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HISTOIRE
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L'ÉGLISE SAINT-BÉNIGNE
DE DIJON
APPROBATIO ORDINARII
IMPRIMATUR.
Divione, die 1' Julii 1899.
7 ALBERTUS, Ep. D,\ia„c„.
HISTOIRE
DE
L'ÉGLISE SAINT-BÊNIGNE
DE DIJON
L'ABBÉ L. CHOMTON
CHANOINE HONORAIRE DE DIJON ET DE NANTIS
OUVRAGE ORNE DE THE NIE PLANCHES HORS TEXTE
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DIJON
MPIUMERIK ET LITHOGRAPHIE JOBARD
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INTRODUCTION
Le saint qui a donné son nom aux établisse- ments et aux monuments étudiés dans ce volume, appartient à l'obscure période de nos origines chrétiennes. Apôtre, comme on aime à le nommer, il n'eut pas le rôle éclatant de ces hommes apos- toliques qui oui tracé dans l'histoire un sillon ineffaçable. Il fui du nombre de ces évangélisa- teurs plus humbles, disséminés loin de la ville épiscopale, dont quelques-uns doivent à leur lin illustrée par le martyre d'avoir survécu dans le souvenir des peuples et dans la liturgie. A ceux qui oui eu celte survivance, la légende, d'ordi- naire, s'est chargée de faire une auréole1 trop radieuse. Cet honneur n'a pas été épargné à sainl Bénigne. Rien d'étonnant, dès lors, que ce qui nous a élé transmis sur l'apôtre-ninrlyr de Dijon paraisse discutable. On va exposer dans cette introduction les solutions les plus plausibles de celte question délicate el complexe.
Les plus anciens documents que l'on possède sur saint Bénigne datent du sixième siècle. Ce sont : les Actes de son martyre, aulrenieul dil sa Légende, apportée vers l'année 515 à sainl Gré- goire, évoque de Langros, el rédigée probable- ment à la même époque; — 2° le chapitre Ll du I .ivre rie la Gloire i\cs Martyrs, ouvrage composé par sainl Grégoire de Tours un peu avaul 588; — .'{" nue mention au martyrologe hiéronvmicn. dans la recension gallicane arrêtée à Auxerre vers 595; — \" un groupe de légendes formé entre 515 el 615 environ, et comprenant, avec les Actes de sainl Bénigne, ceux des martvrs de Langres, Auliin, Saulieu, Viviers.
Abordnnl l'étude de ces textes, c'osl par celui de Grégoire de Tours que l'on commencera, en traçant d'abord le cadre de l'événemenl qui s'v
(I) Voici la traduction dos textes île (irégoire de 'l'ours ipii foni connaître les rapports de son bisaïeul avec Dijon :
//('</. /•'/•.. I. Ml, '■. \ix. — « Langres avait alors pour évèipie
trouve raconté, et qui s'est accompli au temps de sainl Grégoire de Langres, bisaïeul de l'auteur.
L'Évèque saint Grégoire. — Sainl Grégoire de Langres naquit à Autun vers l'an 450. Il gou- verna d'abord sa ville natale en qualité' de comte mi préfet, duranl l'espace de quarante ans. Veuf, il veuail de se retirer dans la solitude, lorsque, en 506, la cité de Langres l'élul pour évoque.
Dans l'exercice de sa première charge il avait montré une justice rigoureuse el inflexible. Ce Irail de. caractère esl relevé par son arrière-petit- lils, el par Fortunat, à qui l'on doil une épitaphe du sainl, conleiianl ces deux vers :
« Arhilev anle ferox, dehinc pius ipse sacerdox, (Jhos flointiil jitrtex patrix amore fovet.
— D'abord juge sévère, il dompta les peuples par la justice; ensuite pontife compatissant, il les gagna par l'amour paternel. »
Le castrum de Dijon fui la résidence préférée du nouvel évoque, qui suivil en cela l'exemple de quelques-uns de ses prédécesseurs, notamment de sainl Urbain el de sainl Aproncule. C'esl ce qui nous a valu la description de ce castrum par Grégoire de Tours. La maison épiscopale, pour le dire en [tassant, étail située à l'intérieur des murs, aliénante au baptistère, devenu plus lard, croit-on, l'église Sninl-Vincont, el voisine de l'église1 Sainl- Llienne. où se célébrai! l'oflice pontifical. Il y eut, dans la suile, une autre maison épiscopale, dile Hôtel de Langres. Celle- ci, donnée aux évoques en I'i2'i, élail a l'opposé de la première el occupait, dans l'intérieur du vieux caslrum, remplacement des bàliinents qui hordoul le côté occidental de la place d'Armes, l'jlle devint le couvenl des Jacobines (I).
