qui en somme me paraît constant, c'est que Baldo a précédé liaymond de Béziers, et que, Jean de Capoue ayant écrit sa traduction dans la deuxième moitié du xiii" siècle, la version poétique a du la suivre de près.

(1) Voésies incililes du moyen ârje. Paris, ISj'i. 1 vol. in-S. JVoyez pp. 2i:i e( ss.

34 inrui: suu les i ables latines

Quant à la nationaliU' italienne de Baldo, elle est démontrée par son nom qui a été celui de plus d'un Italien de son temps. Tira- boschi en cite, comme ayant vécu au xiv' siècle, trois qui étaient frères et dont l'un avait été un jurisconsulte célèbre (1).

Aussi sur cette question K. du Méril n'a-t-il éprouvé aucun doute. Il n'en a pas moins cru devoir la résoudre par quelques argu- ments : pour lui, la mention que, sous le nom de Ticinum, Baldo a faite sans nécessité de la ville de Pavie (2), le g substitué au c de Cattus sont des indices signilicatifs, et ce qui lui semble en fournir un meilleur encore, c'est le livre de llieremias de Padoue dont il vient d'être parlé. Ce livre est un de ces recueils, dans lesquels de savants compilateurs réunissaient tous les vers édifiants que pouvaient leur fournir les poètes célèbres. Or Baldo n'avait pas une grande réputation. llieremias n'en a pas moins exirait de ses fables des vers qui, selon lui, seraient les suivanis : '20-22 de la fable IV, 21 de la fable vu (3), 29 et ii de la fable i\, 13, 19, iS-il de la fable xi, 3() de la faljle xiv il), deux vers allribués à la fable XXVI (5), un vers de la fable xxtx (ri) , deux vers de la fable xxxii (7), deux vers di' la fable xxxiv (.S), soit au lolal dix-

[l) Sloria dalla k'ilerithn-n ilnliana: Milano . délia societ.a ti[iugraliia. (Voyez t. V, p. 48:i.) (21 Fable xix, v. 1. (3 Os vei'S est le suivant qui n'existe pas dans le nis. de Vioiine >cul lonnu :

Omnc rctorquctur quiciimque dolcre A-idotur. ('() C'est à tort qu'llieremias attribue à la fable sviii ce vers qui est le suivant :

Cautius est astu quam te defendere fastu. (li) Ces deux vers sont les suivants qu'on trouve dans le ms. 8j04 de la lii- bliothèque nationale panai les ritations intercalées dans la traduction de Raymond de Béziers :

Nulla fidos hosti tibi sit qui talia nosti, Prorsus et hostilis tibi sit [perjsuasio vilis.

(6) Dans le ms. de Vienne c'est la fable xxii qui rciifeniie le vers suivant attribué par llieremias à la fable x.tix :

Non ultra vires discant priesumere viles.

(7) Ces vers sont les suivants :

In te quicquid odis (îeri molumine quovis, Cuilibet arte mali caueas int'erre sodali.

(8) Ces deux vers sont les suivants :

Jam nimis est sérum, post sumpta pericula, rcruui Presumptivarum stultum piguisse suarum. Ces deux vers dépendaient, d'après llieremias, d'une trenic-quahicme fable qui aurait été ravaiit-dernicrc de l'œuvre complète :"ce qui prniive ipic le recueil

DOnir, IM: INDIKWK. 3-;

neuf vers. 11 est supposable que llieiemins n'aurnit pas, couinin il l'a fait, songé à faire à Baldo eel lioniieur, s'il n v a\ail pas été porté par sa ((ualité d'Italien.

Baldo parait d'ailleurs avoir jnui au iiinxaMi àjre d'une certaine notoriété; car ce n'est pas seulement tlans \o manuscrit S.'iOi de la Bibliothèque nationale et dans le livre de llieremias ipie les vers de Baldo sont disséminés parmi des citations puisées à d'autres sources; on les rencontre ailleurs. Ainsi dans un florilegium, com- posé par un Milanais du nom de Joannes de Grapanis sous le titre de Lifjer virtuluin et aUnijalionuin auclorum, des vers de Baldo se lisaient mêlés aux cmi)runts faits aux œuvres de divers poètes.

Ajoutons que dans les temps modernes il n'avait pas été entiè- rement oublié, et ce qui le démontre, c'est que dans une lettre, adressée d'.\ltenbourg le 17 septembre ItioS, Thomas Reinesius rappelle ses fables en vrrs, cl, s'il se trompait en voyant en lui le même personnaue i|ui' Waldo, abbé de Sainl-dal, qui vivail au VIII'' siècle, on voit qu(> sou nom et la nature de son u'uvre ne lui étaient pas complètemeni inconnus. Enlin jtlus tard encore Mura- tori, dans sa quarante-quatrième dissertation, intitulée : Dp lillc- rarum fortuna in lluli/i 1 , le nomme, en fait un reli.yieux et cile ce vers tiré, suivaul lui, de la labb' x\, mais en ri'alité' de rcpimylhiou de la falde xxii :

Niiii ullra vires discant prtfsunipre viles.

SECTION II. Analyse des fables de Baldo.

Nous avons parb'' de lautinir, disons maiiilenant qui'iques mots de son œuvre.

Elle consiste dans un recueil de fables lalines en iiexami'tres léonins à rimes dissyllabiques, le jilus souvenl parlailes, mais

en roniprcnait trfiilc-(ini|. M:m> il l'aiil rcMi:in|Mci- .|iii' dans \c wi-. ,\i- \'\rnno \\~ terminent ■lussi rav.-iiU-dcrniéi-e qui ne>l i|ne l.i viiif;l-sepli( me. Il semble en résulter que les sept fahics ipii manquent il.ans ee ms.. pi-enaieni, ilaiis le reiueil complet, rang avant celle De Miiln ri l.i/pn qui est devcmu- la vingt-sei>lième. (1) Anliquilales lUilkœ meilii œri. t. III. roi. !ll.-i.

36 ETUDE SLU LES FAIiEKS E.VTIXES

fréquemment aussi assez irréguliéres puur que les mots rimant ensemble n'aient que les voyelles conformes dans leurs deux der- nières syllabes.

Quant aux fables auxquelles cette forme a été donnée, il est certain qu'elles n'étaient pas nombreuses, mais il n'est guère pos- sible d'en fixer le chiffre d'une façon absolument certaine. Le ma- nuscrit de Vienne n'en renferme que vingt-huit; mais il est in- complet. Le livre de Hieremias en f(jurnit la preuve, en citant, ainsi que nous l'avons vu, cinq vers qu'il assigne : le premier à la fable XXIX, les deuxième et troisième à la fable xxxii et les qua- trième et cinquième à la fable xxxiv, qui aurait été l'avant-der- nière.Le premier de ces vers figurant déjà dans l'épimythion delà fable xxn du manuscrit de Vienne, les deuxième et troisième dans celui de la fable xxv et les deux derniers dans celui de la fable xxvii qui est aussi l'avant-dernière, il est probable que le recueil com- prenait trente-cinq fables et que, dans le manuscrit de Vienne, il en manquait sepl,(iui, s'il était com]ilrl,(I('\raient se trouver avant la fable xxii.

Voici la nomenclature de celles qui nous sont restées avec l'in- dication de celles de Jean de Capoue (jui leur correspondent :

BALDO. JKAN DE CAPOUE.

i. Le ChiLU lL l'Ombre Il

2. Le Paysan qui a trouvé un trésor 1

3. Le Sol qui veut devenir savant 2

4. L'Homme qui s'endort en épiant un Voleur :j

b. Le Pauvre et le Voleur 6

G. Le Riche et le Voleur crédule 8

7. Les deux Associés et leurs par(s sociales '6

H. Le Singe et le Charpentier 10

;). Les deu.\ Ours et le Roi 17

10. La Colombe, le Rat, le Corheau, la Tortue et le Chevreau. b4

11. Les Hiboux et les Corbeaux :m

12. Le roi des Singes et les Tortues ' . . . . 67

13. Le Lion, le Renard et l'Ane 68

14. Le Renard et le Lion 24

lo. Le Corbeau et le Serpent 22

16. Le Père de famille et le vase plein d'iiuile 70

17. Le Chat et le Rat 72

18. L'Homme, le Dragon et le Singe 84

19. Le Voleur invoquant le témoignage de l'arbre 33

20. Le Lièvre, le Léopard et le Chat 60

PAI.DO.

21. Le liOlier cl le Chien.

22. Le Loup et le Bouc.

23. Le Henard et le Coq.

24. Le Lion et le Rai. 2o. Le Renard et l'Ihis.

26. Le Cheval et le Cerf.

27. Le .Mulet et le Loup.

28. Le Cliasseui- et le Titriv.

On voit ([lie c'est sculcinciit pour les viiij;! |)reniières de ses fables connues ([ue I5ald<j a lire de l'ieuvre di' .lean de Capoue la matière qu'il y a employée. Quant aux iiuit dernières, elles sont dé- rivées de sources diverses : les fables \.\i, wii, \\m et wvii, des numéros l.'i, (i, .'1 et I des Fd/jiil.r r.rtriir/Kjanlcs 1 , les fables xxiv. XXV et .\xvi, de l'un des nombreux recueils dans lesquels elles existent •2. el la fal>le wviii, de la dix-seiilième d'Avianus (3'.

SECTION m. Manuscrit des fa,bles de Baldo.

Les fables de Baldo ne nous ont élé conserv('es que i)ar le ma- rmscrit 303 de la Bibliothèque impériale de Vienne que j'ai déjà eu trois fois l'occasion d'analyser 4 . Je n'en dirai donc ici que peu de chose.

Je rappelle d'abord ([ue c'est un V(jliune in-s,dont les Uîti feuil- lets sont en parchemin et dont l'écriture est du xiv siècle.

Il renferme vingt-huit ouvrages ou opuscules poétiques, dont les fables de Baldo sont le treizième, et occupent les feuillets 95 V à l(l'-2. Leur nombre, d'après M. Endlicher (,S , serait de vinprt-neuf:

I Lrs ra/>ulis/rx la/Ins i/c/niis /,■ sirrlp ,rAii!/yslr. clr. \',,yo?.-y les f.ililos originales, t. II, pp. iOG, i"!». ST. cl 272.,

i2) Les Fabulistes latins, ctr,. I. 11. [ip. 'ïrill. 'ni et "(i.'l du l.ililoau syn(i|ilii|ii (les fables latines.

(3) Les Fahulisles latins, etr., I. III, ]i. 271.

(i Les Fal>ulisles latijis, olc. 1. I. pp. :.-,:). IISO cl fiSS-C'.in et t. III, pp. 102 et

lo:;.

'■;•< Calalnr/us Codiriim i,l,i/„tn</icnrnm latlnonim Bi'jlinlhoc.T l'alaliiix Vindo- lioiirnsis. Viiirl,,li.,n.-i'. aim.l I-'. lie.-k. 1,S3G. Voyez p. fiL)

n KTLUI-: suit LES FABLES LATINES D'ORIGINE INDIENNE.

mais il est probable que, s'il est arrivé à ce total, c'est parce qu'il a compté le prologue pour une fable. Peut-être aussi son erreur vient-elle de ce que les fables ne portent pas de rubriques et de ce que, dans ces conditions, il a pu en voir deux dans une seule.

La dernière est suivie de cette souscription : Fxplicit IVouus Esopus, à laquelle une autre main a ajouté ce singulier vers faux, qui ne me semble pas devoir être pris au pied de la lettre : I-'iiiivi lilu'um; scripsi sine manihus ipsum.

SECTION IV. Édition des fables.

On a vu que, tant au moyen âge que dans les siècles plus récents, quelques auteurs avaient rappelé certains vers de Baldo ; mais avant E. du Méril aucun n'avait pris la peine de publier ses fables. C'est lui qui en a été le premier et qui jusqu'à ce jour en est resté le seul éditeur.

Cette publication a été faite par lui à Paris, en 1834, dans un volume in-8 qui était intitulé : Poésies inédites du moyen âge, et qui, comme son titre l'annonçait, n'avait pas été uniquement consacré à Baldo. Les fables de ce versificateur et la courte notice qui les précède n'occupent que les pages 213 à 259, c'est-à-dire quarante- sept sur les quatre cent cinriuante-trois du livre.

Rien n'empécbait É. du Méril, tout en y englobant d'autres opuscules, d'y donner une bonne édition de celui de Baldo. Mal- heureusement il n'en a pas été ainsi ; soit qu'il n'ait pas été assez versé dans la paléographie pour bien copier le manuscrit, soit qu'il ait confié à une personne inexpérimentée le soin de le transcrire, il n'en a eu à sa disposition qu'une copie défectueuse, et, quoique les notes dont il l'a enrichie à profusion attestent qu'il était tout à la fois un patient chercheur et un véritable érudit, il n'est pas par- venu à un heureux résultat.

Dans l'édition qu'à mon tour je publie, j'ai indiqué au bas des pages les fautes de la sienne. On verra qu'elles sont très nom- breuses et souvent très grosses, et, si l'on considère qu'aux fautes s'ajoutent de graves lacunes, on comprendra sans peine que sa fiche était à recommencer.

CHAPITRE III.

FABLES DE UAYMOND DE BEZIERS.

Si .I(\in flp Caiioue n'avait pas eu d'imitateurs latins, ou s'il n'eu avait jtas eu d'autres que Baldo, il est probable que je l'aurais négligé. Son uuvrr. d'après les deux éditions incunables qui l'ont conservée, ayant rW' publii'e d'abord littéralement par Puntoni en I88i (I), puis pliilcilduiqniMin'nl [lar ,1. Di'renbourg en IS87, en faire paraître une nouvelle édition n'était pas nécessaire. Ouant à Baldo, celle que E. du Méril en avait donnée (2) était faulivc ; mais au moins elle avait fait connaître ce qui reste de lui.

11 n'en était pas de même de la version de Raymond de Réziers. .\ l'époque de son apparition elle avait bien acquis une certaine notoriété attestée parl'amplitlcation dont elle avait été bientôt l!ob- jet ; mais soit qu'elle ait ensuite été oubliée, soit que les premiers imprimeurs, comme faisant double emploi avec le Direcloriutn humanx vilx, l'aient à bon ilroit rejetée, elle n'a pas vu le jour, et il n'en reste aujourd'hui que les deux manuscrits conservés à la Bibliothèque nationale sous les cotes 8o0i et 8503.

ÎVon seulement elle n'a jamais été imprimée, mais encore la minulieusc analyse fiui en a été faite i)ar Silvestre de Sacy (3), a

il) Direclonum humanœ ri/ip. alias paraholœ nnliquonim sapieii/niK. .\i're- dunt prolegomena tria ad libnim i;TE<^.\^"ITlIi; KAI IIvMI.VATIIi:. \'. l'iin- toni, Pisis, 188i.

(21 Poésies inéililes du moyen df/e. \"oycz pp. 21,'î et ss.i

J3) Motices et ejclrails des inaniiscrlls, etc.. I. X. 2' partie, pp. li-H.

40 ÉTUDE SLR LES FABLES LATINES

contribué à répandre sur elle des idées très inexactes. La publica- tion que j'en fais est donc doublement justifiée.

Qu'il me soit itermis d'ajouter que, lorsqu'on saura ce qu'est la version de Raymond, on reconnaîtra qu'on ne pouvait guère l'e.xlii- bcr, sans la faire précéder des œuvres de Jean de Capoue et de celles de Baldo.

SECTION 1. Analyse de la version simple.

M'élant procuré tant par moi-même que par la main d'un paléo- graphe la copie des deux manuscrits et ayant pu en conséquence examiner leur texte à loisir, je n'ai pas tardé à acquérir la convic- tion que c'était le manuscrit 8505 qui contenait sans altération ni mélange le travail de Raymond et que l'autre le possédait bien également, mais moins pur et noyé dans des citations tellement nombreuses et parfois tellement prolixes que la dimension du livre en avait été doublée. Si donc on veut savoir en quoi consiste réel- lement la tâche de Raymond, c'est au manuscrit 8505 qu'il faut le demander. Aussi est-ce celui qui va être étudié le premier.

Ce manuscrit est un volume in-f de très petite dimension dont l'écriture très négligée est à longues lignes et dont les feuillets seraient au nombre de 208, si le premier n'en avait pas été arraché.

Il se divise en deux parties. La première est réduite à un seul cahier composé d'un nombre de feuilles plus grand que les autres: signé ûo a ia. n xvj, il a eu .32 feuillets.

Oiinnt .'i la dnixiènie iiartie, elle comprend sept cahiers signés de. a / k n xiij, de /; / à b xij , de (? i à c xiij, de d i à. d xij, de e i à r xij, de fi h f -iHJ eidc g i k g xiij.

A une époque moderne le volume a reçu une série de numéros unique d'une personne qui ne s'est pas aperçue de la disparition du premier feuillet ou n'enta pas tenu compte, a, faute d'attention, passé sur les feuillets 19 et 19f) sans les apercevoir et n'a ainsi trouvé que 200 feuillets couverts d'écriture, tandis qu'elle aurait dû en numéroter 202.

n OniGINE INDIENNE. 41

La première partie du inannscril se termine.au milieu du vers» du feuillet qui porte à tort le n° 29, par ces mots : Deo gracia. — Finis tabule capitulorum ceterarwnque aucloritalum. — Ai'i; Maria.

Quant à la deuxième partie, elle est, au milieu du recto du feuillet à tort inscrit sous le n° 200, close par les mots : I/eo gra- cias. — .Ave .Maria.

Il y a à la suite iiu(i feuillets non numérotés qui seraient tous entièrement Mancs. si au haut du verso du dernier le copiste, vou- lant faire connaître son nom, le prix par lui reçu et la date dachève- ment de son travail, n'avait pas écrit la note suivante :

« Je, Guillaume Devassenex, maître es-arts et bourcier au collège dWuthun en la faculté de Théologie, confesse avoir heu et recenj» deux frans de Mons'' maistre Robert Laleman qu'ils m'estoient restés debvoir pour avoir escript ce livre à .Mons"' maistre Ymbert Benot, de laquelle some je promectz tenir quicte ledit Benot et tous aultres. Tesmoin mon sein manuel cy mis le quatriesme jour de juillet, l'an mil . nii . c . ini . xx et seze. Devassenex, /. »■. >>

La première partii' du manuscrit débute |)ar une épitre dédica- toire adressée au roi Philippe-le-Bel. Comme elle diffère beaucoup de ce qu'elle est dans le manuscrit SoOi que seul je publie, il ne me semble ])as inutile de transcrire ici ce qui en reste :

« Quod ditl'ertur non auf f ertur. iuxia illud :

Principium finemque simul prudencia speclaf, Uerum unis tiabet crimen et omne deciis.

Verbi priucipiuiu, lîueiu circunispice uerbi, VI inelius pos>is cum raoione loqui.

» Insuper considerans quia illud ([uod ab amicis uol ])recibus non poteram obtinere, saltem obtinerem opportentu (^l; presentis operis iam incepti. Nam. si ueniat jjresens liber retins ante aspec- tum uestre celsitudinis atque magnitudinis, postulabitur quis et ubi est autor seu translator huius libri. Et sic esse poterit quod faciet me coram presencia euocari. Et tune conceptum mei propo- sîti, si placet uestre maieslali régie, dcclarabo. Vivas. pie rex. paci- ficis temporibus et longeuis.

« Ceterum, licel istud opus ad mandalum domine .lohanne bone memorie, Dei gracia regine Erancie et Nauarre. tune uiuentis,

(1) Lisez : opporlunitale.

42 ÉTLDI-: S un LES FAni.KS LATINES

dotate tribus donis anime et quatuor dotibus corporis, cuius anima cuni sanctoruni gloria-requiescat, transferre incei^issein, sed tune propter generose prctate obitum imperfectum et inceptum opus- culum pretermisi.

Figura translaloris dimittenlh opus, jiropler rcfjinr obitum desohili (1).

« Et poslmodum considerans quia bonum principium absque bono fine a sapienlibus non laudalur, iuxla illud : Oiiinis laus in fine cernitur, nolui librum regium i)retermittere imperfectum, tum [propter] bonam famam ipsius nobilis defuncte que per hune librum poterit sepius a magnis uiris audiendus morari (2), tum propter utilitatem legentium et audiencium qui poterunt proficere legendo, si bene aduertant et diligenler relineant buius libri regii documenta. Tamen, si aliqui uiri sapientes aliquid niutandum uel corrigendum uideant, non propter hoc erit mihi dedecus neque rubor, quia, ut dixit philosophus : Ab hunianis inuencionibus nihil reor esse perfectum ; ideo opus imperfectum quod tune inceperam, auxiho Dei, intendo perficere et complere.

Figura Iranslatoris ri'ficicntis librum incrp/inn tempnre rrgine uiuentis (3).

« luxta illud :

Ai;greiliamur opus, melior fortuna sequetur : Dimidium qui cepit habet finemque beati ; Débile principium melior fortuna sequetur.

« Et hoc ad eius titulum et memoriam sempiternam et per consequens ad communem utilitatem totius régie curie gallicane, et ex hoc de ipsa et suo sponso rege regum erit memoria per illos qui hune librum perlegent per tempora longiora.

Et si queratur cui parti philosophie subponitur, ethice uel mo- rali, quia loquilur de morali scientia titulus. »

(1) Cette rubriciuc se réft-re à l'une des miniatures du modèle sur lequel a été prise la copie contenue dans le ms. 8jOo de la Bibliothèque nationale, et comme le ms. 8u04 ne possède ni cette rubrique, ni la miniature correspondante; il s'ensuit que ce n'est pas de ce manuscrit que le copiste s'est servi.

(2) Lisez : audieiilibus ineinorari .

(3) Les observations précédentes s'appli(|ucnt également à cette rubrique.

DOIilGIXE INDIENNi;. 43

Dans celle ('lulre Raymmid ili'claie ;i Pliilippe-le-Hel (nie c'esl sur l'ordre de sa royale épouse ([u'il a enlrepris sa traduction, (pic le décès de la reine l'avait d'abord port(' à l'abandonner cl (|u'en- suite il l'avait reprise en l'honneur de la noble défunte et pour l'utilité de tous ceux qui liraient l'œuvre et ([ui en retiendraient les enseignements. Mais, en réalité, son but qu'il laisse percer, c'esl, en dédiant son livre au roi, d'èlre appelé auprès de lui.

De ce qui précède il ressort que, la reine étant décédée en 1303, c'était au plus lard au début de cette année (ju'il avait commencé sa version. Le manuscrit 8304 nous apprendra sur le conseil de qui et en quelle année il l'a achevée et offerte au roi de France.

L'épitre dédicatoire qui se termine au bas du reetu du 1" 2 est immédiatement suivie d'un prologue, qui est précédé' de ces mots : Incipit liber Dirjni- ri Cali/c Cet incipit indique qu'il est considéré par le traducteur comme appartenant au livre Iraduil, mais cela ne s'explique jias: car le prc.dogue était ('Irangi'r aussi bii'n au texte hébreu qu'au texte arabe. Silvestre de Sacy suppose qu'il pouvait exister au moins en partie dans l'exemplaire que Raymond pos- sédait de la version espagnole, et dans ce cas il pouvait être consi- déré par ce dernier comme faisant partie du livre (1); mais cette supposition n'était pas fondée. Je ne veux pas le transcrire entiè- rement. J'en extrais seulement quelques lignes, parce qu'elles montrent comment Raymond a établi la généalogie de la version espagnole et comment il a été chargé de la mettre en latin : « Iste autem liber prius fuerat in lingua Indorum, et i)Ostmodum in lingua Persarum. Postea vero reduxerunt eum .\rabes ad linguam suam. rilinid cxinde ad linguam fuit reductus e]ira.\i-ain. Processu vero temporis de hebrayca lingua in ydioma hispauicum apud Toletum presens liber ullimo est translatus, et ab illis partibus ad regnum Navarre, dein ad nobile regnum F'rancie, prefale generose regine felici et dévoie fuit per ipiemdam nobilem miclii notum Parisius prescntalus et ad eius mandatum l't rrr|uisilioneni incepi transferre de iUo ydiomale in latinum. »

Deux choses sont à remarquer dans cet extrait.

La première, c'est que Raymond prétend (pie la ver>i(jn espa- gnole mise à sa disi)Osition avait été fait(; sur riiéliraïquc.

1) Voyez S'oliccs cl e.rhdils des manuscrits, etc.. t. X, 2' p.irllo, p. 12.

U ÉTUDE SUR LES F.VBLES LATINES

Cette affirmation inexacte n"a pas trompé Silvestre de Sacy. Dans son analyse du manuscrit 8504, après l'avoir discutée, il con- clut ainsi : « La traduction espagnole mise en latin par Raymond avait vraisemblablement été faite d'après le texte arabe ou d'après une version latine dérivée immédiatement du texte arabe, et non, comme le dit Raymond, d'après la version hébraïque (1). »

L'inexactitude de l'indication donnée par Raymond vient de ce que, faisant acte de plagiaire maladroit, il avait, sans souci de la vérité, copié presque littéralement les lignes suivantes, par les- quelles dans le Directorhim humanie vitw, quoiqu'elles lui soient étrangères, commence la dissertation d'Abdallah ibn AlmokalTa : « Hic est liber parabolarum antiquorum sapientum nationum mundi, et vocatur Liber Kalile cl Dimite, et prius quidem in lingua fuerat Indorum translatus, inde in linguam translatus Persarum ; postea vero reduxerunt illum Arabes in linguam suam ; ultimo exinde ad linguam fuit redactus hebraïcam. Nune autem nostri propositi est ipsum in linguam fundare latinam. «

Mais, si la version espagnole n'a pas été faite sur la version hébraïque, l'une et l'autre n'en sont pas moins proches parentes. A cet égard, une importante révélation nous est faite par Deren- bourg : il nous apprend que le texte arabe traduit en espagnol pour l'infant Alphonse le Sage était le même que celui que possédait le traducteur hébreu, u Cette identité, dit-il, est d'autant plus remar- quable que, malgré le grand nombre de manuscrits de l'original arabe dispersés dans les différentes bibliothèques, on n'en a pas encore rencontré un seul dont le texte ne diffère sensiblement, pour certaines parties, du texte que l'hébreu et l'espagnol avaient eu sous les yeux; en outre, pas un seul manuscrit ne renferme autant de chapitres que l'hébreu et l'espagnol (2). »

Passons à la deuxième remarque que les phrases de l'intro- duction plus haut citées doivent suggérer.

Dans sa dédicace, Raymond semble dire qu'il a été directe- ment chargé par la reine du travail qu'il a assumé. Son prologue montre, sans doute plus véridiquement, comment il a pu être chargé de mettre en latin la version espagnole. C'est un noble personnage connu de lui qui l'a apportée à Paris et présentée à la

(1) Sollces et extraits des manuscrits, etr., t. X, ■2' partie, p. li.

(2) Directorium vitœ humnna-. etr.. .\vant-propos, p. iv.

iioHiciiNE indii:nni:. Ij

veine de l'raiiee, cl c'est ensuite il lu demande de ce i)ersonnagc qu'il s'esl mis à l'ieuvre. C'est du moins ce que la tournure ambiguë de la phrase semble indiquer. Peut-être ce personnage, prié par la. l'eine de rei.-ourir à un latiniste capable de l'nire la IradmliDU dt'sirée, avait-il cru bon de s'adresser à Raymond, avei; (jui il était li(' et qu'il supposait plus instruit qu'il ne l'était. Ce qui indique que les choses ont dû se passer ainsi, c'est que, comme il l'avoue, ni i)ar ses démarches ni par celles de ses amis, il n'avait pu avoir accès à la C<iur. Dans cette situation, la reine Jeanne n'avait pasdù le con- naître m, par conséquent, le charger directement d'aucun mandat.

Le [irologue, qui se termine vers le milieu du \ersii du folio 4, est suivi de la nomenclature des chapitres, (|ui snnl eux-m.'ines accompagnés de leurs arguments. La place qu'elle occupe ici n'est pas celle qui lui a été assignée dans la version de Jean de Capoue. Cela tient à ce que, tandis qu'ici l'introduction d'Ibn Almokaifa et l'histoire du voyage de Barzouyeh dans l'Inde font l'objet des deu.\ premiers chapitres et que, par suite, la nomenclature doit les pré- céder, ces deux pièces, dans le Dnrclunum humaitse vitx, sont considérées comme des i)réambules après lesquels elle doit tout naturellement prendre jilace. Celte nomenclature se termine au bas du recto du folio portant le iv s.

La dernière ligne de la même page porte ces mots : [A]ppi'ti- hilia in lioc niundo. C'est un titre à la suite duquel, au haut du verso du même feuillet, vient une longue table alphabétique de tout ce qui a paru pouvoir èlri' utilement signalé. Elle se prolonge jusqu'au verso du feuillet '29, sur lequel, vers le milieu de la itage, elle est close par cette souscription : Finis tabule , capitula runi ceterarumquf auctoritatuin.

Le feuillet suivant est blanc.

On devine la raison pour laquelle celte première partie du nia- nuscrit se termine par un feuillet qui n'a i)as été utilisé. Le cojjiste aura probablement commencé par exécuhM' la deuxième partie; puis, pour la première, il aura employé un cahier composé d'un feuillet de plus qu'il n'était nécessaire.

Passons à la deuxième partie du manuscrit. La première ren- fermant la dédicace de Raymond et son prologue, nous étions en présence de ce qu'il y avait d'un jjcu personnel dans son travail, et nous devions y arrêter notre attention. La deuxième, au con-

4G ÉTLlJi: SLR LES FABLES LATINES

traire, est plus conforme à ce que le Directorium humanx vilx nous avait déjà offert ; nous pourrons donc passer plus rapidement sur les dix-neuf chapitres dont elle se compose.

Le premier de ces chapitres est intitulé : De conditioni/jus anti- f/uoi-um philoso/j/ionim. C'est de l'introduction d'Ibn Almokaffa qu'il a été formé.

En établissant la généalogie de sa version, Jean de Capoue avait fait connaître que le texte hébraïque dont elle était issue était lui-même dérivé de la traduction arabe ; mais, en présentant ce renseignement en tète de l'introduction d'Ibn Almokaffa, il avait paru le lui attribuer; ce qui n'aurait pas été raisonnable. Si peu clairvoyant qu'il ait été, Raymond a du moins évité cette faute ; il n'a pas mêlé à l'introduction du traducteur arabe ce que Jean de Capoue avait eu le tort d'y joindre, il l'a idutùt un peu écourtée. Ne nous occupons donc que d'elle.

Dans le Dlrcrtorium, elle est agrémentée des six fables sui- vantes : 1" L'Homme qui a découvert un trésor; 2" L'Ignorant qui se croit savant ; 3° L'Homme qui s'endort en épiant un Voleur ; ■i° L'Aveugle et le Clairvoyant; 5° Les deux Associés séparés et leurs parts sociales ; 6° Le Pauvre, le Voleur et sa Cape. Raymond n'a donné qu'un abrégé de la première et de la troisième, a passé sous silence la deuxième et la quatrième, et n'a fait qu'aux deux der- nières l'honneur de les conserver dans leur intégrité.

Une dernière observation : nous avons vu que ce n'était pas seulement au commencement de l'introduction d'Ibn Almokaffa que Jean de Capoue avait placé quelques mots étrangers à ce der- nier, et que c'était aussi à la suite qu'il en avait ajouté d'autres destinés à en expliquer la portée et le but. Raymond, qui n'avait pas suivi cet exemple au début, s'y est soumis à la fin. Il était bon de faire cette remarcjue, parce qu'elle fournit l'occasion de relever en môme temps une assez grave erreur, qu'en s'y conformant il a commise. Voici en etîet ce qu'il a écrit : « Et hic finitur illud quod fuit superaddiluni uKra xviij capitula que fuerunt a lingua Indica in Persicam el a Persica in Arabicani divulgata. » Comme Silvestre de Sacy l'a fait judicieusement observer (1), les dix-huit chapitres n'ont pas pu être tous traduits de l'Indien en Persan ; caria mission

(1) Notices el e.iiiuils des tnaiiuscrUs, clc, t. X. 'J' p.irtio, p. 10.

Ddiiic iNi; iniuknm:. h

lie Barzouyi'h (hiiis l'Inile cl sa Ijioiirapliic loiil la iiialière de doux d'entre eux qui, avant éti' cerlaiuenienl l'crils en Perse, nVml [ni Taire partie de Toriginal indien.

Coniuie de l'introduction dlbn AluKikaira, Kayuiund a. de l'histoire du voyage de Barzouyeli. l'ail un rhapilie, i|ui est le deuxième et ([u'il a intitulé ainsi ; Incipit rapiinhiin ijuontodo rcx inisi.t /iiTO^Iziiin sic; simm modicum in prorinritnii /udir.

Notons seulenieni quelques-uni's des did'érencrs i]ue présentent li.'s deux versions.

Il en est une i[ui' j'ai di^jà lail remarquer I) et ([ue ji^ rappelle : dans la version de Jean de CaïKjue. c'est au roi nommé Anaslics Cnsri qu"a été donné le livre rcvélanl l'cxishMiee dans les mon- lagnes de l'Inde des simples qui, convenablement proparées, ren- daient la vie aux morts. Raymond, au contraire, explique que c'est Harzouyéh qui. par hasard, a jeté les yeux sur ce livre, (lue c'est lui (}ui a trouvi' ce ([ui y étail alléijué, et (ju'il en a fait part au roi uiunmi'' par lui Muifien. lils de ('az, ipii, à sa d(Mnande. l'envoya dans l'Inde.

La diiïérence qui vient d'i'dre constali'e eu fait apercevoir une autre qui esl relativi^ aux mims attribur's au roi do Perse. Tandis que Jean do Capdue l'api^'lb^ .l(?'/.v/;v,'.s- Caxri, Raymond le nomme Muijercn. Cola s'explique : Can'i est l'allération de Cluismès, el dans Mwjcro.n Silvestre de Sacy parait no voir, comme dans .\>(- ifi'ren, qu'une ciirru[ilion de Nouschirwan -2 .

Kulin. il esl à rouiiri[UiM' ([ue, tandis que dans le Diri'ctoriinn le niedeein do NDuschirwan est appeh' Bi'rozins. HayuKjnd lui donne presque conslammont le nom de Berzchuij, el (piehiuefois, mais très rarement, les deux noms, sans opter pour l'un d'eux. Nous verrons bientôt comuKMit Silvestre de Sacy expli(|ue cette prudente attitude.

Le chapitre III premiei' do Joan do C.apuuo rourormo la vie de Fiarzouyèh, composée par Ruzurdjmihr. sous la forme autobio- p:raphique. II est intitulé : De licrozia snn /ierzi'/zinj inrdici sic), et est de ef/uitatc et timoré /hi.

Les allocutions (]ue Barzouyoh ailresse à son àmo sont ici abrégées, et la fable du inarchand do soir cpii d(>vrail les suivre a

(1/ Voyez plus h.Tut. p. fi.

'2; Sotices et ex'raHs rf-s iraniiscrils. clr.. t. \. -J' |i.iilii\ ji. I ;. mile 4.

48 KTUbE suit LES PWBLES LATINES

été oinisp. liaMiioud ayant au contraire consorvc' les autres fables du raêuie cluiiiili-e, cui y trouve : Le Père de famille, sa Femme et le Voleur cn'dule; Le Mari, la Femme et l'Amant; Le Marchand et le Perceur de perles ; Le Chien et l'Ombre ; L'Homme dans un puits et les deux Rats. Cette dernière fable qui est, comme on sait, plutôt une allégorie, diflère de ce qu'elle est dans le ûirectorium. Il y est bien donné dans chacune des deux un rôle à quatre animaux qui dressent hors du puits des tètes menaçantes. Mais, tandis que Jean de Capouc, suivant en cela sa coutume, s'abstient d'en indiquer la nature, Raymond qui a l'habitude contraire en fait quatre serpents.

Le chapitre IV (deuxième de Jean de Capoue^ est annoncé par ce titre : Capiiulum de Leone et Doce, ei est de dolo cl srductione et. malis argwnentis.

Le roi indien est appelé Dizalem au lieu de Disks, et son philo- sophe est non plus Sendebar, mais Bendaheh, (\\n lui-même sera bientôt remplacé par Sendebat.

Le pays habit<' par le père de famille et ses trois fils n'est plus Sendebar; il s'appelle Yorjjem.

On se rappelle que dans le Directuriinn, a l'endroit où le bœuf Senesba vient de quitter l'homme à qui il avait été confié, il s'in- quiète et tremble qu'il ne lui arrive ce qui est arrivé à l'un de ses congénères, qui, poursuivi par un loup et tondjé dans une rivière, n'en est tiré que pour être ensuite presque écrasé par la chute d'un mur. Dans la version de Raymond, au lieu d'un bœuf il s'agit d'un homme qui n'échappe pas à la mort.

Dans la fable du corbeau et du serpent qui fait [lartie du même chapitre, Raymond charge un loup du rôle attribué par Jean de Capoue à un second corbeau ami de celui dont les petits sont dé- vorés par le serpent.

La fable du héron et des truites, qui vi(>nt ensuite, fournit encore un exemple de l'habitude de Raymond, contraire à celle de Jean de Capoue, de baptiser ses personnages de noms propres ou tout au moins de les faire connaître par le nom de l'espèce à laquelle ils appartiennent. Tandis que le second ne se S(>rt (pie des mots qux. dam avis,\Q. premier fait de l'oiseau un héron (|u'il appelle Garca, expression fournie par la vieille version espagnole. Pour servir d'intermédiaire entre le héron et les truites, il remplace le crabe de la même fable par un chasseur.

Il nllli; L\i: IMilKWr.. 49

Dans la l'able suivaiili> ^>n le renard ligure avec 1(^ lion, le lonp, le corbeau et le chameau, Kayniond lui substilue \f daim.

Plus loin il appelle Ti/jilomjœ deux oiseaux aiiualiiiues dont Jean de Capoue n'indicjue pas l'espèce.

Il néglifïe la fable dont les personnages snni le mari, sa Cenime infidèle et leur iiie.

Je ne signale plu> dans le chapitre IV qu'une dillc^rencc entre les deux versions : dans la fable où Jean de Capoue met en présence un oiseau, un serpent et un crabe, sans autre désignation, Raymond, pri'cisant davantage, apiielle l'oiseau un hi'ron i/arcn et le serjient une vi[irre.

Le chapilre V Imisième de Jean de Capoue uo donne lieu qu'à peu d'observalions. La version de Jean de Capuue possède une l'alil(> dont h^s [lersonnagi's, ([ui soni un charpenlier. sa femme et un esclave, habitent une ville nommi'C lidslriniis dans un pays appeh' Aôczie. Dans la même table iiaymond exhibe, au lieu d'un chari)entier, un riche marchand, (pi'il fait habilanl d'un(; ville nonniK^e Oieltnn. sans dire de quel pays elle iliqiend.

Dans le chai)itre Yl ([uatrième de Jean de Caiiouei, tandis que .lean évite de nouveau les noms propres, Raymond en fait un large usage. Ainsi, dans la fable princijjale au lieu de placer un certain corbeau dans une cerlaine province, il donne au ciulieau le nom de Gebal et le met dans un pays nonnné Dizilis près d'une ville ajfpelée Morale. Il est vrai qu'il n'attribue aucun nom à la souris ipii joue cependant dans la même fable un rôle im[i(irlanl, tandis fpie la colombe dans le Direclorhtm, l'aïqielanl par son mun, crie : Sambai !

Je ne m'arrête pas aux chapiires VII. VIII et I\ cinquième, sixième et septième de Jean de Capoue .

Dans le chapilre X huitième de .lean de Ca[ioue je ne fais que la remarque suivante : le chat et le rat qui sont les deux principaux personnages portent des noms propres dans les diMix versions. Seulement dans celle de Jean ils -uiil u(immi''S. le priunier /'nulrm cl le second J{em, et dans eidle de Raymond le premier est l'eridnn cl le second, linmi.

N'ayant aucune observation inli'ressanle à pr(''s(>nler sur le cha- pitre XI (neuvième de Jean de Capoue;, je passe au suivant.