saint i irégoire. i )n 1 1 ■< ■ saura yinj ■ I < ■ donner, à propos de ce pontife, la description de Dijon, où il résidait habituellement. » Dijon rsL un castrum ceint de murailles livs solides. Il est bâti
A l'ouest de l'enceinte fortifiée, au delà du li! naturel du torrent de Suzon, s'étendait, du temps de saint Grégoire, un vaste cimetière (planche I). Lorsque ce pontife le visita, sou attention dul être attirée par les édifices qu'on y avait bâtis, el par plusieurs lombes qui étaient l'objet des hommages du peuple. Dans la partie antérieure s'élevait la basilique de Saint-Jean, où reposai! l'évêque saint Urbain, mort depuis environ un demi-siècle. A peu de dislance, au nord-ouest, une autre petite basilique gardait le tombeau de sainte Paschasie. Tout près de cet édicule, au fond d'une crypte en ruine, un grand sarcophage
était particulièrement vénéré : c'était celui de saint Bénigne (1).
La crypte voyait accourir les rustici, dit Grégoire de Tours. Il nomme ainsi les gens du peuple, qu'ils habitent la campagne, un castrum, une civitas, peu importe (2). Dès lors, toute une partie de la population dijonnaise venait s'age- nouiller devant le grand sarcophage. Elle y venait avec plus d'assiduité et plus d'enthousiasme qu'elle ne faisait pour saint Urbain el sainte Paschasie. Evidemment — ce qui arriva en est la preuve manifeste — on se préoccupait de faire rendre au saint les bonneurs liturgiques, et
au milieu d'une plaine riante et fertile. Les terres sont si fécondes qu'il suffit de les labourer une fois avant les semailles, pour avoir une abondante récolte. Au midi, coule la rivière d'Ouclie qui esl très poissonneuse. Du nord vient une autre petite rivière, qui entre par une porte, passe sous un pont, et sort par une autre porte, déversant le trop plein de ses eaux dans les fossés où elle circule paisiblement. Devant la porte, elle l'ait tourner des moulins avec une étonnante rapidité. L'enceinte a quatre portes qui regar- dent les quatre points cardinaux ; elle est armée de trente-trois tours ; le mur est construit en pierres de taille jusqu'à vingt pieds, au-dessus en petites pierres ; la hauteur totale est de trente pieds, l'épaisseur de quinze. J'ignore pourquoi Dijon n'a pas reçu le rang de civitas. 11 existe aux environs des sources précieuses. Du côté de l'occident sont des montagnes très fertiles, couvertes de vignes, qui fournissent aux habitants un si généreux Falerne qu'ils dédai- gnent le vin d'Ascalon.
» Les anciens disent que ce castrum a été bâti par l'empereur Aurélien. »
Vilœ Patrum, c. vu. — « Saint Grégoire demeurait ordinaire- ment à Dijon. Comme sa maison était attenante au baptistère, qui renfermait des reliques d'un grand nombre de saints, il se levait la nuit afin d'y aller prier. Il le faisait en évitant d'être aperçu » de ses clercs, qui avaient leurs lits près de sa chambre. — Sur ce détail explicatif, cf. Hist. Fr.,1. VI, c. xxxvi. — « La porte du baptistère s'ouvrait mystérieusement à son approche, puis, sous le regard de Dieu seul, il récitait avec attention l'office divin. Après avoir longtemps agi de la sorte, à l'insu de tout le monde, il fut enfin découvert par un diacre. Celui-ci se mit alors à suivre de loin et secrètement le saint évèque, pour observer ce qu'il faisait. Voici ce qu'il a raconté. Le saint, arrivé à la porte du baptistère, y frappait de la main, et la porte s'ouvrait sans que l'on vît paraître personne. Lorsqu'il était entré, le silence régnait d'abord pendant longtemps; ensuite retentissait très haut la divine psalmodie, on eût dit un concert de voix nombreuses, et le chant se prolongeait durant trois heures, sinon davantage. Pour ma part, je crois que les grands saints dont il y avait là des reliques apparaissaient au serviteur de Dieu, et qu'ensemble ils louaient le Seigneur. L'office étant achevé, l'évêque revenait à son lit, et se recouchait, en pre- nant soin encore de n'être point remarqué. A l'heure due, les réglementaires se dirigeaient vers la porte du baptistère, qu'ils trouvaient fermée; ils rouvraient avec leur clef, sonnaient la cloche, et le saint évèque, se levant avec tout le monde, allait recommencer l'office divin...