Dans le chapilre XII dixième de Jean de Capoue . les animaux n'ont pas d'emploi. Ce sont des ('^tres humains rpii les remplacent.

50 ÉTUDE Sun LES FAIÎLES LATINES

Il s'y déroule un drame dont les acteurs principaux soni, d'après Jean de Capoue, le roi Sederas, la reine Hellcbat, le fidèle ministre Beled et le vieux sage Kynaron. Modifiant un peu ces noms, Raymond change Sederas en Sedran el /ieled en liillel. Dans l'ar- gument du chapitre, au lieu de BUlel on lit Bilcr et Roillct. Il peut paraître singulier que le nom du ministre ne soit pas identique dans l'argument et dans le chapitre lui-même. Mais il ne faut pas oublier que le manuscrit 8303 a été copié sur un livre de luxe dont les titres à l'encre rouge étaient sans doute d'une main autre que celle qui avait écrit le reste du volume et que le rubricateur a pu ne pas bien lire l'écriture du copiste.

Dans le chapitre XIII (onzième de Jean de Capoue) Raymond fail d'un loui) le sage qui admoneste et peisuade la lionne, tandis que dans le Directorhim c'est un renard qui remplit cet oflice.

Je passe, sans faire de remarque, sur les chapitres XIV, XV el XVI (douzième, treizième et quatorzième de Jean de Capoue;, et je m'arrête au chapitre XVII (quinzième de ce traducteur). Dans le cha- pitre IV du Direclorium la croyance îi la prédestination avait été en quelques mots manifestée déjà par la colombe sous le filet qui la retenait; mais, tandis que dans une i)lirase très brève elle est encore proclamée comme une éternelle vérité par le jeune homme pauvre au moment où il vient d'être élevé au trône, Raymond en fait dans sa traduction l'objet de trois discours prononcés l'un par le nouveau monarque, les deux autres par deux de ses sujets.

Dans le chapitre XVIII (seizième de Jean de Capoue) les deux versions sont d'accord pour donner au canard sauvage le nom de Holgos, hébraïque d'après le Oirpctorium, arabe d'après Joël. Mais tandis que Jean de Capoue nomme Mosan l'autre oiseau qui dans la fable joue un njle perfide, Raymond l'appelle Masia.

N'ayant rien de bien intéressant à faire observer au sujet du chapitre XI \ et dernier, je ne prolonge pas davantage mon analyse.

SECTION 11.

Question à. résoudre et solution.

Il ne suffit pas d'avoir analysé le manuscrit, il reste une question à résoudre. Raymond a-t-il été un véritable traducteur, ou, malgré

D IIRIGINK 1N1))1:NNI:. 51

toutes los tiiflérenees de (h'tail que nous avons reniarriuées entre sa version et celle de Jean de Capoue, ne s'esl-il i)as comporté en simple plagiaire ?

]>Vipinion aujourd'hui admise, c'est qu'il a tiré sa version latine dune vieille traduction espagnole qui, vers 1251, avait été faite sur l'ordre de l'Infant Don Alphonse le Sage, devenu plus tard Al- phonse X, ou peut-être, si l'on en croit Benfey, par ce prince lui- même ( 1 1. Le P. Sarmiento dans ses Mémoires pour servir à ïhis- loire de la poésie cl des poètes espwjnols lâ) et Uon Rodriguez de Castro dans sa Bibliothèque espagnole oj avaient, vers la lin du siècle dernier, révéh' l'existence de cette vieille traduction dans un manuscrit de l'Eseuiial. Mais elle n'est hien connue que depuis la imblication qui imi a l'ti' faite en 1860 par Don Pascual de Gayangos dans la /Ji/)lint/i,'(jiie des auteurs espagnols ii). Suivant ce savant (•diteur, cette version a été directement exécutée non sur un texte latin, mais sur l'arabe, et Benfey, en adoptant cette opinion, a dé- montré qu'elle était parfaitement fondée (5).

11 est également hors de doute que c'est un exemplaire de cette version que Raymond a eu dans les mains, et l'on conçoit qu'il en soit réputé le traducteur latin. Mais mérite-t-il cette qualification?

Retenu par un sentiment de bienveillance exagéré, Silvestre de Sacy n'a pas voulu la lui refuser. 11 a fait plus, il a essayé de dé- montrer que c'était bien la version espagnole (ju'il avait mise en latin. 11 a, à cet effet, relevé queli[ues indices qui, en ré.alité, ne sont guère probants.

D'abord il fait observer (jue " Uaymond dil que If li\ rc s'appelle Liber de exemplis sensibilibus AVi cl que ce tilre senddi' avoir ([uehiue rapport avec celui de la version espagnole, moins amienne (pie celle de 12;)l,rnaisi)lus tôt imprimée, qui est intitulée : Exeniplario eo)it}-a los engiudis y peligros del mundo.» 11 est vrai ipic dans le manusci'it .S'oO.'t ou lil les mots Liber seusibilium auiiiialiutn e.reiiiplurum. Mais

il, Orient unil Orrulenl. lSfi-2. V(j1. I, pp. -',!)7 h 'Ml.

ii) MeinoriKX jiam lu liislmiii de la l'up.siit // l'iieliis rspannlex, Tomo [iri- mero do las obras pu-UniMi.is ilc ItfV 1', M. Kr. M:u-liii S.iniiicnto bencdiclM. Madrid, [Tùi.

(3) liihiwtecu EspnhiAii. Madrid. 1780; t. I in-fc.l.. pi). G:n et C3S.

(l) Bililioleca île Aulores espaiioles. etc., vol. .'il.

(5; Orient unit Occident, vol. I.

(6) \olices et crlrails des Manuscrits, etc., t. X. i' partie, p. 20.

52 ÉTUDE SUR LES FABLES LATINES

le mot exempla était au moyen âge une expression couramment appliquée aux ouvrages auxquels des fables étaient mêlées. Cette première remarque est donc sans valeur.

Passons à une autre. On sait que dans le Direclorium humanx vitœ le médecin de Nouschirwan est toujours nommé Berozias. Raymond l'appelle Burseôuj/; quelquefois c'est par les mots Berozias seu Berzebuy qu'il le désigne ; Silvestre de Sacy, ne connaissant pas la version espagnole de 1251, n'affirme pas formellement que le second de ces deux noms en soit tiré, mais il le suppose. « Je suis, dit-il, fort tenté de croire que Berzebuy vient de la traduction espa- gnole (1). » Sa supposition, je le reconnais, a été justifiée par la pu- blication de cette version; Barzouyèh y est nommé Bcrsehuey.

Quant au philosophe que Jean de Capoue nomme toujours Sen- debar, Raymond, à partir du dernier feuillet de son chapitre V, lui donne le nom de Sendebat, visiblement calqué sur le précédent; mais il avait commencé par l'appeler Bendabeh, nom issu de celui de Bendeba à lui fourni par la vieille version espagnole.

D'autres indices sont encore signalés par Silvestre de Sacy : au début du premier des deux, chapitres consacrés à l'histoire du lion et du bœuf le nom de l'ile Majorque, palriam Maioricam, est sub- stitué par Raymond à celui de Mathor adopté par Jean de Capoue.

Dans l'une des fables du même chapitre il est question d'un héron qui dans l'arabe est appelé oldjoum ou olgoum, que Jean de Capoue se contente de désigner par les mots qusedam avis, dont le nom espagnol est Garza et que Raymond nomme Garca.

Enfin Silvestre de Sacy prend pour exemple un autre oiseau, dont, suivant Raymond, le nom arabe est Marzan et le nom vulgaire Moratico ; or, ce nom vulgaire qui ne figure pas dans le Directorium a une terminaison espagnole.

Telles sont les preuves parlescpielles le savant orientaliste croit avoir démontré que c'est sur la version espagnole que Raymond a fait la sienne.

Qu'il y ait pris des noms de localités, de personnages et d'ani- maux, je l'admets aisément ; je suis même enclin à penser que c'est un des moyens qu'il a systt'maticiuement employés pour se faire reconnaître traducteur; mais qu'il ait vraiment mérité ce titre, c'est ce que je lui dénie.

(11 Malices el cxlrails des manuxci-ih. ctr.. t. X. 2» partie, p. 21.

DdRIGINE INDIENNE. ;13 •

Raymond clans bien des endroits n'a fait que copier le Dirfcto- riurii, et dans ceux où il ne l'a pas copié il l'a servilement imité. La chose était si patente qu'il n'était pas possible qu'elle ne fût pas avérée même pour Silvestre de Sacy. Aussi, malgré son indul- i;ence pour Raymond, s'est-il cru moralement obligé de la recon- naître (1). 11 a en conséquence fait entre les deux textes des rapprochements instructifs et notamment placé tout entier le chapitre de Raymond De regc cl ave en présence du chapitre cor- respondant du Directorium {i).

Il ne s'en est pas tenu là : dans sa Notice du Liber di' Dimi et Kalila i3\ il a mis en parallèle beaucoup d'extraits qui auraient dû l'éclairer sur le véritable genre de besogne accompli par Raymond. En voici deux qui forment, l'un dans le manuscrit 8505, l'autre dans le texte imprimé, le dernier alinéa de la vie de Barzouyèh :

TRADUCTION DE nAYMd.ND DR BKZIERS.

Et delibcravi meum consilium effici heremitam cL divino cultui depulari. (Fol. H c".) Et reclilicavi omnia niea opéra, quantumcumque poteram in melius, ut forsilan jier lioc melius valeani mihi acquirerc tranquillilatem slaliilem in isto se- eulo et future, in quo eius liabita- lores non pereunt, iiec per con- sequens moriunlur, nec aJveiiit accidens nialum quoJinipso fuerit collocatum. Et coriigebam meam animam el ipsani ab omni vicio preservabam, agens super hiis pe- nitenliam quam olim obniiseram, et permansi sempcr in bac vila. Rediens autem de Yndia ad terrani incam, transtuli ibi hune libruin et plures alios pra'Ier islum.

TRADUCTIO.N DE JEAN DE C.M'OCE.

Et deliberavi meum consilium heremila effici et divino cullui do- putari, et reclilicavi universa iiiea opéra cpiantumcumque poteram in melius, ut forsitan per bec valeam milii acquirere stabilem Iranquil- litatem iu futuro seculo, in quo eius habilatores non moriunlur, lire advenil ei accideus malum qui in ipso fuerit collocalus. Et cnrii- gebam animam meam el i|>>aiii ab omui deliclo preservabam, sujier bis agens penitentiam qua? olim commiseram et semper permansi in bac vita. Rediens autem de Yn- dia ad meam lerram, transtuH ibi bunc libruni el alius jira'ter islum.

Il semble que ce double extrait et tous ceux qu'il a plu :i Sil- vestre de Sacv mettre en face les uns des autres auraient dû achever

(1) Solices el e.rlriii/s (Irx iJUnivxrrila. clc., t. X. 2' parlip, p. 2S cl î'.l. l2' Solices et extraits des niinnisrrils. clc, I. X. 2' partie, p. 59 et siiiv. (3) Solices et extraits des rnatiuscrils, clc, 2* partie, p. 2S à 34.

S4 ÉTUDE SUR LES F.VCUES LATINES

de l'éclairer sur le véritable genre de besogne accompli par Ray- mond. Il n'en a rien été. 11 s'est au contraire ingénié à donner des procédés de ce dernier une explication qui pût le préserver do toute déconsidération.

Suivant lui (1), Raymond qui avait commencé son travail du vivant de la reine Jeanne, n'aurait pas, avant le décès de cette dernière survenu en 1305, connu la traduction latine de Jean de Capoue, et ce n'est que lorsque vers 1312 il a repris son travail, que le Directorium serait tombé entre ses mains. De là viendrait que Barzouyèh a reçu de lui deux noms différents, d'abord sans doute celui de Berzebuey ou de Berzebmj et plus tard, sous l'influence de la version latine qui lui était révélée, celui de Brrozias qu'on ren- contre en divers endroits et particulièrement dans les rubriques.

De là viendrait également que Bidpaï, appelé d'abord Bendubeli dans les quatrième et cinquième chapitres, a été ensuite nommé Sendebat, nom qui n'est que l'altération de celui de Sendebar adopté par Jean de Capoue.

Avant de présenter sa traduction à Philippe-le-Bel, Raymond l'aurait entièrement revue, et il y aurait fait, après coup, des addi- tions tirées du Directorium ;te\\es sont par exemple celle qui forme le dernier alinéa de la vie de Barzouyèh et celle où, attribuant à la version espagnole la même généalogie qu'au Directorium, il faisait du texte hébraïque la source des deux versions.

Si Raymond s'était borné, dans une traduction (jui aurait bien été son œuvre, à substituer aux noms propres de la version espa- gnole ceux qu'il aurait trouvés dans le Directorium et même à prendre rh et là des alinéas entiers de cet ouvrage pour les ajouter littéralement à son propre texte, on pourrait encore voir en lui un traducteur digne de ce nom. Mais il n'en a pas été ainsi. Quand on compare les deux traductions latines, il devient indéniable qu'il a pillé celle de Jean de Capoue depuis le commencement jusqu'à la fin de son travail.

Souvent une erreur en engendre une autre ; c'est ce qui est ar- rivé à Silvestre de Sacy : il a eu le tort de voir dans le manuscrit 8504 l'œuvre authentique de Raymond, et les développements qu'elle y a reçus d'un lettré inconnu et qui la font différer du

{i) Notices et exlrails des manuscrits, etc.. t. X. 2' partie, p. 10 et il.

OOIiir, INF. INDIENNE. y,

iJirer/orium, l'ont onsuilc empêché ù'y démêler la servile iinilntioii qu'elle recelait.

Si, au lieu de voir dans le manuscrit SoO'i une copie incomplète de l'autre, il l'avait pris pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour le vrai texte de Raymond, il est permis de croire qu'il aurait aperçu le plagiat. Ne suivons pas son exemple et comparons quelques pas- sages de ce manuscrit à ceux auxquels ils correspondent dans le Direclorium. Nous ne pourrons pas ensuite ne pas être fixés.

Voici d'abord la moralité déduite de l'histoire de Kalila et Dimna.

TRADUCTION DF. BAYMO.ND DK liKZlFR<.

Uportft viruni inlL'llii;enleiii ;ili liuiusniodi cavere et scire quiaqui- cunque querit bonum suum iii inalo alterius, pec[c]at contra se ipsum et capitur in suaruni ope- racionuni malicia e! fraude.

THADL'i'.TlON riK .IRAN DK. CAI'OCK.

Sic o|iortet virum inl.elligeiid'iu ail liuiusmodi cavere et scire quo- iiiain quicumque querit bonum suum cum malo allerius, perçai contra seipsum et capitur in ni.ili- cia operacionum j^uarum.

Ici, comme dans le dernier alinéa de riiislciire de liarzouyèh. l'identité est à peu prés complète.

Nous avons comparé les rédactions d'une même fin de chapitre. Voyons maintenant comment le di'bnt d'un autre a été formub' dans les deux versions. Considérons à cet eiret celui des Corijeaux et des Hiboux.

TllADL'CTlO.N DF, RAYMOND DF, l'.EZIKRS.

Inquid rex philosopho : Intellexi iam ea que dixisli de amicis fijeli- bus qui dildjigunt se invicem cum cordis simplicitate et anime et que fuit merces eorum circa illud. In- dica mihi de inimico si potostne cflici amicus, ut de eo eius inimici possint conliilere uUo modo, et quid est inimicicie et eius modus seu natura et r[uomodo oportet regem agcre et regere regimm suum, quaiulo advenit ei aliquid a viris iniraiciciarum suarum, utrum [lacem eorum non debeant quorere

TRADUCTION DK JF.AN IlK CAPOUK.

luquit rex pbilosoiibo Sendebar: Intellexi iam ea que di.visli milii seu declarasli de amicis fi(kdiiius qui diligiuil se invicem cum sinqdi- cilale cordis et anime et que sit mer- ces eoruni circa illud. Indica mibi nuuc tb' inimico, si polesini' eflici amicus, ut de eo eius contidaiil ini- mici, et (|uid est inimicicia et eius modus et natura, et quomodo opor- tet regem agere quando advenit ei aliquid a viris iniraiciciarum sua- lum, utrum debeat pacem eorum queiere vel non, et ulium pnssil

ÉTUDE SLll LES FABLES LATINES

vel petere ab eisdem, et utrum possit credere inimico et ei sine peiiculo adherere et sibi societa- teni osteudefre] et amorem. Et super hoc ufTer milii parabolam et doctrinam.

credere inimico suo et ei adherere et ostendere ei societatem et amo- rem; et super hoc anînna mihi parabolam.

Voilà encore deux textes presque identiques. Peut-être objec- tera-t-on que Raymond, dans la revision que, suivant Silvestre de Sacy, il aurait faite, a pu mettre après coup le début et la conclu- sion de ses chapitres en harmonie avec ceux de Jean de Capoue, mais qu'il n'a pas poussé plus loin ses emprunts. Pour nous soustraire à cette objection, comparons les deux rédactions d'une même fable. J'extrais la suivante du chapitre de la Colombe, de la Souris et du Corbeau, c'est-à-dire de la partie de sa version dans laquelle Raymond s'est, plus que vers la fin, préoccupé de dissi- muler son platiiat.

TRADUCTION DK nAYMO.ND DE BEZIERS.

Dicitur fuisse quidam venator qui, cumexivissetquadam die cum suo arcu et sagit[t]is ad venandum in silva, non procul a civilate occurrit ei cervus, et sagittans ip- sum interfecit repentine. Ac[c]epit ipsum et rediens ad domum suam cum eo, cum ambularet per viam, occurrit ei aper, et sequens eum aper eum volebat interficere illa hora. Qui cum hoc vidisset, depo- nens cervum ah liumero, aprum protinus sagit[tjavit et eum percus- sit suo corde. .Vper, vero sentiens doloris vehemenliam vulneris, in hominem inuit repentine et eum suis dentibus vulneravit, .scindens cum dentibus ventrem suum, et mortuus est homo ille et aper, et sic ambo mortui remanserunt. Et cum trausiret lupus, videns aprum et cervum ethomincin morluos,ga- visus est ultra modum ^etjin corde

TRADUCTIO.N DE JEAN DE CAI'OUE.

Dicitur fuisse quidam veuator qui, cum exivisset quadam die cum suo arcu et sagittis ad venandum in silva, non procul a civilate occurrit ei cervus, et sagittans eum interfecit, accepitque ipsum et re- dibat ad domum suam cum eo. Et cum ambularet per viam, occurrit ei aper quidam, et sequens eum aper volebat eum interlicere ; qui cum hoc vidisset, deponens cervum ab humero suo, sagittavit aprum et percussit eum in corde suo. Aper vero sentiens vehementiam doloris vulneris, irruit in hominem et vul- neravit eum suis dentibus, scindens ventrem suum, et mortuus est homo. Aper etiam cum letaliter vulneratus esset, mortuus est cum eo. Et cum trausiret ihi lupus, vi- dit aprum, cervum et hominem mortuos et gavisus est, et dixit in corde suo : Debeo conservare hec

DOItlGINE INDIENNr;.

suo lalia cogitavit : Debeo px hoc oiuuia nuo iiiveni casu fortuite consorvaro, ut sint mihi pro neces- sariis temporibus conservata, nec volo de hiis gustare hodie ullo modo ; sed suflicit mihi corrodere cordam archus. Et accedeus ad ar- chum cepit cordam rodere cum efTi'clu ; i|ue proruida subito eum percussil in cervice, et morluus cecidit illa hora.

ouluia que iuveni, ut siul niilii conservata pro temporibus neces- sitatum ; nec valobo do cis gustare hodie, scd suflicit milii nunc ro- dere cordam arcus. Et accedens ad arcum, cepit rodere cordam, que propupta subito percussit euni in tramite, et mortuus cecidit.

Si je prolongeais l'examen comparatif des deux traducUons, il donnerait les mêmes résultats. Comme on doil être maintenant édifié, je ne le pousse pas plus loin.

Il n'y a qu'une raisona donner de celle identité, et lorsciu'on esl dans la bonne roule, elle saute aux yeux.