» Saint Grégoire, étant à Langres pour la fête de l'Epiphanie, fut atteint de la lièvre, et au bout de quelques jours il quitta ce monde pour s'en aller à Jésus-Christ... Ses restes furent transportés à Dijon oi'i, suivant ses ordres, il devait être inhumé... lui arrivant on se rendit à l'église qui est à l'intérieur des murs (Saint-Étienne), et, le cinquième jour, lis évêques étant réunis, le corps fut porté de l'église à la basilique de Saint-Jean. »
Le lecteur consultera utilement la planche I, dressée pour faciliter l'intelligence de ci's textes.
On a souvent confondu, par erreur, la basilique de Saint-Jean, simple chapelle de cimetière au sixième siècle, avec le baptistère qui joignait la maison épiscopale. Suivant Grégoire de Tours, le baptistère était un autre édifice que Saint-Jean. Du reste, l'enceinte fortifiée renfermait évidemment l'habitation où demeuraient ensemble l'évêque et son clergé. (Cf. Hist. Fr., 1. II, c. xxin.) — La basi- lique de Saint-Jean existe toujours comme église paroissiale ; l'église de Saint-Étienne, abandonnée pendant la Révolution, est devenue successivement une halle au blé, un magasin, une Bourse de commerce (1897) ; celle de Saint-Vincent, l'ancien baptistère du sixième siècle, fut démolie vers 1750, mais a laissé son vocable à une cour qui en était voisine.
La planche I indique assez exactement la plantation du castrum. Cette forteresse couvrait une superficie d'environ dix hectares. On l'avait construite sur la rive gauche de Suzon, qui fut canalisé pour être introduit dans la place. L'entrée et la sortie du canal furent aménagées avec les travaux des portes, au nord et au midi. On a découvert à l'intérieur de l'enceinte, non loin de la porte septen- trionale, les traces d'un cours d'eau, un aqueduc et le coursier d'un moulin. En effet, outre les moulins extérieurs, il dut y en avoir un dans le castrum, à Dijon comme en d'autres lieux fortifiés, comme dans ce castelluni rhénan, par exemple, que Fortunat décrit, et où, dit-il,
Ducitur in rigidis simiosa canalibus unda E.<' qua fert populo hic viola rapta cibum.
Personne ne se méprendra sur le sens de ces mots de la légende de la planche I : « Tours existantes ». Ces tours existent telles que les ont faites les réparations successives et les démolitions mo- dernes : ce qui doit y rester de construction romaine ne serait rendu visible que par de nouvelles fouilles.
Les Mémoires de la Commission des Antiquités de la Côtc-d'Or contiennent de nombreux renseignements sur le castrum de Dijon. Voir la table du tome X. Voir aussi le Catalogue du Musée de la Commission. On trouvera d'ailleurs à la suite de cette introduction une étude sommaire des origines de Dijon et du castrum.
(1) Grégoire de Tours, dans le Livre de la Gloire des Confesseurs. ch. xlii et xliii, mentionne encore deux autres tombes : celle des saints époux Hilaire et Quiète, et celle de sainte Floride, reli- gieuse. Ces tombes se trouvaient, de son temps, dans un même édifice, voisin de la basilique de Sainte-Paschasie et de celle de Saint-Bénigne. Ktait-cc un édifice particulier ou l'église Saint-Jean ? Rien ne l'indique avec clarté, ni chez le vieil historien, ni ailleurs. Seulement l'on ne voit pas un mot, dans les anciens écrits, qui rattache à Saint-Jean aucune de ces trois sépultures.
Du reste, on ne saurait préciser la date de la mort des trois saints. Cette date ne doit pas être antérieure à l'épiscopat de saint Grégoire de Langres, pour saint Hilaire et son épouse. L'est-elle pour sainte Floride ? Question insoluble.
(',') Le mot « rusticus » fut longtemps synonyme de « plebeius ». Cf. II. Glab., Hist., 1. Il, 11; 1. IV, 3.
d'obtenir la construction il' une basilique sur son tombeau.