Raymond ([ui, comme il nous rapprend, idail un'dccin, aurait, à une i'poi|ue où le lalin (dail la langue eniployi'e dans les livres d(i médecine, eu de celle langue une notion suflisanle pour acconi|dir aisément sa tàciie, si l'ouvrage à traduire avail r[v é'crit en français. Mais il est plus ((ue ])robaljle (lu'il n'avait aucune c(jnnaissancc de l'idiome castillan. Néanmoins, comme il espérait retirer un sérieux avantage de la traduidion qui lui était demnmb'e, il n'iK'sila pas à s'en charger.

Lorsque le di'cès de la reini' .leanne lui cul nionientani'inent fait perdre l'espoir qu'il avail com u, il abandonna sa traduclion, et si, après une inlerruption de plusieurs années, il s'elail remis à l'œuvre, c'est parce qu'il avait cru y voir un moyen d'enirer en relations persoiimdles avec le roi. Quant au goùl des lellres, il n'avait été pour rien dans ses résolutions.

Comment, ne connaissant pas l'idiome dans le(iuel la version espagnole avait él('! écrite, avait-il pu avoir la témériU': d'accepter une mission qu'il élail incapable de riMiiplii- ? Voici la seule exjjli- cation qui s'en puisse donner : il n'ignijrail pas l'exislence du Direclorlinn v\ l'iPiigine eomnume des versions hebran[ni' el espa- gnole, el il s'elail dil (pie, le Dlrecturiuin (danl la version du lexte iH'braïque, il lui (dail facile de le ciquei' el de le faire passeï' pour celle du texle espagu(d.

On comiu-end ci' (Uie diuis ces conditions a du i''lre sa version ;

38 KTLDE SLR LES FABLES LATINES

il était presque fatalement condamné à manquer du vulgaire gronre d'honnêteté qu'on appelle la probité littéraire.

Maintenant, pour qu'on soit bien fixé sur les procédés auxquels il a eu recours, je tiens ici à le redire, il n'a pas toujours, comme dans les textes que je viens de prendre pour exemples, copié pres- que littéralement le I)ii-ectorium. Le plus souvent entre les deux versions les différences sont plus grandes; tantôt, tout en conser- vant à une phrase les mêmes mots, il en a changé l'ordre, tantôt il en a supprimé quelques-uns, tantôt il en a ajouté plusieurs. Sou- vent il a ainsi violé les règles grammaticales ; mais il n'a guère atteint son but ; car un examen bien attentif n'est pas nécessaire pour apercevoir ses larcins.

Du reste, il n'a pas tardé à se fatiguer de ce singulier genre de démarquage. Supposant sans doute que la reine Jeanne pour qui il avait d'abord entrepris sa version et Philippe-le-Bcl à qui il l'a ensuite dédiée, ne connaitraient pas le Direclorium ou ne songe- raient pas à rapprocher les deux versions l'une de l'autre, il s'est de moins en moins efforcé de créer entre elles des différences fac- tices, et, comme Silvestre de Sacy l'a lui-même observé, à mesure qu'il s'éloignait davantage du commencement de son œuvre, il s'est de plus en plus rapproché de celle de son devancier.

Voilà, selon moi, la solution du problème ; en voyant combien il était facile de la découvrir, je m'étonne que les érudits se soient tant torturé l'esprit pour ne parvenir qu'à se fourvoyer.

SECTION m.

Analyse de la version amplifiée.

Nous avons vu ce qu'était la pri'tendue version latine par Ray- mond de Béziers du texte espagnol du livre de Kalila et Dimna.

Cette version, comme je le montrerai plus loin, a attiré l'atten- tion d'un religieux lettré qui, voulant la faire servira l'enseigne- ment de la morale chrétienne, y a, dans ce Init, introduit à profusion, sous la forme de citations en prose et en vers, des additions qui en ont doublé le volume.

Ces additions nous ayant été conservées dans le manuscrit SoOi de la Bibliothr'quo nationale, nous allons d'abord analyser son texte.

D ORIGINE INDIENNE. Bî)

C'est un livre de luxe du petit format in-ful., dont les feuillels en parchemin perlent 169 numéros inscrits à une époque peu ancienne, dont l'écrilure à deux colonnes du xiv" siècle est, au commencement du moins,. de la main d'un calligraphe, mais pul- lule partout de fautes g-rossières, et qui est orné d'un très grand nombre de miniatures d'un joli coloris, mais d'un médiocre dessin, surmontées de légendes explicatives à l'encre rouge.

Le premier feuillet forme à lui seul un cahier, ajouté au manu- scrit à une époque où il était déjà terminé. Il dépend d'une feuille dont la première moitié avail. d'après Silveslrc do Sacy, été collée sur la face intérieure du premier des piafs, mais a sans doute été déchirée et a complètement disparu.

Sur le recto de ce premier feuillel, qui autrement serait blanc, on lit la note suivante, que Silvestre de Sacy, sans que rien l'y autorise, suppose être de la main du copiste Devassenex. « Cr livre ijcij contient iiij foi/s rpiarante fcullies et viij feulUes de x soij '1) chacun qui monte environ iiij escus a mn rchandcr asse. »

Les deux colonnes du verso du premier feuillet sont occupées par un préambule qui a été composé sans doute après coup et dans lequel, sous une forme un peu différente, sont exprimées les mêmes idées que dans la di'dicace placée en li'te du manus- crit 8505, à savoir : le r(^L:ret de n'avoir i)as accès auprès du roi de l'rnnce, el la ri'soluliiin prise, pour l'olilenir, de prcici'iler à l'arliè- vement, inlerromim après le décès de la reine, de la version entreprise pour elle.

Remanjuant qu'il n'y a aucune ponctuation après le dernier mot de ce préambule, Silvestre de Sacy le suppose inroniplet ; mais cela n'est pas présumalile: car la dernière phrase est entière, el la page suivante est blanche.

Cette page est la première d'un second cahier (pii, çomnie le premier, n'a été forme que d'une feuille, mais dont les deux feuil- lets, en ce qui touche le verso du premier el le recto du second. n'ont pas été inmn'Mliatement utilisés. Ce verso el ce ri'cto sont di- visés chacun en deux colonnes. La premièri' du verso est occupée par trois légendes explicatives de troi> jolies niiniatures collées en face sur la deuxième colonne. La ])reniiére i-oloiuie du recto est

I .\insi pour .«0/.5.

60 KTL"DE SCn LES FABLES LATINES

également remplie par trois légendes en face desquelles étaient de même collées trois miniatures, depuis longtemps réduites a deux par la disparition de la première. 11 y a ainsi six légendes écrites, la première en encre bleue, la deuxième en encre d'or, la troisième en encre de carmin rosé, la quatrième en encre de minium ou de cinabre, la cinquième en encre d'or, et la sixième en encre verte.

Les cinq premières représentent des cérémonies qui ont eu lieu à Paris en l'année 1313, le jour de la Pentecôte et les jours suivants. Elles sont de mêmes dimensions. La sixième, qui est un peu plus grande que les autres, donne le spectacle de la présentation du livre qui aurait été faite par Raymond à Philippe-le-Bel au cours de la même année, sur le conseil de l'évêque de Chàlons, chancelier du roi, désigné dans la légende par les lettres P et R, initiales de son nom. Silvestre de Sacy croit que ce personnage est Pierre de Latilly, qui fut élevé à la dignité de chancelier le jeudi après le Dimanche de Quasimodo de 1313, élu peu de temps après évoque de Châlons-sur-Marne , mais sacré sculemeni le 2 décembre de la même année.

C'est le second feuillet de ce deuxième cahier qui est le i)oint de départ des 169 numéros que porte le manuscrit.

Le numéroteur a négligé les deux premiers feuillets du manu- scrit. Ce n'est pas la seule faute qu'il ait commise ; d'abord, omet- tant le n" 8, il a inscrit le n" 9 sur le feuillet venant immédiatement après celui auquel il avait donné le n" 7 ; puis il n'a pas aperçu qu'il manquait au manuscrit un feuillet après celui qui avait reçu le n° 9, et un autre après celui qui porte le n° 22. Il s'ensuit que les feuillets qui ont reçu les n°' I, 9, 10 et 23 sont en réalité les feuillets 3, 10, 12 et 2ti, et que, si l'on tient compte des deux manquants, les numéros devraient aller de 1 à 172. Du reste, il est possible que le numérotage, s'il remonte à l'époque où le manuscrit a été exécuté, ait bien eu pour point de départ le premier feuillet employé par le copiste. Car, ainsi que je l'ai expliqué plus haut, ce qui précède n'a été écrit que plus tard, de sorte qu'on peut dire encore que c'est toujours au même endroit qu'est le début du livre. Quoi qu'il en soit, pour la commodité de ceux qui voudront recourir au manuscrit, j'en ai dans mon édition conservé le nu- mérotage.

I) UUIGIXF. iXDIENM:. 61

Continuons notre analyse. Le liaul di;' la dcrnirre pai^e du deuxième cahier, où se trouve le véritable commencement du livre, est orné d'une lar°:e miniature, aussi artistique que les pré- cédentes qui, au centre, représente Philippe assis, couronné, et assisté de cinq jiersonnages debout. Voici comment Silvestre de Sacy les identifie (1) : « A sa droite est la reine d'Angleterre, Mar- guerite, fille de Philippe et femme d'Edouard II, et à sa gauche le roi de Navarre, Louis, tils du roi de France; Marguerite et Louis sont debout et portent la couronne; à la droite de Marguerite, sont deux autres princes, et un troisième est à la gauche du roi de Navarre; ces trois princes sont vêtus d'une robe bleue et couverte de fleurs de lis d'or, en tout pareille à celle de Philippe-le-Bel. Deux de ces princes sont, sans doute, Philii)pe, comte de Poitou, el Charles, comte de la Marche, qui occupèrent dans la suite, l'un et l'autre, le trône de France; il est difficile de dire quel est le troi- sième; serait-ce Charles de Valois, (nicle de Philippe-le-Bel, ou plutôt le fils de Charles? >

La dédicace vient immédiatement après la miniature. Raymond s'y dit de Bé-ziers et s'y qualifie médecin. Il n'indique plus, comme dans la dédicace du manuscrit 80O0, ([uel est le véritable but qu'il poursuit: il explique que le livre de Kalila et Dimna a été traduit en langue espagnole, qu'il n'était intelligible ni pour la reine Jeanne à qui il avait été offert, ni pour les personnes à qui celle langue n'était pas familière, que sur l'ordre de cette reine il l'avait fait passer dans la langue latine, plus généralement connue, ([u'en agissant ainsi il avait v<iulu glorifier Dieu, être utile au public, honorer le roi et la reine, ainsi (|ue le roi de Navarre Louis, la reine d'Angleterre Marguerite et les princes Philiiq)e el Charles, enfin en faire hommage au roi lui-même.

Il avertit qu'il a fait des additions en vers et en prose, (|ui ont été écrites à l'encre rouge pour qu'on pût les distinguer de l'onivre véritable.

Enfin il annonce que dans le ju'ologue on verra pourquoi le livre a été intituh' Kalila et Dimna, pourquoi on l'appelle aussi \g. Llure royal, comment il a été approprié à l'instruction des rois et des grands et comment il a été divisé en dix-neuf chapitres.

;i) Solicef: el e.rirails des manuscri/x. etc., t. X. 2' parlif. pp. 7 et 8.

52 KTUDE SUR LES l'.VBLES LATINES

La dédfcace, ii peu près dans les mêmes termes que dans le manuscrit 8505, est suivie du prologue qui ici commence par une invocation à la Sainte-Trinité. 11 est bon de mentionner ce détail, parce que nous trouverons toutes conçues dans le même esprit les nombreuses interpolations dont le manuscrit 8504 a été chargé.

Les explications sur les points indiqués à la lin de la dédicace sont présentées dans le prologue à peu près comme elles l'avaient été à la même place dans le manuscrit 8505. On y rencontre la même erreur relativement à la prétendue origine indirectement arabe et directement hébraïque de la version espagnole, et un renseignement à peu près semblable touchant le mandat donné à Raymond de traduire cette version en latin.

Comme dans le manuscrit 8505, le prologue est suivi de l'argu- ment des chapitres, qui est beaucoup plus explicite. Non seulement il est plus développé, mais encore il comprend l'analyse des fables et l'indication de leur nombre et de celui des vers et des miniatures qui y sont contenues.

D'après les comptes relatifs au nombre des fables et à celui des vers, il y aurait dans le premier chapitre 3 fables et 50 vers, dans le deuxième ni fables, ni vers, dans le troisième 6 fables et 33 vers, dans le quatrième 21 fables et 137 vers, dans le cinquième 3 fables et 137 vers, dans le sixième 5 fables et 164 vers, dans le septième H fables et 102 vers, dans le huitième 2 fables et 48 vers, dans le neuvième 2 fables et 15 vers, dans le dixième 1 fable et 15 vers, dans l'onzième 1 fable et 54 vers, dans le douzième 3 fables et 29 vers, dans le treizième 1 fable et 19 vers, dans le quatorzième 2 fables et 4 vers, dans le quinzième 1 fable et 21 vers, dans le seizième 1 fable et 2 vers, dans le dix-septième 1 fable et pas de vers (1), dans le dix-huitième 7 fables et 15 vers. Mais il ne faut ])as s'en rapporter à cette double énuméralion. Si on la considérait comme exacte, il n'existerait dans les dix-huil premiers chapitres que 61 fables.

Quant à l'argument du dix-neuvième chapitre, il n'en existe plus

(1) Silveslre de Sacy a commis une grosse faute, en lisant dans l'argument (lu chapitre xvii les mots « muUi versus », au lieu de " nulli versus », c'est-à-dire tout l'inverse de ce que portait le manuscrit, dans lequel, en effet, ce chapitre, au lieu de posséder beaucoup de vers, n'en 'renferme aucun. Voyez Nolices et exlrails des )nanuscrils, etc., t. X, 2' piirtie, p. 17.

DOrtIGINE INDIENNE. C3

que les jircniii'res lignes; le reste, s'étant trouvé sur le premier des feuillets actuellement nianquanls, a disparu, de sorte iiu'oa ne peut savoir quel nombre il indi(iuait; comme il n'existe dans le chapitre qu'une fable et six vers, le nombre total des fables serait de 6"i, et celui des vers, de 531, tandis (ju'en réalité il y en a beaucoup plus.

A l'égard des miniatures, l'analyse des chapitres n'en fournil pas non plus une nomenclature bien exacte; elle en suppose, sans indication de quantité, au premier chapitre, qui n'en possède pas, n'en reconnaît aucune au deuxième qui, en effet, en est privé, et en attribue au troisième 9, au quatrième 9, au cinquième 16, au sixième \i. au septième lo. au huitième i, au n(nivième 3, au dixième I, à l'onzième 3. au douzième 13, au treizième 2, au quatorziiMiie -2. au quinzième o, au seiziènK^ 3, au dix-septième 3, et au dix-huitième 13, soit au total Ilo, qui, si l'on y ajoute celle du chapitre .\IX, conduiraient au nombre de 116. Mais ce nombre est inférieur au vrai, qui est de t{3 et ([ui même serait de Ho, si le miniaturiste n'avait pas omis de remplir jiar deux de ses miniatures les espaces blancs ménagés pour elles sur le verso des feuillets 135, c. 1 et 136, c. 1.

Disons maintenant que, si les arguments des dix-neuf chapitres en contiennent une plus complète analj'se que ceux du manuscrit 8503, en revanche ils n'ont aucune table alphabétii|ue à leur suite.

Nous avons maintenant à examiner les chapitres. Comme, lorsque j'ai rendu compte du contenu du manuscrit 8505, je les ai déjà analysés et qu'on en trouvera le texte entier dans cette édi- tion, j? serai bref.

Et d'abord je i)asse, sans m'y attarder, sui' les deux premiers, ([m renferment l'introduction d'Abdallah-ibn-Almokalfa et le i-eiit du voyage de Barzouyèh dans l'Inde, et j'arrive immédiatement à la biographie du célèbre médecin. C'est ici surtout (iu(^ l'amplili- cateur s'est donné carrière; il a fait de Barzouyèh un moine chrétien (1) et dans le langage qu'il lui a pn'-li} il a i)laei' tout un traité de morale religieuse.

On se rappelle que, dans le texte du manuscrit .s;i03. Barzouyèh interpelle plusieurs fois son âme et lui fait du prolixes remon-

1 Xolices el ejirails des 7)ianuscrils. etc., t. X. 2' parlu\ p. Jj.

64 ÉTUDE SUR LES FABLES LATINES

trances. Cela ne suffit pas à l'amplificateur, qui le fait lon2:uenient discourir sur les trois vertus tiiéologales et principalement sur la charité. Barzouyèh prend ensuite la résolution de se consacrer aux pauvres matériellement et spirituellement, et il part de là pour expliquer comment il les servira par la raison, la tendresse, la vue, l'ouïe, l'odorat et le toucher.

Puis il s'adresse à Dieu, et son invocation affecte la furuie d'un hymne composé de vingt-six vers hexamètres.

Après, il s'endort et, dans son sommeil, il voit le Paradis qui s'ouvre devant lui et dans lequel Dieu, la Vierge, les anges et les saints lui apparaissent.

A son réveil, il se rappelle ce qu'il a contemplé, et c'est en cent soixante-huit vers hexamètres qu'il en fait la pompeuse description.

Le reste du chapitre ofTre de nombreuses citations presque toutes en vers, qui, seulement vers sa fin, cessent de l'encombrer.

Après l'histoire de Barzouyèh viennent les chapitres IV et V, que je ne dois pas entièrement négliger. Ce sont ceux qui renferment l'histoire du lion et du bœuf. Dans le vrai texte de Raymond, comme dans le Directorinm, Dimna, pendant l'instruction de son procès, qui reste longtemps indécise, ne cesse de nier sa perfidie et n'en finit pas moins, sur la déposition du léopard, par être condamné à mort, mais ne fait aucun aveu avant de subir sa peine.

11 y avait là une trop belle occasion de faire un cours de morale chrétiennepour que l'amplificateur ne se fût point hâté de la saisir.

Lorsque Dimna voit qu'il est condamné et qu'il n'a plus d'intérêt à rien dissimuler, il se préoccupe du sort qui l'attend dans la vie future et demande un confesseur. Et quel confesseur? Non, jamais on ne pourrait le deviner. L'amplificateur s'est rappelé qu'il avait métamorphosi': Barzouyèh en religieux chrétien; mais il a oublié en même temps que ce religieux n'avait jamais été un personnage mythologique, et que c'était le célèbre médecin qui a réellement vécu et dont le nom n'avait été mêlé aux fables d'origine in- dienne que parce qu'il les avait importées de l'Inde en Perse. Et c'est de lui qu'il a fait le confesseur demandé par Dimna : petUt Beroziam heremitam vl ab ipso confiteretur (I). Il est vrai que, dans le manuscrit, au-dessus du mot Beroziam le mot vulpcm a été

(1) Voyez fol. "j" >•.

D'ORIGINE INDIENNE. G3

t'crit en lettres plus petites. Mais ectte glose a étù iinaiîiin'e par un correcteur qui a essayé de rendre raisonnable l'intervention de Barzouyèh, en faisant de lui un renard qui aurait porté le même nom que le médecin de Nouscliirwan. Mais 1 aniplilicaleur n'est pour rien dans cette explication.

Dimna à qui, à la condition de ne rien dissimuler, l'absolution est promise, s'attribue tous les méfaits possibles ; puis il est absous. Tout cela donne lieu à des développements qui sont systématique- ment allongés : le récit est interrompu par la description des sept péchés mortels en quatrains léonins au nombre de deux par péché.

Enfin l'heure du supplice arrive, et Dimna y marche en réci- tant quarante-six vers également léonins par les(jucls il exprime son repentir.

On voit combien ce dénouement du drame est loin de la forme primitive delà version de Raymond. Il est vrai que les modifications et les interpolations ne sont pas toujours aussi considérables. 11 semble même que, comme Raymond, qui, sous l'influence d'une lassitude croissante, s'était de moins en moins efforcé de dissimuler son plagiat, l'amplificateur, cédant aussi à la fatigue, ait donné à ses additions une extension de moins en moins grande. Mais, jusqu'à la fin, elles sont nombreuses et quelquefois d'une jjrolixité désespé- rante. C'est ainsi que dans le chapitre Vil, où il s'agit de la guerre entre les Hiboux et les Corbeaux, parmi les interpolations, il en est une qui s'étend du commencement du feuillet 84'', c.-2, du ma- nuscrit 8504 au commencement du feuillet 96', cl et, par con- séfiuent, remplit vingt-cinq pages ou cinquante colonnes.

Ces énormes additions ont eu quelquefois leur contre-partie et, en changeant l'ordre des idées, ont entraîné des suppressions qui ont été pour les deux manuscrits de Raymond une nouvelle cause de divergence.

Je n'en finirais pas, si j'entreprenais de signaler toutes les par- ticularités intéressantes qu'offre le manuscrit 8504. Il en est une pourtant ([ue je ne puis passer sous silence : ce n'est pas seulement lie sentences et d'aphorismes en prose et en vers et de disserta- tions philosophiques que se composent les additions, c'est aussi de quelques fables. Il en a étt' ainsi introduit cin(i qui sont : les deux Colombes et leur Libérateur; les Bœufs, le Laboureur et le Loup;

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66 NOTICE SUR LES FABLES LATINES

l'honnête Femme, la Vieille et le jeune Amoureux; la Femme bien gardée et le Mari bafoué; l'Espagnol en voyage et le Dépositaire infidèle. La première appartient au chapitre XVII et les quatre autres au suivant.

SECTION IV. Questions à résoudre et solutions.

J'aurais terminé l'analyse de l'œuvre de Raymond, s'il ne me semblait pas utile de rectifier quelques erreurs qui se sont d'autant mieux propagées que c'est Silvestre de Sacy lui-même qui les a commises.

Suivant lui, le manuscrit 8503 aurait été copié sur le manu- scrit 8504, et ce dernier serait tout entier l'œuvre de Raymond de Béziers et serait celui qu'il aurait offert au roi Philippe-le-Bel.

Première question. — Le manuscrit 8303 a-t-il été copié sur le manuscrit 850 i?

Parlant du manuscrit 8503, Silvestre de Sacy s'est exprimé ainsi : « Il n'y a aucun doute que ce manuscrit ne soit une copie du manuscrit 850 J, et je crois qu'une note qu'on lit au commen- cement de ce dernier et que j'ai rapportée précédemment, est de la main même de Devassenex (1). »

Plus loin, le même savant ajoute : « J'ai dit que le copiste du manuscrit 8503 suit en général le texte du manuscrit 8304 ; cela est vrai, mais avec une restriction remarquable, c'est qu'il omet presque toujours les vers et les citations de toutes sortes d'auteurs dont Raymond a embelli ou plutôt surchargé sa traduction. Si le copiste Devassenex n'a pas fait cela uniquement pour abréger son travail, c'est une preuve de goût et d'un jugement droit de sa part, ou de la part de celui par l'ordre duquel il a fait cette copie (2). »

Partant de cette idée certainement fausse qu'il n'a jamais existé que deux manuscrits de la version de Raymond, Silvestre de Sacy en a tiré cette déduction, qui devenait toute naturelle, que le ma- nuscrit 8504, plus ancien ([ue l'autre d'environ un siècle et demi, en était le père.

fl) Voyez Xolices et pxlrtii/s îles manuscrils, elc, t. X, p. 41!. [■>) Loco ciliilu, p. i'I.

DORICINE INDIENNE. 07

Ce qui, à preniii-rc vue, pont conduiro ii cette erreur, c'est ([u'il rcssiM-t (lu texte du UKinuscrit SoOo que la cmiie qu'il renferme n'a pu être prise ([ue sur un exemplaire de luxi'. En effet, quoi- c|u'il soit dépourvu de tout ornement, on y trouve toutes les lé- gendes explicatives des miniatures qui existaient dans le modèle employé par le copiste, et, comme le manuscrit 8504 a été enri- chi de légendes identiques et de miniatures qui correspondent parfaitement à ces légendes, on n'en doit être que plus porte à conclure que c'est sur ce manuscrit qu'il a été copié.

Je vais d'abord montrer que ce raisonnement pèclie par la base. C'est le même que celui qui a induit en erreur M. Robert dans son h'ssai sur les fiibidistes qui ont pri:ri':di; La Fontaine; lorsqu'il eut aperçu, à la Bibliothèque nationale, le manuscrit enluminé qui ren- ferme les fables de Walther l'Anglais et une partie de celles d'Avia- nus, il pensa également qu'il n'existait pas d'autre exemplaire aussi richement décoré, et les fautes nombreuses qui le désho- noraient et ijue d'ailleurs il n'avait guère aperçues, ne l'ont pas empèclu' d'y voir un livre unique, qui ne pouvait être que l'exem- plaire offert suivant lui. en 1333, à la reine de France Bonne de Luxembourg, femme de Jean-le-Bon. (tr, il se trompait étrange- ment ; car il y a aujourd'hui, il est vrai, sous un format un peu plus petit, deux exemplaires manuscrits du même livre, moins fautifs, mieux calligraphiés et pourvus de pareilles miniatures, qui sont conservés, l'un au British Muséum, l'autre dans la Bibliothèque royale de Bruxelles.

La version de Raymond de Béziers avait été traitée de la môme façon et, qui plus est, vers la même époque.

Non seulement il a pu exister d'autres manuscrits de la même version ornés de miniatures semblables, mais encore il est cons- tant que c'est sur un des autres que le manuscrit S.'iO.i a été copie.

On a vu plus haut, dans la dédicace de Raymond, par la copie cjue j'en ai donnée, qu'il s'y trouve deux légendes explicatives de deux miniatures; or, ni ces légendes, ni les miniatures correspon- dantes n'existent dans le manuscrit SoOt; ce n'est donc pas sur ce manuscrit que la copie a été prise Ln duln', par les détails dans lesquels je suis précédemment entre, ou sait d('jà que, si l'on exa- mine les miniatures du manuscrit «oOi, on y constate deu::

68 ÉTUDE SUR LES FAULES LATINES

lacunes. 11 s'y trouve deux espaces blancs qui étaient destinés à en recevoir chacun une. Dans l'un de ces vides, la légende existe; dans l'autre, elle fait défaut; au contraire, les deux légendes figu- rent dans le manuscrit 8505. Comment en serait-il ainsi, s'il avait été copié sur le manuscrit 8S0i? Il aurait donc fallu que le copiste inventât l'une de ces deux légendes? On peut encore le prétendre pour celle qui se rapportait à un espace blanc destiné à être rempli; mais les deux de la préface, auxquelles dans le manuscrit 8o0i ne correspondaient ni miniatures, ni espaces blancs, comment les expliquer?

Si l'on pouvait faire à cette question une réponse satisfaisante, tout ne serait pas dit. Pour qu'on pût soutenir que Devassenex a exécuté son travail sur le manuscrit 8304, quatre choses seraient encore nécessaires : il faudrait établir qu'en faisant sa copie, il a bouleversé dans sa dédicace et dans son prologue toute la suite des idées de son modèle, qu'il a rétabli les phrases elles mots oubliés, qu'il a pu discerner les mauvaises leçons et en substituer de bonnes, et, qu'enfin il a été assez habile pour éviter d'introduire dans sa copie tout ce qui était étranger à la simple version du Livre de Kalila et Dimna. Examinons ces quatre points.

1° On connaît assez les différences qui séparent les dédicaces et les prologues des deux manuscrits pour qu'on sache à quelles sérieuses modifications le copiste aurait eu à se livrer. Je n'ai donc sur ce premier point rien à démontrer.

2° Mais est-il vrai que, dans le manuscrit 850i, il y ait de nom- breux mots et môme des phrases oubliés dont le manuscrit 8505 rend possible la restitution? Je ne peux pas faire ici le relevé de toutes les omissions du premier auxquelles le second permet de remédier. Mais qu'il me soit permis de citer un court exemple et de renvoyer pour le reste aux notes dont le texte est accompagné au bas des pages.

Voici quelques lignes du dernier chapitre de l'ouvrage, que j'extrais du manuscrit 8505 : u Ait vulpes : Quando te ventus inva- dit a dextris,ubi reclinas caput tuum? Sub sinistris, [respondil pas- ser.] Et ait ad eum iterum vulpes : [Quando te ventus perculit in] facie(m) et partibus posterioribus? [Hespondit passer : Sic facio.] »

Tout ce qui est ici imprimé en italique fait défaut dans le ma- nuscrit 850i.

DORIGINE INDIENNE. 69

Mais ce ne sont pas seulement des mots et des phrases qui, malgré toutes les additions dont il a été bourré, manquent dans ce manuscrit et heureusement se retrouvent dans l'autre. Ainsi, à la fin de son chapitre X, le texte omis occupe dans le manuscrit SoOo les leuillets 133» à 135'', c'est-à-dire six pages entières. Si après cela on persistait à soutenir que Devassenex a fait sa copie sur le manuscrit 850i, il ferait de ce copiste un véritable auteur, et je ne crois pas que personne ait cette pensée.

3° Quant aux leçons qui, lorsqu'elles sont différentes, sont pres- que toujours meilleures dans le manuscrit 8505, le nombre en est considérable. Mais la nomenclature en serait fastidieuse, et je ne puis, pour les faire apprécier, que renvoyer aux notes courantes placées au bas des pages sous le texte du manuscrit 850 1.

{" Maintenant le copiste Devassenex a-t-il été assez clairvoyant pour ne transcrire aucune des cilaliims qui encombrent la version de Raymond? Sur ce dernier point il est encore impossible de se ranger à l'avis de Silvestre de Sacy.

Il est vrai que Devassenex se ([ualifie maUrr-ps-arts : mais, d'nna part, les fautes dont sa copie, quoique des deux la meilleure, est émailli'e et qu'un latiniste de force ordinaire n'aurait pas com- mises et, d'autre part, la maigre rémunération qui lui avait ('té allouée prouvent qu'il ne devait être qu'un* copiste sans grande valeur; aussi, si les leçons de sa copie sont presque toujours les plus exactes, cela tient moins à ce qu'il était plus instruit que ne l'avait été le copiste qui avait exécuté le manuscrit enluminé, qu'à ce qu'il avait fait son travail sur un modèle beaucoup moins iantif. En voyant qu'il avait transcrit toutes les légendes de son modèle qui, dans sa copie dénuée de toute enluminure, ne pouvaient se [apporter à rien et que, s'il en avait compris le sens, il aurait dû omettre, j'en arrive à me demander s'il avait du lalin la moindre notion et dans quels arts il était maître.

Si maladroitement que les additions aient i'{i''. soudr^es au vrai texte de la traduction, l'endroit précis où la soudure a (Mé faite n'est pas toujours nettement visible, et le savant le plus avisé n'au- rait pu opérer chaque coupure avec la certitude de l'avoir effectnéi^ à la bonne place. Pour qu'une parfaite ventilation fùl possible, il eût fallu que, comme l'annonçaient les dernières lignes de la di'- dicace, toutes les additions sans exception, même celles cousis-

70 ÉTUDE SL'U LES FABLES LATINES

lant dans un simple mot, eussent été écrites à l'encre rouge dans le manuscrit 8o0i; mais cette précaution a été très mal observée.

Dans ces conditions, comment Devassenex, sur la faible instruc- tion duquel nous sommes maintenant fixés, aurait-il procédé si, tirant sa copie du manuscrit 8504, il avait voulu débarrasser la traduction de Raymond de toutes les herbes parasites dans les- quelles elle était, pour ainsi dire, étouffée? Suivant à la lettre l'in- dication du manuscrit 8304, il n'en aurait distrait que ce qu'il aurait vu écrit à l'encre rouge, et il aurait conservé ainsi un nombre considérable d'interpolations et notamment les cinq fables des chapitres XVII et XVIII dont il a déjà été question.

Ces explications doivent paraître amplement suffisantes. Si néanmoins on ne s'en contentait pas et si l'on voulait encore que Devassenex eût été capable de faire exactement le départ entre les deux séries d'éléments dont le manuscrit 8504 a été formé, j'ajou- terais qu'on sait maintenant combien sont sensibles les difTérences entre les deux manuscrits de la Bibliothèque, même dans les parties qui leur sont communes et principalement dans le pro- logue et dans la dédicace. Or, étant donné la nature de la besogne assignée à Devassenex, on ne peut admettre que, même s'il en avait eu la capacité, il aurait eu l'idée d'opérer des modifications si importantes dans une œuvre qu'il était seulement chargé de transcrire. Il n'a donc été que copiste, et sa copie il l'a faite sur un manuscrit enluminé qui ne contenait que le simple texte de la version de Raymond.

J'ajoute que, si aujourd'hui on peut éliminer tout ce qui est ivraie, c'est parce que, en faisant sa copie sur un manuscrit qui ne possédait que le bon grain, Devassenex à son insu en a fourni les moyens.

En voilà, je crois, plus qu'il n'en faut pour montrer que des deux manuscrits le plus jeune n'a pas été le fils du plus ancien.

Deuxième question. — Le manuscrit 8504 est-il tout entier l'œu- vre de Raymond de Béziers?

Au début de mon examen analytique de ce manuscrit , j'ai affirmé, sans l'établir, que Raymond n'était pour rien dans les additions faites à sa version. J'ai maintenant à le démontrer.

A cet égard il me semble encore facile d'être fixé. De tout ce

D'ORIGINE INDIENNE. "1

qui a T'ii; dit il ressort qu'un point capiliil est déjà acquis, c'est que Raymond, à l'origine, n'est pas sorti des limites prescrites à toute œuvre qui a la prétention d'être une traduction et que c'est par un travail ultérieur que l'amplitication a été faite. Est-ce Raymond qui l'a faite? voilà ce qu'en quelques mots je vais dis- cuter.

Si l'on s'en rapporte aux dernières phrases de la dédicace, on répondra affirmativement; en ellet, on y lit ce ([ui suit : •■ In ([ud (piidem libro addidi versus, proverbia, auctorilates et alia .secun- dum propositam materiam, prout in ipso libro lector poterit intu- eri, dictasque additiones duxi per rubeum, ut ab ipso libro antiquo discerni valeant, conscribendas. » A la preuve tirée de cette décla- ration on peut ajouter, pour la fortifier, cette phrase de Silvestre de Sacy : <■ 11 n'y a aucune raison de douter de ce que Raymond dit dans les textes que nous avons rapportés (1). »

Avant de proclamer ainsi qu'il n'y avait pas lieu de suspecter sa sincérité, il aurait été prudent de se demander s'il était l'auteur des phrases qui viennent d'être transcrites. Du moment que des additions considérables avaient été faites à sa version, il était tout naturel qu'elles fussent annoncées soit dans le prologue, soit dans la dédicace, et l'annonce ainsi placée faisait des additions son œuvre.

En réalité il y l'Iail étranger, cl il ne pouvait guère en être autrement. Raymond, comme la jilupart des plagiaires, avait dû l'être par nécessité. Il l'a été parce que la notion de la langue espagnole lui manquait et qu'il ne pouvait traduire un ouvrage écrit dans cette langue. On ne peut dès lors supposer qu'il ait voulu d'une part, comme ampliticateur, compliquer une besogne (lue, d'autre part, comme traducteur, il avait tenu à simplifier. Mais, s'il avait agi ainsi, il aurait en outre avec plus d'à-propos évoqué les pensées morales des prosateurs et des poètes, et il ne les aurait pas intercalées au hasard au milieu d'un récU, d'un dia- logue et même d'une simple phrase brusquement suspendus, puis repris sans transition.

Je prends un exemple de la façon doul les inleri)cilaliuns (nil été faites, et, pour le rendre moins fastidieux le choisissant aussi

(1) Notices et extraits des manuscrits, cti'.. t. X, 2" partir, p. 10.

72 ETUDE SUR LES FABLES LATINES

court que possible, je l'emprunte du chapitre Vil : De turba Stitrno- rum et de turba Corvorum.

Un corbeau, pour sauver sa race, s'est volontairement livré aux hibous ses ennemis qui se sont méfiés de lui et près desquels il a été exposé à la mort. Mais sa ruse a réussi et, revenu auprès de son roi, il lui rend compte de ses épreuves et lui dit : « Vere hec omnia super me transierunt,et ea recepi et susiinui patienter, spe- rans salutem et franquillitatem pro nobis fufuram flnaliter eve- nire. » Au milieu de cette phrase, entre les mots patienter et spe- l'ans, voici ce qui a été intercalé : « Quia dicitur : Oui se humiliât exaltabitur et qui se exaltât humiliabitur.

Cum liene descendis, tune in sublimia tendis ; Tune te subniiltis, eum te in sublimia mittis. »

Cette citation est bien courte ; je pourrais en ajouter beaucoup d'autres plus longues; je m'en abstiens, mais j'affirme que les interpolations sont faites d'une façon si constamment maladroite qu'à la simple lecture on ne cesse de distinguer deux œuvres qui, ayant été mal mélangées, ne se sont nulle part bien fondues en- semble.

Des deux Raymond n'a écrit qu'une. Quant à l'autre, ainsi que je l'ai déjà dit, je la crois d'un moine à la fois très dévot et très érudit qui, voyant dans la traduction du médecin de Béziers un monument de morale païenne conçu et exécuté sous une forme attrayante, a jugé qu'il en pouvait faire et en a fait un livre de propagande chrétienne.

Troisième question. — Le manuscrit 8504 est-il celui qui a été offert au roi Philippe-le-Bel?

Ce qui vient d'être dit au sujet de la deuxième question préjuge la solution de la troisième. Il est certain que Raymond n'a pu vou- loir offrir au roi que son livre tel qu'il l'avait conçu et exécuté. Si, comme je l'ai établi, les additions faites à sa version n'émanent pas de lui, le manuscrit 8504 ne peut être celui dont il a fait hom- mage à Philippe-le-Bel.

Je pourrais m'en tenir à cette simple déduction; mais il n'est pas mauvais que j'y ajoute d'autres raisons.

D'abord la dédicace ne prouve rien; elle ne prouverait quelque chose que si le manuscrit 8503 n'en portait aucune. Or elle y figure et, quoique l'apparence semble contraire, elle y figure à la même

D'ORIGINE INDIENNE. '3

place; car, il ne faul i)as s'y tromper, les doux manuscrits débu- tent l'un et l'autre par une dédicace. Ainsi qu'en l'analysant je l'ai déjà fait observer, le manuscrit 80OI n'a pas toujours été dans son état actuel; il n'a pas, à l'oriiÀ'ine, possédé le jiremier cahier de deux feuillets aujourd'hui réduit à un seul ; le livre était achevé lorsqu'ils ont été ajoutés en tète. Pour justifier leur addition, on a lait remplir la quatrième i)age du cahier additionnel par une pré- face qui par la forme et par le fond se rapproche beaucoup de la dédicace du manuscrit S50o et qui démontre une fois de plus que c'est bien ce manuscrit qui renferme la véritable rédaction de Raymond. C'est à la quatrième page du cahier suivant, composé aussi de deux feuillets seulement, que commençait le livre. Les trois premières pages de ce cahier avaient d'abord été laissées ijlanches. Mais plus tard on s'est procuré, je ne sais comment, sans doute en les découpant sur un autre manuscrit, les minia- tures qui au nombre de six ont été collées sur le verso du pre- mier feuillet et sur le recto du deuxième. Ce collage et le ca- ractère artistique des miniatures, qui sous ce rapport diffèrent beaucoup des autres, montrent que primitivement on n'avait pas utilisé les trois premières pages, de sorte qu'en somme , dans le manuscrit SoOi comme dans le manuscrit SoO.ï, le livre n'était précédé que d'une dédicace et d'un prologue.

Il en ressort qu'il en était autrefois des manuscrits comme il en est aujourd'hui des ouvrages imprimés : le premier manuscrit pré- cédé d'une dédicace était ensuite transcrit par des copistes qui n'omettaient rien de ce que contenait leur modèle, de sorte qu'elle n'existait pas seulement sur l'exemplaire offert et qu'elle ligurait sur toutes les copies successivement faites.