Le vigilant pontife qui prenait en main le gou- vernement de l'église de Langres fut bientôt instruit des vœux du peuple. Lui-même se sentit pressé de contrôler un culte dont sa nouvelle dignité rétablissait juge, en ce temps. Ainsi fut introduite la cause de canonisation de saint Bénigne. On disait alors vindicatif) (1).
Histoire de l'institution du culte de saint Bénigne, d'après Grégoire de Tours. — C'est au milieu des incidents soulevés par cette ques- tion que nous porte Grégoire de Tours.
« Bénigne, dit-il (2), qui rendit témoignage à Notre-Seigneur Jésus-Christ, souffrit le martyre a Dijon. Gomme on avait pris un grand sarco- phage pour l'ensevelir après son martyre, les gens de notre époque et surtout le saint évoque Grégoire pensaient que ce sarcophage contenait les restes d'un païen. Le peuple cependant véné- rait le tombeau, et les grâces sollicitées étaient prompternent obtenues. Un homme qui avait reçu ainsi de nombreux bienfaits, apporta un cierge au sépulcre du saint et. l'ayant allumé, s'en retourna chez lui. Apres son départ, mi enfant qui l'avait vu, descendit dans la crypte pour éteindre le cierge el l'emporter. A peine était-il descendu qu'un ('norme serpent vint d'un autre côté et s'enroula autour du cierge. L'eu fa ni saisi d'HTroi remonta aussitôt. Deux on trois fois
il renouvela sa tentative, mais toujours en vain, car le serpent ne s'en allait pas. On avait beau raconter au saint évoque ces choses et autres semblables, il ne se laissait point con- vaincre et n'en défendait que plus fort de prier devant le sarcophage.
» A la fin le martyr de Dieu apparaît au saint confesseur et lui dit : Que faites-vous ? Non content de me laisser dans l'abandon, vous mé- prisez même ceux qui m'honorent. Cessez d'agir ainsi, je vous prie, et hàtez-vous d'élever un oratoire sur mon tombeau. — Vivement ému de cette vision, l'évêque se rend au sépulcre du martyr et. dans une longue prière mêlée de larmes, il implore le pardon de sa faute. Puis, comme en effet la crypte anciennement bâtie tom- bait en ruine, le bienheureux pontife donna ordre d'en relever les murs, et y fit construire une voûte d'une structure élégante. Mais, je ne sais pourquoi, le saint tombeau se trouva dehors. L'évêque, voulant le replacer dans la crypte, convoqua, pour accomplir ce pieux devoir, des abbés et d'autres religieux. Or, en présence de celle assemblée, le saint martyr accorda aux peuples el à l'évêque qui le glorifiai! la faveur d'un grand miracle. Le sarcophage, comme on l'a dit plus liant, (Mail grand el lourd, au point qu'en ce moment trois paires de bœufs n'auraient pas suffi à le traîner. Voyant qu'on n'avançait pas. qu'on ne savait comment le descendre, saint Grégoire lil allumer les cierges el entonner les
(I) Le mot « vindicatio » niait usité pour désigner l'autorisation d'honorer un martyr.
Celui île « canonisation », appliqué à cette époque, ne peut avoir pleinement le même sens qu'aujourd'hui. Car, ordinairement, c'était un évoque qui jugeait la cause, et le culte n'était pas institue pour l'Eglise universelle, mais pour une ou plusieurs églises particu- lières. Aussi Benoît XIV regarde-t-il cette canonisation en usage dans les onze premiers siècles chrétiens comme équivalente à une simple béatification. Parmi les saints promus de la sorte aux hon- neurs liturgiques beaucoup ont vu leur culte se généraliser assez. pour être légitimement réputé universel : ils sont devenus par là équivalemment canonisés, « lequipollenter canonisati ». Les autres sont demeurés équivalemment béatifiés, « asquipollenter beatificati », mais du moins, dans les pays où on les vénère, ils res- tent en pleine possession des litres et honneurs qu'ils reçoivent de
temps immémorial. — A propos de saint Bénigne, on re rquera
que son culte a pris avec le temps une extension considérable. Son nom, dit le 1». Van lloof, — Ant.SS., t. I Xov., p. I .'M,— est devenu célèbre dans presque toute l'Eglise latine : « Magnum est ac celeberrimum Benigni martyris nomen, cujus inclyta fama gloria: per universain 1ère latini oris Kcclesiam inde a remotissimis seculis sparsa, majoiï in «lies luce resplendere pergit. Cujus utinani tam cerla esset reruin gestnrum historiaquamsaw«?<i7rt<w ar warlyrii rorotui. »
(?) De cl. Martyr., i.t. — Beniguus auteni ac doininici nominis lestis apud Divionense caslrum martyrio consummatus est. Ktquia in magno sarcophago posl martyrium conditus fuit, putabant nostri temporis hommes et pneserlim beatus Oregorius episcopus
ihi aliqucm positum fuisse gcntilem. Xam rustici vota inibi dissol- vebant et qua; petebant velociter impetrabant. Ad hoc ergo beati sepulcruni quidam, dum exinde multa bénéficia perciperet, cereuni detulit ; quo accenso, domiun rediit. l'uerulus enim parvulus haîC observons, illo abeuute, descendit ad tumulum, utardentom cereuni extingueret et auferret. Quo descendente, ecce serpens mira; magnituilinis, de alia parte veniens, cereuni eireiiincingit. Puer autei n timens siirsum rediit, et bis aut tertio cereuni auferre ten- taus, obsistente angue non potuit. Talia et his similin beato pontilici uunliala, nullo modo eredebat, sed mugis ne iliidem adorarent Ibrtiter testabatur.
Tandem aliquando Dei martyr beato se eoiifessori révélât, et dicit : Quiil, inquit, agis, non soluni quod tu despicis, verum etiani honorantes me spernis? Ne facias, qua'so, sed tegmen super me velocius pnepara. — De qua illo visione eonciissus beatum sepul- cruni adit, iliique iliutissime pro iguorantia cimi lletu veniani ileprecatur. (Le mot « iguorantia » dans le vocabulaire do G. de T. est synonyme de « peccatum ». Cf. Vil. IJ/ilr., c. \, I.)
Kt quia crypta illa qua; ab antiquis inibi transvoluta lueratdiriita eiiit, rursum eam beatus poutifex reajditieavit, elegauti transvolvens opère. Sed sitnetuin sepulcruni, uescio qna causa facieute, loris evenit. Quod ille intus transferre cupiens, convocavit ad hoc opus et olisequium abbates atque alios religiosos viros ; in quo couventu grande miraculuni beatus martyr et populis et suo praistitit eon- fessori. Erat quippe validum, ut supra diximus, illud sarcophaguni, ut talc in isto tempore uec tria paria, boum traherc possint. Cumque iliutissime moi-areutur, nec invenirent qualiter ipsiini intus inferrent, sanctus Grogorius, illiiniiuatis cereis, cuni grandi psallentio
psaumes, puis, prenant le sarcophage du martyr par la tête et deux prêtres le prenant par les pieds, ils le soulevèrent et le descendirent sans diffi- culté dans la crypte, où ils le placèrent à l'endroit qui leur plut : ce qui ne fut pas un médiocre pro- dige pour la foule émerveillée.
» Peu d'années après, des gens qui étaient allés en Italie rapportèrent an bienheureux confesseur l'histoire de la passion de saint Bé- nigne. Cependant le saint martyr continuait à se manifester aux peuples par beaucoup de miracles. C'est alors que saint Grégoire lit bâtir sur la crypte une grande basilique.
» A côté se trouve une autre basilique, dans laquelle est honorée sainte Paschasie. Or, an moment où l'on construisait celle desaint Bénigne, les ouvriers virent sortir de celle église voisine une femme d'un grand âge, velue d'une robe noire, ayant la tête blanche comme un cygne, et un air vénérable. Elle leur parla ainsi : Courage, mes amis, achevez votre pieuse besogne, élevez vite les étages de cet édifice : il esl juste de mener avec célérité une œuvre dirigée par un tel archi- tecte. Car. si la faiblesse de vos yeux ne s y opposait, vous verriez présider à vos travaux saint Bénigne lui-même. — Après avoir dit ces paroles, elle rentra dans la basilique d'où elle était sortie, et personne depuis ne la revit plus. On crut à une apparition de sainte Paschasie.
» La surface de la pierre où les pieds de saint Bénigne furent scellés dans du plomb fondu, a été percée de petits creux, et beaucoup de per- sonnes y versent du vin on de la bière, qu'elles appliquent ensuite sur leurs paupières enflam-
mées tai sur n'importe quelles plaies. Grâceàce médicament, le mal est promptement guéri. J'en ai fail moi-même l'incontestable expérience, car. ayant un jour les yeux fort malades, dès que je les eus baignés dans cette liqueur sanctifiée, la douleur cessa à l'instant.