Mais si la dédicace ne prouve rien, il y a dans le volume des indices très significatifs qui montrent qu'il n'a pas eu la destina- lion qu'on lui a attribuée. Ils sont fournis par l'écriture qui, très pure et très régulière au début, ne tarde pas à devenir plus grosse et plus négligée, et par les signes indicateurs du commencement de chaque alinéa qui sont au début sur fond d'or et pour lesquels ensuite on n'use plus de ce luxe.

On pourrait ajouter que, si Raymond avait voulu offrir au roi l'exemplaire qui est devenu le manuscrit 8504, il aurait commencé par réviser le travail du copiste, corrigé ses nombreuses fautes de

-5 ÉTUDE SUR LES FABLES LATINES DOlllGlNE INDIENNE.

lecture et rétabli les mots que plus souvent encore il avait omis. Mais je n'insiste pas sur cet indice, parce que Raymond a pu sup- poser que le roi ne pourrait apprécier que l'aspect extérieur du livre et que, faute de temps ou d'instruction suffisante, il n'en prendrait pas plus ample connaissance.

Il y a au contraire une raison qui est probante, c'est que, suivant Silvestre de Sacy, c'est l'année même où il l'avait achevé que Raymond a offert son livre au roi. Or, ce n'est pas dans cette môme année que Famplilication a pu être composée, que le ma- nuscrit 8o0t qui la renferme a pu être écrit et enluminé et a pu recevoir les additions dont en tête il a été ensuite surchargé.

Maintenant qu'on connaît l'œuvre de Raymond, on doit être con- vaincu qu'il méritait la qualification que je lui ai infligée. Il paraît néanmoins que, comme auteur latin du moyen âge appartenant ù notre pays, une place lui sera faite dans l'Histoire littéraire de la France. A mon sens il ne mérite pas cet honneur.

J'ai passé en revue trois versions latines. Si je tenais à n'en négliger aucune, je devrais en examiner encore une quatrième. En effet, le P. Poussines, savant jésuite, a publié à Rome, en 166t), d'après la version grecque, faite sur l'arabe vers 1080 par Siméon Seth, une traduction latine intitulée : Spécimen Sapicnt'ix Indorum veterum (1). Mais, ayant assigné à mes recherches la fin du moyen âge pour limite extrême, je tiens à ne pas la dépasser et je ne pro- longe pas davantage cette étude sommaire sur les fables latines d'origine indienne.

(1) Spécimen sapienltse Indorum velerum. Liber olini ex Lingua Indica in Persicam a Perzoe Medico, ex Persioa in Arabicam ab Anonymo, ex Arabica in Grœcam a Symeone Seth. a Petro Possino societ. lesu novissime a Grœca in Latinam translatas. Georgii Pachymeris Ilistoria. Romse, typis Barberinis, MDCLXvi. (Voyez p. 243 à C20.)

^ '-^ -^ C^ ^ ;, C

JOHANNIS DE CAPUA

DIRECTORIUM IIUMANtE VITtë

ET EJUS IMITATOIîUM

OPERA

JOHANN IS DE CAP LA

DIRECTOIIIUM HUMAN.E YITM,

A L T A s

PARABUL.i; ANTIQUOUUM SAIMENTU.M.

PROLOGUS.

I

Vorbuni .Idlianni? de Capua, post tencbrarum nlim paljia- tionem litus iudaïci, diuina sola inspiratiouo ad linnum et veriini statiim orlliodoxe fidoi reuocali.

Cum plura diuersaruni scienliarum gênera esse prospexe- rim in lingua fundata hebraïca, non parue vtilitatis in enuli- tioncm christianorum consoi'tii. vt in sacris scripturis et diui- nis, moralibus atque medicinalibus, ipsa ex predicta lingua in latinam reducere meus animus aspirauit. Intor que nunc bunc liliollum, dictum Kclila, ex illa lingua in hanc nunc esse vidi non eliam immerito transferendum. Est onim opus vinuum intelligentic. aniniarum nmlte infoi inalionis, t't ni- liil 1 earunidem non nKjdice dideclalionis. Ad lionorem anicni diiiiiic Trinitatis sanctissiniique élus noniinis exalta- tioneni, salntem et meritum anime, i'orlitudinem corporis et roburationem atque tliorum pi'oduelionem lieuerendi palris

(T 11 faut Wvc : simul. C.rlln corroclioii est duc à .1. DiToiihourg qui, ainsi quu ji' l'ai expliqué ci-dessus, papes 30 et :il, a élabli sou texte sur l'éditiou primitive, sœur de celle que je reproduis.

80 JOIIANNIS DE CAPUA

et doniini, doinini Malhoi, Dei et apostolice sedis gratia ti- tuli sancto Marie in porlicu diaconi cardinalis, motus sum presens opusculiim in lingua latina interpretari. Ad te igitur, prefate pater domine, dirigitur hic libellus, et vt tuaruni al(i)aruni gratie protectione pusillus interpres ad alia maiora, vtiliora et nobiliora manum imponat ex altéra prefatarum linguarum in alteram cum audacia reducenda.

Pro sapientibus et insulsis hic liber factus est (1).

II

Hic est liber paraJjolarum antiquorum sapientum natio- iium mundi. Et vocalur Liber Kdile et Dimne, et prius qui- dem in lingua t'uerat Indorum translatus, inde in linguam translalus Persarum. Postea vero reduxerunt illum Arabes in linguam suam; vltimo ex inde ad linguam fuit redactus hebraïcam. Nunc autem nostri propositi est ipsum in lin- guam fundare latinam. Est autem liber delectabilis, verbis doctrine et preciosis sermonibus plenus, quem optauerunt (2) sapientes nationum mundi, qui sua verba sapientie, scientie ac doctrine manifestare voluerunt : fuit autem a principio sapientum vniuorsarum linguarum et gcntium affectio suam sapientiam patcfucere, donec inter eos consilio habito con- cordauerunt libruni conficere et ipsum adaptare in linguam bestiarum, ferarum volatiliumque, qui est hic liber. Fece- runt autem ipsum propler tria. Primum quidem, vt adinue- nirent causam, per quam suam sapientiam vniuersis homi- nibus prouulgauerunt. Aliud vero, quia iste liber est ad scientiam et ludum. Addiscet enim sapiens propter sapien- tiam que in ipso est, stultus vero ad ludum et solacium. Ter- cium vero, quoniam pueri et qui delectantur audire parabolas

(1) « Ici finit la préface de Jean de Capoue. Ce qui suit, excepté ce qui a trait à la version hébraïque et latine, appartient à l'introduction d'Ab- dallah ibn Almocalt'a, le traducteur arabe du livre •> J D. — (2) Ainsi pour apiaverunl.

DllîKCTiilillM IllMAN.i; VlT.i;. ,SI

(H vorba [>iiorilia gaudeljimt aildisccnlos i|isum, \l I l'acilis ipsis rcdcfetur eiiis agnitio, proptor dulccdincin Ncrhdiiim ac sormonum delcctationem figiirarumqiie et iniaginuiu inliii- lioiiein (iiir in ipso sunt, ex mcnioratione fcM-anmi cl bes- liarum atcjuc voLaliliiini et ceteroruni scrmonuni delectabi- liiini, vsqiie ad lenipus ([iio ereiierit jMier et cius inicllerhis vigorabilur; fini reeordabitur naiiiiuiu ilbiruni parabolaiiim, ([uas in tenii)ore siio i2i didiccral iuuentiilis et cas non in- tclligebal, et reducens oninia illa ad siii nienteni, imienirt ipsa oniiiia. doctrinam et [ijdeani sapientie. I']t eiit bdc quoi! reposuil in suo corde meliiis thesauro auri cl argcnli. jjrop- ler ([uod non deficiet ei bonum dicbus vile sue. Et cum creiiciit puer et inuenei'it ea qne sibi reliquit pater suns, gau- debil niinis et conserualiil ea diligenter. Sic se babct sa- pienlia. Ncccsse qiiippc est ninlliplicare verba sapientuni, ([iiando corum sapientia multi|diiatur. Xam pre niulliludine sapientie adaptant ei plnres vices, et exponunt ipsam omni- iius modis quibus possunt, et faciiint ei imaginationes, vt cducant qnicquid latet sapientie in cordibus suis.

Nunc autem quicunque studct in boc libro, considerare dclK't ad (juid faclus sit. Quicunque enini uescit propter quid est, nec iu ijiso procedet modo dcinto, nec inlelligct ea que in ipso attendcrunt sapientes, est lanquani claudus et cecus ani- bulans iu tcnebris per Joca monlium ci vallium. l']t priuium (|uic(|uid conuc|nit studenti in lioc liin'o et qui cupit sua ai'' verba intclligcre in eis, procédât secundum modnm auliquo- runi virornm sapientuni et incipiat cnni diligeuti leclui-a. \l inlelligat ([uid légal, et non sit cius (b^sidniuin ad IIikiii libri (b'uenire cl cius princi])iuru ii;noi'are. (Jiiicuufiiie eniui cupil [icriicei-e f[uod b'gil. ipso illiid non iulclligcnlc. non l)roli('it ei sua b'clui'a, nec ex ea suscipit niercc(b'in, ricc (b' sua lectura aliquid adipiscitur. Ei quicunque pei'Iraclal afili gère aniuiani suani iu faluilalc cl l'acil cani vauescere a vci--

(1) J 1) siilisUtue cl. — 2 .1 U préfi'-re ^ui' : mais suo nu; parail l'trc la vciilable Irroii.

82 JOIIANMS DE CAPL'.V

bis sapiontic et non nieditatur in ipsa, doncc sciai iiUcntio- liem eius, ncc stuclot agorc iusliciam et cquitalem, et (jucrere iioritatcm, non siiscipit de tota sua Icclura nisi laborom et doloreni, et erit lanicjuain (|iiidem {sic) de (|no lelulerunt sa- picntes.

E.iciiijiliiiii liinus qui si'roarc mm scil r/iKid iniieiiil l I).

Quoniani cuni aniluilarel cjuidani per loca lieseita et soli- taria, reiielalus est ei thésaurus; qui, cum ap{p)erircl (2) ilhim, vidit niaxinias diuitias, quas nunqnam exisliniauit esse taies; et ait intra se : Si voluei'o del'cMTe hune tiiesaurum paulatini et eustodire residuuni donec perliciani iliiini au- ferre, erit niilii graue et molesluni; impediet eniin ni(^ omni die residuum, obseruarc vt gaudcre non valeam do eo quod inueni. Sot est mihi melius homines condiicere qui totiini si- mul et seniol ad domum meam déférant, et ego stabo custo- diens residuuni, donec totuni dol'eratur. Conduxit ilaque vi- ros, et accipiens quilibet pondus suum portauit super huniero sue ad donium propriam. lUo vero continue fodebat thosan- rum et preparabat eis, credens eos portasse ad domum suam, et consummato opère abijt hic ad domum suam, et cum non inueniret aliquid do thesauro, cognouit quoniam singuli eoruni portauerunt ad domus proprias, et non remansit ei nisi labor fossionis. Et ita C(U'ruit. non agens sua opéra sapiontei-, ncc obseruarc sciuil ([uoil inuenit. Voluit enim corttis esse do tolo, qui ex imprudontia piopria niiiil consoquobatur.

Et propter hoc conuenit viio intolligonti quod, (jiiando legit hune librum, nitolur (:i) stu|dere in ipso toto suo anime et respiciat in eo diligenter et sciât quoniam liber iste habct duas intontiones : vnam nianifostam, alteram voro occultam; et nulli valet manifesta nisi intelligat occultam. Sicut si quis accipiat nuces, non conforunt ei nisi runipantur, et educalur

(1) I. L'Ilo.MME QUI A TROUVÉ UN THÉsoR. — (2) J D a sul)slilué repeHrft qui ne me [laraît pas être la vraie leçon. — (.3) Nitatur serait grammatica- lement plus correct.

DIIiKCTOIUlM IIVMAN.i: VIT. 10 SI!

quod in eis lalol. Noc sit (l) siciit quidam de qno diclinn fiiil, quoniam, ciim quidam vellet scire loqui ornatc aducnit ci quidam socius sapientuni, et scripsit ei in lamina aurea re- gulam sermonis et sccretum dictaminis. El cum accopisset ipsani de mami sua, abiit in domum suam et ce})il légère et studere in ipsa die noctuque, ipso eius intentionem igno- rante, ila quod erat bencdoctus in sua lectura, eius famen intentionem ignorabat. (Juadam vero die, cum sederet cum viris sapientie, existimauit iam eos in sapienlia supeiare, et cum incepit loqui, fuit initium sermonum suorum ignorantia. Cui ait vnus sociorum suorum : Sile, quoniam errasli in luo sermonc, sed hec que dixisli sic debent esse. Cui respondil : Ouomodo potui errare. cum comprehenderim omnia (|ue con- linentur in sci'iplura lamine? Et ille : Lege, vt audiam. At ille. cum legeret, non intelligebat quiJ inlendebatur per illud. Et sic sua lectura addebat super eius culpam.

Et propler hoc docct (2) vnumquemcjuc quando intelligit aliquid et nouit illud, quod obseruet hoc et sit ei prolicuum quod nouit. Et teneat i[)sum pre oculis suis et meditetur eius inlenli(jnem, quoniam gratia eius alia poterit scire. Nam ex hoc libro alios li])ros poterit addiscere. Dicunt enim sapienles quoniam non decet sapientem abundare in aliquo, nisi in sa- pientia. (juanto magis enim addit ad scientiam, reuelabilur ci intelleclus et doctrina, quemadmodum reuelat sol obscuri- tateni ignis. Doctrina vero exaltât virum suum, et scientia viuilicat scientes eam. Ille vero qui addiscit eam et non ob- seruat quod addiscit, nihi! ei conferl, et erit sicut quidam de quo dicitur :

^3i Ouoniam cum (juidam iaceret nocte in sua domo, per- cepil quod fur intendeliat intrare domum. Et sciens paterfa- milias ea que fur intendebat, dixit intra se : Silebo liuic furi donec videbo quid agal, et dimittam ipsum donec congregel omnia que volueril; | poslmodum vero exurgam aduersus ai''

,1 11. I.'lGNimANT QUI SE CHOIT SAVAM. — [i) C'ost dcccl qu'il f.lllill ail, ici. — i3) m. L'Homme qui s'e.ndout en épiant in VoLErii.

84 .lOIlANNIS DE C.AIHA

eum, et, ablalis omnibus de manu sua, percutiam eum for- titer. Fecit itaque palcrfamilias, et siluit illi furi, donec con- gregauit omnia que voluit. Vllimo vero rapuit sopor patrem- familias, et fuit hoc in bonum furis. Et abiit fur in viam suam illesus. Post licc vero excitatus paterfamilias, et videns cuncta que acta fuerant a fure, et quia recesserat, cepit conqueri aduersus se ipsum, et sibi tribuit culpam, sciens sibi non va- luisse scientiam postquam non exerçait illam. Scientia est enim sicut arbor cuius fructus est operatio. Débet autem sa- piens querere scientiam, vt ipsam exerceal, et, si non exer- cuerit quod didicerit, non proficit ei. Sicut si dictum iuerit alicui quomodo fuerit quidam sciens malani viam et iuit per illam, diceret ipsum vtique fuisse stultum. Hic vero qui dicit alterum stultum, si cognosceret sua opéra, sciret quoniam peiora sunt operibus illi[u]s qui nouit malam viam et iuit per eam. Qui vero sequitur suum appetitum et relinquit quod est eivtile, nec docetur ex bis que iam videt et expertus est de nogocijs mundi, similatur illi qui cognoscit qui[s] ciborum sit ei leuis et qui[s] grauis, sed superatus ab appetitu elegit grauem cibum el relinquit leuem et vtilem. Hic est ille cuius querela sibi ipsi redundat et peccatum suum super vertice suc quiescit, eum elegerat mala opéra et reliquerat bona. Hic est qui desiderat scientiam et nouit ipsam, et scit discernere vcram scientiam a stulticia, sed dominatur in eo stulticia et relinquit sapienciam (1). Sicut duo bomines quorum vnus est cecus, aller vero videns, et eum ambularent pariter per viam, ambo ceciderunt in foueam. Qui eum perue- nirent ad fundum fouee, mortui sunt ambo simul, nec habuil inde videns prerogatiuam super ipso ceco, nisi culpam eo quod vidit foueam et non euifauit eam. Hoc autem imputatur suc stulticie. Sapiens autem débet in[n]iti benefacere, si stu- deat, et docere alium; et quod aliosdocet, ipse obliuioni non tradat, sed eflicaciter compleat, ne sit sicut fons aque qui

{i) IV. L'AVEL'I.LE ET LE CLAinVOYANT.

iiiiiKCTdiiir.M iiLMAN.ic viT.i:. sr.

omnia animalia potat, ac ipso pro tanlo nihil al) ois pcrcipil. Vir auteni qui addiscil sapicntiam et iiitelligit ipsam, tenelur ostcnderc aliis, poskiiiam docuit soipsum. Hicunt onim sa- pienles : Tria oportet vnumquemque querere, scilii-cl : scien- tiam, diuitias et misericordias. Nec decel aliquem viliiperare suum proximum de gestis (lue ipse idem agit, ne sit sicut ceciis qui vitupérât alium propria macula. Nec decet aliquem querere sibi bonum damno sui proximi, ne forsan adiieniat ei, sicut cuidam de quo dicilur.

(1) Quoniam fuit quidam qui babebat simul cuni socio suo zizania[s], et cum diniisissent eas, reposuit quilibet porcio- nem suam seorsum a porcione alterius in eadem domo. Cogi- tnuit autom aller illorum cambire porcionem suam cum por- cione socij sui, tum (2) esse[t] duplex sue ])artis, et habuil consilium intra se apponere signum supra partem socij sui, ut, cum irct in nocte, posset illam discernere, et, accepto cla- mide, cooperuil cum eo partem socii sui. Et accédons ad quemdam aniicum suum, rogauit ipsum ut iret cum eo ad accipiendum sortem socij sui ; et cum noluisset se associaro ipsi, promisit ei dare partem de zizaniis. Inter hoc iuil alter socius ad domum vbi erant zizanie, et cum vidisset partem suam coopertam cum clamide socij sui, existimauit quoniam socius suus non fecit illud nisi ex bona voluntate qiiam babe- bat orga ipsum, ut non caderent super eas puluis et nausée. l"]t ait in corde suo : Quia ipse contulif milii hoc bonum, magis dignum est ut porcio sua cooperta sit suo clamide ; et amoto clamide de sorte sua, coopcruit sortem socij sui. Nocte autem facta. accessit alter socius vna cum alio amico suo ad domum zizaniorum (sic); cum palparet per domum, peruenit manu sua super clamidom, cl, existimans illam esse porcio- nem eius socij, acce]iil eani. et. data parte illi amico suo, abierunt in viam suam. Mane autem accesserunt ipse et so- cius suus ad domum zizaniorum (\lc), et vidons ille qui ziza-

{{) V. I.ES DF.i'x .VssociKs ET LEURS I'arts SOCIALES. — ^2; Liseî : cum.

8C .lOIlAXXlS DE CAPUA

nias acceperat in illa nocte partem socii sui integram in loco suo, cepit tristari et abiit plorans ad domum suam, et non reuelauit socio aliquid de hoc, ne forsitam [sic) essel ei nio- lestus, si sciret.

Et propter hoc non decet quemquam cupiontem aliquid deiienire ad eiiis extremum excedere niodum et statum ad quos (1) ipse nouit posse deuenire. Dicunt eum sapientes quod quicumque nititur peruenire vsque ad profundum rci precipitabitur, et propterea non débet quisquam querore quod non habet finem et ad quod nullus pervenit, nec sit negligens perquirerc ea ad que nouit se posse deuenire, et nitatur sem- per facere sua opéra profectura magis ad futurum secuium quam ad presens. Cuiuscumque enim cupido remissa fuit in hoc mundo, remiitetur et eius tristatio, quando recedit ab eo. Etiam quid dicitui-, quoniam duo sunt qui iuuant hominom, scilicet diuitie et cultus Dei. \ec decet viruni intelligentem desperare de bono. Aliquando enim Deus préparât homini bonum quod non sperauit habere; et (2) bis que inducuntur super hoc, est quod ferlur aduenisse cuidam, vt recitatur in hac fabula.