» Quand l'Auvergne commençait à être atteinte de la peste inguinaire, qui fut chassée par les prières de l'évoque sainl Gall, on vit tout à coup les murs des maisons el des églises se couvrir de signes el de caractères lugubres (vers l'an545). Alors, pendant une nuit, ma mère crut voir en songe que le vin que nous avions dans nos caves s'était changé en sang. Déjà elle se lamen- tait : Malheurà moi, s'écriait-elle, canna maison est désignée au fléau ! — Mais un homme lui dil : Savez-vous bien qu'après-demain, qui sera le jour des calendes de novembre, on célébrera la passion (\u martyr Bénigne. — Je le sais, dit- elle. — Allez donc, répliqua- t-i.l, et veillez toute la nuit en son honneur, faites dire des messes : ainsi vous serez préservée. — A son réveil, elle lit ce qui lin avait été ordonné, et notre maison resta intacte au milieu des maisons voisines marquées des signes funestes (1). »
Valeur du texte de Grégoire de Tours. — Conformément au but avoué de l'auteur, ce récit n'est qu'un Livre des miracles ajouté aux Actes de saint Bénigne. En vertu même de son pro- gramme, Grégoire de Tours omet des détails d'un autre ordre qu'il y aurait intérêt à connaître. De là des obscurités et des lacunes qui ne cesseront d'offrir matière à discussion. Ici, d'ailleurs.
apprehensum acapite martyris sarcophagum, et duo presbyteri ad pedes moventes illud, in cryptam habilissime detulerunt, et ubi ipsis fuit placitum composuerunt : quod non minimum populis spectaculum fuit.
Post paucos autem annos ab euntibus in Italiam passionis ejus historiam allatam beatus confessor accepit. Sed et deinceps sanctus martyr multis se virtutilms manifestavit in populis. Nec moratus, super cryptam illam basilicam magnam jussit œdifleari.
In prosiiiio autem est et alia basilica in qua Pasehasia qusedam religiosa veneratur. Nam visum est eo tempore structoribus quamdam anum egressam fuisse ab ipsa basilica, nigra veste, cygneo capite vultuque decoro, qua; sic affata est structures : Eia, dilectissimi, perfleite opus bonum ; eleventur machinée quibus erigitur h;ec structura, et inerito acceleratur quse taleni liabet exse- cutorem. Nam, si permitteretur ut vestrorum oculorum acies coin- templaretur, nempe videretis vobis operantibus sanctum praire Benignum. — Hux eft'ate, basilicam de qua egressa fuerat ingrediens, niilli utti*a comparuit. Autumabant enini ejus temporis ho mines beatam ibi appariasse Paschasiam.
Super lapideni vero illum in quo cuni plumbo remisso pedes ejus conflxi fuerunt, factis loculis, vinurn aut siceram multi infundunt : unde si aut oculi lippitudine gravati, aut quœlibet vulnera fuerint peruncta, protinus fugata inflrmitate sanantur, quod ego evidenter
expertus suni. Nain cuni uiihi niuiia lippitudine oculi gravarentur, es hoc sacrato unguinc tactus, dolore protinus carui.
Cum autem ad Arvernam regionem lues illa inguiuaria adveniret, quse saucti Galli episcopi orationc depulsaest (voir Hist. Fr., I. IV, c. v), et in subita contemplatione parietes domorum atque eccle- siarum signarentur atque caraxareiitur, matri mese apparuit in visu noctis quasi vinum quod in apothecis nostris habebatur, sanguis esset eft'ectus. Oui lamentanti ac dicenti : Va' mini, quia signata est plagse domus mea, ait ei vir quidam : Nosti, inquit, quod post pridie, quod erit in kalendis novembris, passio Benigni martyris celebrabitur? — Novi, ait. — Vade, inquit, et vigila totem noctem in honore, ac revoca missas, et liberaberis a plaga. — Expergefacte autem a somno, implevit quse sibi fuerant imperate, signatisque vicinorum domibus domus nostra inviolata permansit.
(I) Grégoire de Tours n'indique pas le lieu où se célébrait la fête de saint Bénigne. Il semble qu'il n'entend pas ici Dijon, mais plutôt une localité de l'Auvergne, à proximité de la demeure de ses parents.
Ce pouvait être lïiom, où le culte du saint martyr exista de très lionne heure (Art. SS., Il jun.), avec celui de saint Polycarpe (Greg. Turon., de Gl. Martyr., c. lxxxvi). Saint-Bénigne fut le vocable anciennement porté par une église de Riom que l'on iden- tifie avec l'église actuelle de Saint-Amable.
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comme en tous les écrits du naïf historien, une large part doit être faite à la légende. Malgré ces réserves, le chapitre qu'on a lu nous transmet quelques renseignements précieux.
Mais il ne faut pas laisser d'équivoque sur la valeur exacte du texte de Grégoire de Tours. Ce texte, on le voit, n'a qu'une valeur restreinte. En conséquence, une argumentation basée sur un tel document doit, pour être concluante, s'appuyer moins sur la teneur du texte que sur les faits qu'il permet de constater ou de restituer (1).
Le récit du vieil historien fournit plusieurs données sur la promotion du culte de saint Bé- nigne. En les éclairant par les circonstances connues d'ailleurs, et en s'inspirant des remar- ques qui précèdent, on arrive à quelques solu- tions intéressantes assez probables.
Premiers cimetières chrétiens. — Rappelons l'origine des cimetières chrétiens.
Jusqu'au milieu du troisième siècle. l'Église bénéficia du droit commun qui garantissait- la liberté et l'inviolabilité des sépultures. Les area* funéraires devaient, suivant les règlements, se trouver, à quelque distance des groupes d'habita- tions, et hors des murs d'enceinte, s'il s'agissait d'une ville fermée ou d'un castrum. Elles pou- vaient constituer un domaine privé appartenant soit à une famille, soil à une corporation. Lue loi, ('•dictée d'abord pour la ville de Rome, étendue ensuite par Sévère à tout l'empire, permettait de s'associer et de se cotiser pour avoir une area commune. Grâce à cette disposition légale, les cimetières chrétiens se multiplièrent facilement. On les établissait de préférence près de la tombe d'un martyr « afin, suivant l'expression de saint Ainbroise, que la vertu du sang versé pour le Christ se communiquât aux lombes voisines, et purifiât les morts qui y reposaient,
ut sacri sanguinis humor
Fin Mm ax penetrans abluat exuviax. »
Les area1 chrétiennes ne restèrent pas unique-
ment des champs de sépultures ; on y construi- sit des cryptes, des basiliques, des logements pour les gardiens : elles devinrent ainsi des lieux d'assemblée. Cet usage motiva, à partir de Valé- rien, l'interdiction ou la confiscation des areae, chaque fois que le glaive était tiré contre l'Église.
Outre les cimetières de destination exclusive- ment chrétienne, il y en eut d'autres, qui étaient mixtes. Les découvertes archéologiques et d'an- ciens textes prouvent l'existence de semblables cimetières dans la Gaule. Ainsi, pendant la période d'évangélisation, les habitants de cer- taines localités étaient probablement tous enterrés dans le même lieu, malgré la différence de culte, sauf des mesures prises pour éviter une promis- cuit»' complète; ou bien, après l'abolition du paganisme, d'anciens champs funéraires lurent sanctifiés et utilisés par les chrétiens.
Quelle a été l'origine du cimetière ou se trou- vait, au commencement du sixième siècle, le tombeau de saint Bénigne? Les chrétiens possé- daient-ils là, dès l'époque de la mort (\\\ martyr, une area dans laquelle ils auront déposé ses restes ? Ou bien le saint fut-il enseveli le premier en col endroit, et l'area établie pour lui retint- elle ensuite les corps des fidèles? I ,'une ou l'autre de ces deux hypothèses paraît devoir être adop- tée. Du moins rien n'indique que le terrain où reposait saint Bénigne ait d'abord été affecté aux sépultures mixtes, puis uniquement aux sépul- tures chrétiennes. Jamais, autant que Ton sache, n'est sortie de ce cimetière la moindre épave appartenant au paganisme. Ce sont les quartiers situés à l'estdu castrum et traversés parla grande voie romaine qui ont livré, sur un long parcours, des débris funéraires d'origine païenne! (2).
l'/I'AT DE LA SÉPULTURE DE SAINT BÉNIGNE VERS
l'an 500. — La sépulture de saint Bénigne (Hait encore dans son étal primitif au moment où l'évêque saint Grégoire s'occupa de reconnaître! les reliques. A la vérité, la crypte, bâtie dès le jour
(1) Touchant la valeur historique «les écrits de Grégoire de Tours, voir, Bibl. des Haulex Etudex, 8~ fascicule, Paris, 1872, étude cri- tique par G. Monod. — Cf. Kurth, Sources de Vhist. de Clovis.