(3) Erat quidam palerl'amilias qui, cum esset in vltima paupertate constitutus, iuit ad amicos suos petens ab eis ali- quam gratiam, et, negantibus sibi petitionem suam, rediit confusus ad domum suam. Nocte vero illa, dum iaceret in lectulo suo, audiuit strepitum in domo et percepit quoniam fur esset. Cogitauit dicens : Quid habeo in domo quod capiat fur iste? Volo ipsum dimittere vt videam quid agat. Et que- rens fur per domum non inuenit nisi vnam lagenam, vbi erat modicum farine. Et cogitans fur in suo corde dixit : Non de- cet vt meus labor redundat (i) in nihilum. Melius est mihi accipere hec (S) quam iliud reliquere; et, accepta sua cappa, extendit in terram, et inuoluit cum farina; et, cum vellet

(1) J D substitue quod. — (2) Le traducteur avait dû écrire ex, mot qui a sans doute été mal lu. — (3) VI. Le Pauvre et le Voleur. — (4) Li- sez : redundet. — (,5i J D préfère hoc.

DIItKC.Tdlill M IIVMAN.K VIT.K. fi'

abire Fur. coi;itaiiil palerfamilias tiicLMis : Moriar sic fanu' cl frigore; non est niihi Lonum silere liuic luri ; et, cxurgens aducrsus furem cuni baciilo, clamauit contra ipsum ;. et ti- mens fur fiigit et reliquit ibi cappam suani quam induit sibi pateri'amilias et restituit farinam in loco suo. Ha hic pauper consecutus est bonum quod sibi amicus suus dcnegauit.

Nec decet virum sapientem firmare se super parabolam ([ua dicitur : Victum statutum vnicuique Deus procurât, ipse autem perqnirat I 11 ipsum mihi, nec oportet me vacare circa illum. lloc nullus sapiens débet facerc; inimo oportet exer- ccro et peramitulare mundum acquirendo ci necessaria, ne pereat. Xec respiciat illum cui Deus conccdit gratiam acqui- rendi bonum absque labore et exerciiio. Huius modi enim nunc temporis pauci reperiuntur in mundo, qui, pretorquam se exerceant ad acquirenda bona, habent omnia que volunt seu desiderant. Et propter hoc | oportet vnumquemque sa- pientem inniti ad acquirendum, vt forsitan sit sua sors bona et delectabilis et de iusticia et de rectitudinc accepta, el |iru- longetur ab omni re, a qua potest ei prouenire tribulalio cl dolor. Nequaquam sit sicut columba cuius [)ulli rapiuntur et iugulantur, ac ipsa pro tanto non corrigitur, nec cessât ite- rum redire ad eumdem locum et ibi regenerare suos filios, vt iterum capianfur. Et dictum est quod Deus vnicuique rci finem imposuit et terminum qucm preterire non potest. Qui- cumquc enim preterire nilitur reruni terminos, (juaiiluni- cumque cxcedit, diminuil. Et dicunt sapieutes quod (juicuni- que opéra sua facit a<l futiirum finem, eius vita est sibi; qui vero facit sua opéra ad hoc seculum, eius vita est super ipsum; qui vero facit sua opéra ad presens et ad futurum, eius vita est inferior et super ipsum. Et dicunt quoniam Iria oportet homines parare sibi. quorum primum est lex et sta- tuta, secundum vero est victus seu necessaria, tercium csf rectificatio suurum operum inter se et homines. Et dicilur

(1) Ainsi pour iicrrjuirct.

88 JdlIANMS DE CAPUA.

quod, in quocumque sunt hec quattuor, non conuoniunt facta sua. Quorum vnum est in aile propria negligentiam haljere, secundum est mandata legis disrumpere, tercium est omnia credere, quartum vero omnem sapientem (1) denegai'e. Decet autem vnumquemque sapientem meditare suum consilium in mente sua et considerare illud, et non recipiat a quocumque homine, etsi fidelis sit, et non perseueret in aliqua re peccati, nec cogitet in ipsa fréquenter; et quando interponitur ei ali- quid difficile, non introducat se in illud et non imponat se in aliqua rc dubia, donec sciai eius recliludinem. Ne sit sicul ille qui deuiat a via, quoniam (2), quantumcumque magis procedit, tanto magis prolongatur a termine; vel sicut illc qui, cum senseril aliquid in suo oculo, non cessai eum fricare et agitare, donec oueniat in malum maximum. Débet etiam vir intelligens credere in diuino iudicio et conformare se in bonis operibus et eligere bominibus quod elegit sibi ipsi, et euilare ois quod cuilat sibi. Quicumque igilur sludet in hoc libro, medilelur in islo capilulo, vl inlelligal islud, quoniam qui nouit quod continelur in eo, non indiget alio libro.

Inquil ille qui transtulit hune librum ex lingua Persarum in linguam hebraïcam : Quando studuimus in hoc libro, visum est nobis addere in eo vnum capilulum ex dictis Ara- bum coUeclum, in quo declarauimus per verba vlilia et expo- suimus studentibus in dictis sapienlie et diligenlibus eam (3) huius libri secrelum. Et est islud capilulum quod durai a principio libri usque hue.

E X P L I Cl ï P R o L o (; r s .

(1) Le traducteur avait cerlainemeiil rcrit sapientiam: aussi J D a-t-il rétabli ce mot. — (2) Mot omis par J D. — (3) J D a Oditt' ea ; mais l'édi- tion originale porte eam.

INCIPIT LIBER.

[DE LEGATIONE BEIIOZIE IN l.XDIAM.]

Dicitur quod in leniporibus regum Edom Iiabuit rex Anas- Ires Tasri (1) virum nomine Beroziam. Erat autcm vir istc princeps niedicorum totius regni, oljtinens a regc nobilem statuni et magnam prebendam. Qui quamuis exerceret négo- cia regni, orat tamen niagnus et sapiens. Quadam vero die ilalus est régi quidam liber, in quo continebatur quoniam in india sunt montes excelsi in quibus crescunt certe arbores et iierbo, que, si cognoscantur et capiantur et conficiantur se- cundnni certuni modum, fiet ex illis medicina, qua resusci- tantur mortui cuni Dei voluntate. Cupiens igitur rex querere et iniplere boe negocium, precepit Berozie quod circa boc laboraret, et ipse iuuaret eum argento et auro, et quod scri- beret singulis regibus Indie dare presidium et prestare iuua- men suo proposito. Et fecit rex ita : iussit dare Berozie que- cumque petijt, et scripsit singulis regibus illius prouincie et dominis epistolas super hoc negocio, ad quos accessurus erat, mittens eis singulis penia (2) et dona, sicut est mos regum ad inuicem transmittere, cum petunt aliquid a seipsis.

Fecit itaque Berozias vti rex ci iussit, et non declinauit a dextris née a siiiistris. douce peruenit in Indiam, el, presen-

(1) D'apri's .1 I), c'est Cnsrt qu'il faul lire; c'est d'ailleurs cette forme (jui se rencontre un peu plus loin dans la traduction de Jean de Capoue.

— (2j Mot qui est raUi'ralioi) de .renia.

90 JOIIANMS DE CAPUA

latis singulis cpistolis et peniis (1) singulis reg^ibus quibus transniit[t]ebatur, pctiit ab illis iuxta litterarum contenta. Qui omnes r&sponderunt adimplere petitionem régis et iuuare ipsum super hoc per montes et regiones cum sapicntibus | suis et viris alijs. Tardauit itaque Berozias circa hoc duodecim mensibus, et, collectis ex singulis plantis et arboribus scriptis in libro, instituit eas cum medicinis contenlis in libro, et confecit ex eis medicinas secundum descriptionem et poten- tiam. Postmodum vero iussus est resuscitare mortuos, et non potuit. Tune existimauit Berozias omnes libros illos esse mendaces, et segregauit cor suum ab eis. Et hoc factum est ei molestum ualde. Erat enim mullum sibi difficile redire ad regem confusus et mcndax in suo verbo. Et accédons ad sa- pientes Indie, narrauit eis negocium. Cui responderunt quo- niam et ipsi reperiorunt in suis libris quemadmodum et ipse. Nam et laborauorunt super hoc et perquisiuerunt, donec inuenerunt suam expositionem in quodam libro sapientie, videlicet, quoniam illi montes sunt viri sapientes et intelli- gentes, arbores vero et plante sunt sapientia et intelligenlia que nascunlur in cordibus suis, medicine vero que conliciun- tur ex illis sunt libri doctrine et sapientie et sciencie qui componuntur ab eis, mortui autem qui resuscitantur sunt ipsi fatui et ignorantes sapientiani qui mortui reputantur, resusci- tantur tamen et curantur cum meditatione sapientie, quando ipsam capiunt ex libris illorum sapientum (2). Et cum audiî- set hoc Berozias, quesiuit habere hune librum, et inuenil ipsum in lingua Indie, et transtulit illum in linguam Persa- rum. Post hoc vero redijt ad dominum suum Casrim regem. Et audiens hoc rex soUicitatus est sibi acquirere libros sa- pientie et scientie et intelligentie, et nitebatur toto posse

(1) Lisez xeniis. — (2) Il faut avouer que la logique n'est pas ici ce qui brille ; puisque les rois indiens avaient mis leurs savants à la disposition de Barzoxiyèh, ces dernieis auraient bien dû, au lieu de raccompagner dans leurs montagnes, lui faire immédiatement connaître le sens mysté- rieux du livre.

DIliEr.TOlllL'M IllMAN.i: VIT.K. al

addiscerc scientias, el vigorabat et oxallal)al illus pre aliis cetciis deliciis miindi in quibus regcs delectantur. Et iussit diuulgai'i scientias et libios nnilliplicari, el stalui studia et congregari huiusmodi libros el eos repuni in vestiarijs régis. Fuit autem de ussorcio (1) illoruni librorum isle liber qui di- citur Kelile et Dimnc. Est autem a principio buius libri capi- tulum niedici Berozie el geslorum suonim, qui (2) narrauit ([uibus conuersabatur, donec elïectus est hereniita et colens Deuni. Et scripsit, post sua gesla, ea que transtulit ex libris sapientum Indie et questiones quas petebat quidam regum Indie, Disles nomine, a suo philosopho nomine Sendebar, ([ui maior eral in scienlia ceteris alijs sapientibus et magis dilec- tus apud regem, cui iussit reddere sibi singulis eius queslio- nibus rationes vni (3) post aliam et inducere suis verbis para- tiolas, vt ostendatur sibi per bec semila verilalis et mos iusticie in suis responsis, et congregaret omnia illa in scrip- lis, el ii') conficeretur ex eis liber sapienter aptalus, quem valeat aceijiere in sui doctrinam, et sit reposilus in suis ves- tiarijs, vt possit permanere in beredilatem alijs regibus suis successoribus. Cuius capitula sunt bec :

Incipiunl capitula buius libri.

Capiluluni primnm est de Berozia, et esl equilatis el li- nioris T)ei.

Capiluluni secundum esl de leone et boue, et est capilu- luni de dolo et seduclione.

Capilulum tertium est de inquisilione cause Dynine, el est capiluluni de fine illius qui delectabalur in malo allerius.

Capiluluni quarlum esl de coluniba, el est de lidelibu-^ socijs.

Capilulum quinUim est de coruo et sturno, et est de eo qui confidit de ininiico suo, et quid vltinio accidit ei.

Capiluluni sextum [est] de syniea et lestudine. et est de eo

(1) Faute typographique : au lieu de île iissorcio, il faut lire : de con- ^ofcio. — (2) Lisez : que. — i3) Lisez : vnam. — , 4) La construction de la phrase exige ul.

92 JOIIAXMS DE CAPL'A.

qui affectât habere amicum, et poslqiiam acquirit ipsum, nescit eum conseruare donec amittat ipsum.

Capitulum septimum est de heremita, et [est] de eo qui celer est in suis negocijs et non respicit vltima.

Capitulum oclauum de murilego et mure, et est de inimico qui requirit pacem inimici sui in tempore necessitatum.

Capitulum nonum est de rege et aue, et est de socijs qui imitantur (1) ad inuiccm et quomodo debeant se cauere ab inuicem.

Capitulum decimum est de Esdra (2) rege, et [est] de eo qui prorogat iram suam et superat sua vicia.

Capitulum vndecimum est de venatore et leena, et est de eo qui desinit a malefacieudo alteri propter malum quod sibi accidit.

I Capitulum duodecimum est de heremita et peregrino, et est de eo qui rclinquit opéra propria et facit que non débet.

Capitulum tredecimum est de leone et volpe, et est de amore reguni qui restituitur post inimicitias.

Capitulum quartumdecimum est de aurifice et serpente, et est de facienda misericordia.

Capitulum quintumdecimum est de filio régis et sociis élus, et est de diuina sententia quam nullus potcst etTugere.

Capitulum sextumdecimum est de auibus, et est de sociis et de proximis qui decipiunt se inuicem.

Capitulum scplimunulecimum est de columba et volpe, et est de eo qui perhibet consilium alteri et sibi ipsi nescit con- sulere.

(1) A ce mot J D, avec raison, substitue inimicantiir.— (2) Il ne s"agil pas ici d'Ksdras ; lisez : Sedera.

CAPITULUM PRIMUM.

DE lîEROZIA PIU.NCIPE MEDICOIÎUM. Et est equitalis et tinwris Dei.

Inquit Berozias, caput sapientum Persie, qui transtulit liunc librum ex lingua Indorum et interpretatus est ipsum :

Fuit pater meus de taii progenie et mater mea de nobili- Ijus talium. De melioribus autem rébus que (1) diuina mise- ratio mibi contulit, cum fuissem raagis bonoratus quam ce- teri de domo patris mei et magis dilectus apud patrem meum quam omucs iVatres mei, quoniam constituerunt me in studio scientie raedicine, cum essem septem annorum.

Cumque cognoui finem artis medicine et eius utilitatcni. huulaui consilium parentum meorum de eo quod mihi contu- lerunt, et apposui oculos meos et cor meum circa studium librorum medicine ad intelligendum eos. Erat autem dcsi- derium meum forte in ipsa scientia; donec fui bene in iila scientia perilus et perueni ad illud quod optauit anima mea, vl vaierem curare egrotos. Et per bec repulaui exallatum sta- luni persone mee; prouide (2) quippe super quattuor rébus ((uas dicuntur bomines acquirere, dixi, inquam, qui sunt : nobiles mores quos solebam mibi acquirere, diuitias num- qnam (3) vel delicias, aut bonam famam, a ni mcritum futuri seculi. Et deliberauit consilium meum eligcre nieritum futuri

(!) Lisez : quas. — (2) J D subslituo proïkli. — i;ij .1 D proposo non- nunquam.

9i JOII.VNNIS DK C.VPUA

seculi, quoniam rcperi in libris medicinarum, quia exerci- tium ipsarum videtur bonum apud sapientes et sanctos, et non inueni illud apud quemquam hominum seculi in omni- bus linp;uis gentium despeclum. Et inueni in libris medici- narum, vbi dicitur quoniam optimus medicoruni est qui vti- tur medicinis, vt eas excrceat, non ad mercedem huius seculi, sed futuri. Visum itaque mihi est figere me medicationi egro- rum ad honorem diuini nominis et non ad precium. Et factus sum (1) tanquam mercator qui vendidit lapideni preciosum pro vno talento, cum valeret pecuniam maximam. Etiam quia reperi in libris medicinc, quod medicus qui exercet me- dicinam suam ad merilum futuri seculi, nibil ex sui nobili- tate ex hoc (2) diminuit. Et est sicut seminator qui seminat grana tritici in terra, vt nascatur et (3) triticum, non autem herba; sed tamen cum nascitur semen, nascuntur cum eo herbe. Et proposui ergo curare infirmes ad spem domus mei seculi, et non dimisi curare infirmum quem sciebam posse sanari. Eius vero qui curari non poterat a curatione non desi- nebam meura posse, sed regulabam et cauebam illuni a nialis rébus, et exhibebam ei de medicinis ad sui sufficientiam. Et a nuUo cui hec contuli consensi recipere quicquam mercedis vel doni. Nec volebam agere opéra que ipsi agebant, sed illius cuius mores boni sunt inter homines. Et congregaui iusticiam verbo et opère, et humiliabam animam meam, quando magnificabatur super me et cupiebat vanas glorias illorum virorum,ita quod a suo proposilo desinebat. Porro, cum incli- nabat ad vanam gloriam eorum et ad eorum nobililatem aspi- rabat, visum est mihi tune conferre cum ea dicens : 0 anima

(I) J D prétend que Jean de Capoue n'a pas dû ici comprendi'e son modèle, que dans celte phrase l'assimilation à un marchand est en con- tradiction avec le désintéressement absolu dont il a été question dans la précédente et qu'il aurait dû écrire, non pas factus sum, mais ne fiam. Je ne trouve pas l'erreur si certaine, car il s'agit ici d'un marchand cpii vend à vil prix ce qui a une grande valeur, mais qui ne le donne pas. — (2) Selon J D, après hoc il faudrait sous-entendre mi(Hdo;je ne partage pas cet avis. — (3) Faute d'impression; lisez : ei.

DiiîECToiuiM iiiMAN I-: viT-iî. o:;

mea, nonne discernis tuiim bonum a malo ? nonne dicernis nili querere illud ad quod nulhis penienit in hoc seculo, sed seniper déficit suuni bonum in ipso et eius trislicia augetur quando ab eo scparatur, et nuilfiplicantur suspiria in suo corde seniper? Anima mea, nunquam recordaris delectationis post hune mundum aduenientis, et obliuiscaris (1) eius pre tua nimia concupiscentia erga hoc seculum; non-ne verecun- daris a societate malignorum et impiorum huic seculo adhe- rentium, quod fugit sicut | vmbra et eius bonum déficit in manu tenenfis illud, et non pcrmanet nec adheret ei nisi stul- tus, nec diligit illud nisi homo fatuus? Anima mea, diuerterc ab bac fatuitate et buniiliare te, et esto contenta viclu slatulo tibi, et quia rem habes super maximo bono et grandi mercede (|ue tibi perucnit ab ipso Deo, et (2) nequaquam decipiaris a tua cupidinc. An nescis quod hic (3) corpus plénum est tor- mcntis et angustiis et languoribus et accedentibus (4), com- positione et mixtatura corni[itiliili et sordida, que oninia congregant radiées quattuor, quarum altéra superat alteram, que fundamentum sunt iiumane vite, et finis omnis viuentis est mors, ad modum statue, cuius membra segregata sunt et per se diuisa, componuntur autem et iunguntur vno clauo, quo amoto, cadunt membra. Anima mea, nequaquam deci- piaris a consortio sociorum tuorum, ne sit tuum desiderium magnum ad dilectionem ipsorum; sicuti enim videtur esse in sua dilectione gaudium et delectatio, sic est in ea contris- tatio et tribulatio, et erit finis eorum dilectionis ; ergo te sé- para ab eis (.'>). Tune efficieris tanquam coclear quod trans- mittitur in brodium olle, dum sanum sit; cum vero fractum fiierit, in igné proicitur vt comburatur. Anima mea, ne dii- cant te socij et viri pacifici lui congregare rem })ro cuius congregatione peribis, ac per hoc intendis eis complacere et volunlatem eorum adimplere, lilii autem âges maliim; ne

(1) Ainsi pour olilivisrcris. — (2) Faute déjà commise; liséz : ul. — (3; Lisez : hoc. — {4| Ainsi pour accidcnlibus . — (!)) Suivant J D, il fau- drait lire : et erit /inis conimdileclionis enja te separari ah ck.

96 JOII.VNXIS DE CAPl'A

forte eris (1) sicut thuribulum quod comburiliir a prunis; alii autem capiunt suum bonum odorem. Anima mca, ne de- cipiaris vanis glorijs que precipitari faciunt suum patronuni ; nec quis considérât maluni quod sequitur ex eis, donec sopa- ratur ab eis. Efficieris tune sicut capillus capitis, qui, dum est in capite, cultatur a suo patrono ac honoralur, cumque ceciderit de capite, ab eo despicitur, et suis pedibus in terram conculcatur. Anima mea, assiste super curatione languen- tium, et ne displiceat tibi hoc quod vilipenditur scientia me- dicine ab hominibus, cum sint stulti et nihil penitus scien- tia[m] participant (2). Considerare imnio debes et in tua mente reducere si quis auferat de corde proximi sui tristiciam et dolorem et eam (3) a languore liberct reslituens eam (4) ad primam quietem in qua fuerat. Nonne languens ille tenetur remunerare illum niedicum magna remuneratione de benefi- cio quod fecit sibi medicus? qui egit hoc beneficium vni, ergo est remunerandus bono merito; quanto magis qui laborat circa curationem magne turbe infirmorum et multorum vi- rorum, faciens totum ad mercedem futuri seculi, et liberet (5) eos a suis languoribus et infirmitatibus, donec restituantur ab illis grauibus infirmitatibus que separabant eos ab hoc mundo transitorio et suis deliciis et cibis et potibus et delcc- tationibus, ac cunctis eius vanitatibus et laboribus ad perfec- tam quietem, in qua prius fuerant, vt valeant gaudere in liac vita et contentari! Quoniam merendus est maximo merito et confidere débet de diuina mercede que omnibus est prestan- tior, erga eius creaturas. Anima enim mea, nequaquam abij- cias abs te futurum seculum, declinans ab hoc damnabile et maledictum, et vendens id quod magni est valoris modico pro pretio. EfScieris, inquam, sicut mercator quidam de quo dicitur (6) :

(1) Pour la régularité grammatii-ali\ il faudrait sis. — (2) Cf> mol est dominé par la conjouctiou cum; il faut donc lire participent. — (3) 11 faut, substituer eum. — (4) Même observation. — (b) Lisez : libcnil. — (6) VII. Le Marchand de soie.

diukctohiim iumanic vit.k. t,

Ound cuni idem domuiii Miaiii lialn'icl [ileiumi serico, cogi- taiiil inlra se diccns : Si voiulam ipsaiii ad pondus, redibit me more (1) temporis, et abiens veiididit illiul simul et totum cui- dam alii mercatori pro medietate prccij. l"'acluai est aiitem postmodum cum increpasset aduersiis aniimim suam et casti- gasset illam ex suis propositis, non poluit sibi adinuenire fugam nec excusationem, sed statim recognoscens delielum suum, conl'essus est quod commiserat, el declinans a sua cuj»i- dine ad quam aspirabat el in t|ua confidebat, constituit se curationibus infirmorum languentiimique interesse ad merce- dem futuri seculi. Nec hoc pro tanto impediuit me a percep- tione honoris et gratie in hoc mundo magnis a dominis cuius- cunque status, antequam irem in Indiam. Et posiquam inde redij, etiam tribuit mibi Deiis omiiipotens suam gratiam et misericordiam in oculis omnium amicorum et socioriim me- orum magis quam voh'bam et vitra quam mee vile diebus merebar, nec unquam regraciari potero.

Post hec vero inspiciens ego libris in quamplurimis medi- cinarum inueni perlegendo, et cognoui quoniam non est in ipso medico potentia sanandi inlirnium aliquem,sic vt sit secu- rus vnquam in vite sue diebus eandem egriludinem ad ipsum redire, aut | aliam similem etiam iili aut factoreni [2). Et ai dixi(t), inquam : Quomodo hiborabo in prcparationc medicinc, cum egriludo valeat ad ipsum redire, aut alia sibi similis?Tunc vero cognoui quoniam exercilium iuslicie et equitatis est me- lius medicinis vninersis. Sanat enim patronum suu perfectam sanalione in qua potest conlidere, quoniam numquam pcrue- niel ei languor. Et videns hec ego despexi libros mcdicine et viiipendi, et proposui sequi legcm el fidem. Gumque cecidisset iioc in mentem meam, cognoui quoniam melius est hoc facere quam studere et vacare in scienlia nu^dieine. In libris enim niedicine non inueni memorationem de lide et lege, nec in eis vidi viam ad legem bonam, neijue lualam. Nalionum vero et

(I) « Il faut : ad me moia.» J D. — (2, (iiiniiiir J I) l'a i'ri:oiiiiu, li; mmis de la phrase t^x\'^e fortiorcm.

!I8 JOMAXNIS DE CAP LA

populorum mundi alii sunt qui possiderunt loges el linguas a suis primis parentibus, alii vcro ohseruant eas ad nicritum huius seculi et delectationem et vanani gloriam ipsius. Onines autem lenent illos esse in veritate et equitale. Et forsitan qui confilelur vni illorum, negat primuni fundamentum, et est crraiis et stultus. Et qui aduersus cos est, stabit in secreto Dei et sanctoium suorum, etalter reprehendit fidem et legem alte- rius et arguit contra illam. Visum est itaque mihi inquirere super sapientibus linguarum ac gentium ac eorum dictorum, vt viderem quid ipsi diciint (1) et quomodo respondeant; per hec forte potero verum a falso distinguere, et eligam illud et in ipso permanebo cum cordis siniplicitate et operis bonitate. Non enim expedit me credere quod ignoro, nec adhuc (2) quod non intelligo adherere. Et vacans circa illud, interrogaui el quesiui et non reperi apud illos, nisi mihi laudantem legem suam et legem vituperantem allerius. Et ex hoc intellexi qiu3- niam omnes iuxta appetitum respondebant el cum eo agunt, non autem secundum iusticiam et equitatem, nisi mereretur quisquam illorum ex hoc opère, et apud illos non inueni ali- quid quod miiii iusticiam ostenderet, vt cognoscerent eam viri intelligentes et placeret eis. Et videns hoc noUii scqui al- terum ipsorum, sciens quod, si cre[di]derim alicui eorum de eo quod ignoro, ero sicut ille credulus deceptus de quo dicitur : (3) Quoniam cum irel latro quidam ad furandum de nocte in domo cuiusdam diuitis cum quibusdam sociorum suorum, asce[n]derunt pariter ad tectum domus, vt intrarent | in do- nium illam. Et excilalus paterfamilias ad slrepitum illorum obtinuit (4), sciens non ascendisse illa hora nisi malignos homines. Et excitans vxorem suam silenter ait ei : Eslimo quoniam latroues sunt in tecto nostre domus. Nunc autem volo vt a me qucras alla voce vl ipsi possint audire, dicens : Nuni- quid mihi narrabis quomodo et vnde lot magnas diuilias con-

(1) Dicant serait plus corri'fl. — (2) J D substitue ad hoc, qui doit être ]a vraie leçon. — (.3) VIll. Lu Piîrede famille, sa Femme et le Voleur cré- dule. — i't) .•\insi pour nhtk.uit.

DlUKCTOIillM IllMAXE VITIC. !)')

j^rcgasli? Kl cnm lilji anniirni;irr iiidiiriiin, (jiieiv^s a me plii- rics, doncc tilii difam. Fccit ila(|iii' iiiiilicr cl iiitcrro^auitviruni siciit ci (lixcral. (lui vcro ropomlil : (juid lihi hoc quercfo?ox (|U(i cdiixil le Dcus ail magnas diiiilias cl siilislantias, conicde, gaiule et liibe, et non interroges me de co (|tiod libi non est dcolai'andnni, ne, torle audicns nos, aiiqnis possct nocere nobis et in periculnm rednndare. Uixit itacjnc mulier : Rogo te, indica niihi hec, qnoniam non est qui posset nos niincaudireet sentire vei'ba noslra. 1*^1 ait vir : Scito quani non congregaui diuitias qiias tu vides et mecuni possides, nisi fnrtiue et malo moilo. (lui dixil mnliei' : Quoniodo hec possunl esse, cuni sis limins et iuslus apud me et apud omnes homines qui tui habent noii- ciam,el niimquam fuit aliquis qui de te malum suspicaretui? (aii respondit vir : Scito quoniam hoc sapientia et intelligen- iia faciebam, et agebam caute niea facta et secrète, vt nulius \ aleret percipere. Dixit mulier : (Juomodo faciebas? Inquil vir : lliam in noctc pleni iunii, et ascendebam super domum vbi turari entendebam 1 1 , et accedens ad fenestrani vbi radij lune ingrediebantur, (cl) dicebam banc coninrationem, scilicet : >:ulp))i, sulem (2), septies. Deinde amplectabar (3) lumen lune et sine lesione descendebam ad domum; cl (|uand(i cram inferius, stabam aduersiis lumen lune, et iterum septies banc coniurationem proferebam dicens : siilrin, sulem, et reuela- bantur mihi omnia bona et tliesauri domus, et acceptis que volebam, iterum amplectabar (4) lumen lune, et ascendebam déferons illas diuitias mecum illese et sine aliquo strepitu. • aimque autlirent eos fures, letali sunt valde, dicentes : lam inuenimus hic quod melius est nidiis cunctis thesauris auri cl argenti et ceteris diuitiis que l'ii in bac domo habere puteri- uius. lam enim inuenimus scientiam (|ue auf[f|ert (0) a nobis omncni dubietalem et timorem; sccuri eiimusciim hoc a cura.

îli Ainsi |i(iiir inteniicliiiiii. — i2; •• Le mot lunaiinie iWail, s;nis ilnulc siiuhim ou choulam et n'avait pas plus de sens ([ue le sésame des Mille el une Nuits. .. J I). — 3) .\insi pour (implectebar. — (i) Même cbsei-valiou. — .'iij Dsulistilue (juas. — ((;)J D, corrii,'ennt ce mol, l'a cliani,'é en «az/Vrc/.

100 .lOll.WMS 1)K (:AI>rA

Et contraria ali fis moia donec esliniareiit dormirc patreni- familias cnm vxoïc sua, surrexit maior ooruni, et accedens ad fencstram, per quam radij lune ingrediebantur,- (et) protulil coniurationem, dicens : sulem, sulem, septies, et amplexatus radium lune, putans descendere cum eo, corruit ad terram super faciem suam. l-^t exurgens paterfamilias, verberauit ipsum multis vcrberihus, dicens ei ; Ad quid venisli? et quis es tu? Qui respondit : Ego sum credulus ille et sum deceptus qui credidi que audiui, antequam fuorim expertus; dignus sum ad oninia que in me agis, ex quo in tuis vcrbis credidi et me luis vei-bis decepisti.

Et factum est, cum timerem credere illud per quod scirem me posse precipitari, secundario adhibui soUicitudinem in- quirendi leges et eligendi meliores (1) ipsarum, et non inueni ia omnibus bis que dicta sunt mibi aliquid quod subintraret nientem meam, vt possem illud credere et sibi adherere. Vado, dixi, ex quo nunc (2) inueni vbi possim appodiari, non est mibi melius quam permanere in lege parentum meorum (3); non inueni viam permanendi in ea. Dixi : Si dixero propter hec et hoc, ecce mag(n)us qui, inueniens parentes suos magos, reprehendi[tur] ab hominibus. Et recordor quid est de quo- dam qui, cum esset in suis cibis irregulatus, ab bominibus vitupei'abatur. Ipse autem causam cis assignabat, dicens : Sic mci parentes et parentes parentum meorum comedebant. Et cum boc (4) inuenissem in hoc mundo causam permanendi in lege parentum meorum, volui iterum inquirere de linguis et legibus et earum scire veritatem. Verumtamen mibi placuit quoniam finis proximus est, et consideraui quoniam dies mei consummati sunt, et finis meus uenire l'estinauit. El cogitans hoc dixi: Ego nescio vtrum recessus meus ab hoc seculo sit in momento. Et prius quidem faciebam opéra que sperabam esse

(I) J D a i:)réf('ré meliorcm; meliores aurait jni t'tre ronservé. — (2) Au lieu do nunc lisez : non. — (3) Suivant J D, il l'audrait intercaler ici : scd querens causam permanendi in lege parentum. — lij Au lieu de hue il faul lire no/7.

DIRECTonirM lirMAN.K VIT.E. 101

(le numéro Ijonornm. iiuiic aiitem, in eundo cl rcMliMindo ad acquirondum de lej;ii)us et me de altéra in alterani transfe- rendo, detinebar il) a niaximo bono et magna misericoi'dia quam possc[m] excrcere. Et erit finis meus peius agere. pi-eter quam pelitioni mee satisliat. F.t forsitan, in eundo et i-edeundo. adueniel uiilii qiiod aduenit cuidam (equo) (2) de quo dicitiir.

(3) I Quoniam cuni quidam nnilicrem habentem virum i> i' adamaret, ot ageret cum ea, fecit silti mulier mcatuni siib terra protendenfem a domo sua vsque ad domum illius; fccit t'oramen meatus in domo sua apud quendam lacum i i) in quo prius puteus extiterat pro temporibus necessitafis et timoris. ne quando supcrveniret eis subito mariius. Quadam vero die, dum amasius staret cuni muliere, superuenit maritus in (istio. ]•]( ail nnilier aniasin suo : Festina et recuire ad meatum qui esl apud locum piitei. Et festinans ilb' ad locum non inuenil puleuni. quoniam priuatus iam erat. Et rediens ad mulierem, dixit : Iam iui ad, biciim quem dixisti mibi, et ibi puteum non inueni. (aii dixil mulier : 0 stulte, quid tibi de puteo meo? Indicaui tilii puteum, nisi vt indicaret tibi foramen meatus. At ille respondit : Non bene fecisti. Non enim puleum, cum non esset, nominare debuisti, qu[o- ni]am exliibuisti me huic periculo. (lui dixif mulier : Ve tibi! Relinque fatuilalem tuam et verliorum multitudinem, et re- cède in viam tuam. Dixit ille :Quo ilio? quod ."ii tu mibi verba instituisti? nescio quid faciam. Set antequam sermonem per- feccrit, intrauit paterfamilias et, illo inuento. verberauit eum, et vltimo duxit eum ad iudicem ((i) de maleficio accusando.

El factum est. cum paucrem ne mibi in eundo et redcundo acciderit sicut illi. Visum enim [est] mibi vt non indiicatur mibi super lioc negocio de timoré magis quam perce|)erim, et

(I) Ici le futur '/cd'iie/jnr s'iiiipiisr. — ,2) Mol à su|i|iriiiii'i-. roiiuno l'Iaut la mauviiis(î intoriinHation des mots de quo, qui élait'iil proliabie- mi'nt deux fois écrits dans le ms.plact; sous h^s yeux du copiste ou dans la copie remise à l'imprimeur. — (.3) IX. Le Muu.la Fkmmk kt l".\m\nt. — (i) Lisez : locum. — ii, J I) propose quot. — [{)) Ici J I) a ajouli' cum.

103 JOlIANMS DE CAPLA

deliberaiii rolinquere illud et agore omne opus quod intcl- Jectus atteslatur esse piirum, et in eo lingue concordarenl vniuerse quoniam bonum est. Et subtraxi manum meam a percntiendo et affligendo homines et a vana gloria et furto el a fraude et a decipiendo quemquam. Et preseruaui me ab omni mendacio et ab omni quod posset noccrc hominibus, et alienaui me a tribulatione hominum et a malicia et a vani- talibus suis et ab omni maleficio et preuaricacione. Et iussi anime mee non ad'ectare malum hominum et non deuiare in perquirendo nieritum f'uturi seculi ac cius afllictionem, et pro- longaui malignos a mente mea et adhesi rectis cum anima mea. Et consideraui quoniam non est hominum, sicut iusticia, socii et amicus; vidi quoniam quicumque hominum acquiril ''■•i" eam, quando Deus concedit, ei est melior et dignior cum | ha- bitu et dehorribilior pâtre et matre. Et inueni quam ipsa esl que docet rectitudinem et bonilalem et suo viro bonum pres- tat consilium, sicut opus est fidclis amici. Et non déficit quando suscipit qviis de ea, sed augetur, et non marcessit (1), quando quis vtitur ea, sed additur ei nouitas et pulchritudo. Et in ea dubitationem non esse inueni. Nec vilipendent (2) illa[mj tempora, et non tiniebit aquam, nec ignem, nec latrones, nec malas feras, nec adueniet ei aliquid de accidentibus mundi. Et consideraui illum qui vilipendit iusticiam et nescit suum finem, quoniam modicum bonum quod inuenit in hoc mundo facit eum obliuisci multi boni quod in mundo futuro est, vt illud derelinquat et similis sit mercatori de quo dicilur.

(3) Quidam mercator erat qui, cum haberet margarefas non perforatas, conduxit quemdam ad perforandum eas pro centum solidis in die. Et cum domum intraret mercatoris (4), vidit cytharam in angulo suspensam. Cui dixit mercator : Scisne

(I) Ainsi pour marcescit. — (2) Lisez : vUipendunt. — (3) X. Le Mapchanu DE PERLES ET l'Ouvrieh. — (4) J D a éditt' : mercator. Il suppose que c'est le marchand qui a élé chez l'ouvrier et qui au logis de ce dernier n aperçu une harpe. Mais l'hypothèse inverse est tout aussi rationmlle, el, comme c'est celle que présente la version syriaque faite sur le texie arabe, il n'y avait ici rien à corriger.

IlIUECTdlilUM lllMAN.K VIT.E. 1113

l)ulsai'('? Cui res[)Oinlit : Rono scio. Al illo dixit : Accipe nunc et puisa, vt aiuliamus. At ille, ea accepla, pulsauit ol non ces- sauil tota die, dimissis vasis margaritarum apcrtis, donec dics tloclinaiiit. In sero aiitem dixit ci : Da milii sallariuni nieum. Cui rospondil morcalor : (juid opcratus es vnde debes mcr- cedom reciperc? At ille inquit : Feci quod milii precepisti. Et soluif ei centum solidos denariorum, suis mari;aritis rema- nontibus imperforatis.

Et factum est, cum addidissem cirea mundi négocia et eius concupiscentias, addidi et ipsum vilipendere et eius vanii- lates [sic) abijceie. et in diuino cultu et religione me delibe- raui coniirmare. Et vidi quomodo religio et diuinus cultus conseruaut lioininem, sicut pater suum filium. l']t inueni leli- giosum quoniam glorificatur et eius gradus magnificatur, et cum magnilicetur, buniiliatur apud seipsum, et sufficit ei victus sibi constitutus, et a bonis et diuitiis hominum exchi- ditur. Et ex his (jue siiii concedit Ueus contentus est et non contri>laltir, c\ exjioliatur ab hoc seculo, et fit liber a Iribula- tionilius. et abliorret concupiscentias, et existit mundus, et eius siispiria non deliciunt, et abijcit inuidiam, e( anior ei reuelatur, et eius anima ab huius | mundi vanifalibus prohi- lietur, et eius intellectus perlicitur, et respicit l'utura, et non timet boulines vt peccatum et fit pacificus. Cunque {-sic) con- siderassem opéra religiosi, addidi amorem in suis operibus. ita quod deuenit in mentem meam effîci sicut ipse. Postca vero tiinui ne forte non possem sustinere vitam religiosorum. \i ,1 ne (juando me ex alTectu contingeret redii'e ad cibaria (juibus nutritus sum et cognoui, quoniam, si relinqu(n'em omnia et conuei'terer ad opéra religiosorum, forte in ipsis permanere non possem, (et) reiinquens prima opéra que sole- l>am lacère cum essent bona, et accidei'et mibi sicut cani, de quo recilatur fabula lalis :

{2} lù'al (|uidam canis (jiii. ruiii aniliiibirct iiixia llurala,

(I) J D <llbslillll' rt. — 2; XI. |,i; ClIir.N UT I.'OuilIlE.

104 JOIIANXIS DE CAPIA

portans carnis frustum in ore suo, vidit vmbram carniuni in aqua, et, credens illud capere pre sua concupiscentia, apeniit os suum ad capiendum illud; et cecidit quod habebat, et re- mansit vacuus ab vtroque.

Timui ergo timoré maximo religioneni, et dubitaui de per- sona mea, ne quando molestaretur et non posset tolerare, et in statu que fueram cogitaui permanere. Postea vero delibe- raui permanere inter illud quod timebam non posse tolerare, et illud quod aduenit habitanli in mundo ex tristicijs et an- gustijs. Et manifestum mihi est (1) quoniam non est aliqua concupiscentia nec delectatio huius seculi, que non con- uertatur in tristiciam et languorem et causât (2) dolorem et aduersitateni in hoc mundo. Sicut aqua salsa, de qua quan- tumcumque quis plus biberit, tanto plus sitiet. Aut sicut os in quo nil aliud est, nisi