(2) Nous n'entendons pas nier absolument qu'il y ait jamais eu d'inhumation païenne dans le cimetière dit de Saint-Bénigne, nous disons que rien, dans le passé ou le présent, n'y atteste aucune trace de pareille sépulture.
Récemment encore, dans l'intervalle de 1885 à 18'Xi, plusieurs points de ce cimetière furent défoncés, à une profondeur considé- rable. Or les sépultures retrouvées n'offraient aucun signe de paga- nisme. Il s'est rencontré, aux bas étages, des auges funéraires; aux rangs supérieure, de simples fosses entourées de quelques lits de
laves, et parfois juxtaposées de façon à figurer comme un casier. On a extrait d'un ou deux sarcophages de petites tioles en verre. Dans les terres remuées furent recueillis, entre autres monnaies. un grand bronze d'Antonin, et un autre grand bronze d'Antonin et de Marc-Aurèle, celui-ci « revêtu de cette patine verte que les numismates nomment patine de rivière. » On sait que le cours d'eau de Renne, qui passait jadis par l'abbaye, s'écoulait à travers le cimetière dans la direction du midi, en contournant le chevet de l'église Saint-Philibert. — Mèm. de la Comm. des Ant., t. X, ]). lxx, et t. XII, pp. xcn, civ.
Les deux bronzes trouvés dans le cimetière de Saint-Bénigne ne suffisent pas à lui faire attribuer le caractère de cimetière mixte.
de la mort ilu martyr ou peu après, était en ruine, mais le tombeau n'avait point disparu sous les décombres. C'était un de ces grands sarcophages rectangulaires, sans caractère confessionnel, dont se servirent indifféremment les chrétiens et les païens, pendant la période du troisième au cin- quième siècle. L'évêque, t>n le considérant, ne fut point rassuré, et, loin d'accéder promptement aux vœux du peuple, il fit des difficultés, qui se prolongèrent.
Grégoire de Tours donne pour unique raison de ces difficultés les conditions de la sépulture. Il pose en fait la notoriété du saint et de son martyre. D'après lui, le doute de l'évoque venait donc de la forme et de lu disposition du tombeau, mais non d'un silence absolu sur la personne du saint et sur ses titres aux honneurs liturgiques.
Néanmoins des critiques éminents présument que le motif du refus de l'évêque était l'absence de toute tradition concernant le saint lui-même.
Cette impression est-elle fondée ? Doit-on nécessairement la partager? Il ne le semble pas.
J3ISCUSSIOX DU TEXTE DE GRÉGOIRE DE TOURS.
— Toute la question se réduit à bien lire entre les lignes, à saisir la réalité qui se cache sons la légende.
Dans l'hypothèse où il ne sérail resté qu'un vague souvenir de la sainteté du mort inhumé dans la crypte, .force est d'admettre que Grégoire de Tours a ignoré la circonstance d'un oubli si profond. Car apprenait-il qu'un saint fût complè- tement oublié, le candide historien n'avait garde de le taire : on s'en convainc par maints passages de ses livres. Ici. du reste, il avait toute raison de noter ce détail, pour motiver l'attitude de sou bisaïeul.
Ainsi ce n'est pas à Grégoire qu'il faut deman- der compte du silence gardé sur cet oubli hypo- thétique, c'est à la tradition orale recueillie par lui à Dijon ou dans sa famille. Ru d'autres termes, ce ne peut être que dans la formation même ou la transmission du récit populaire, que le fait de l'oubli prétendu ail été omis ou supprimé. Or ceci est contraire au génie de la littérature éclose sur les lèvres du peuple. Car celle littérature aime surtout à forcer les nuances afin de ménager les contrastes, à épaissir les ombres afin de donner plus d'éclat au coup de lumière, et c'était ici le cas, puisqu'une apparition esl racontée.
Aussi bien, que Ton veuille ausculter, pour ainsi dire, le récit, que l'on pénètre jusqu'à
l'âme. A ce prix, on aura une bonne exégèse des sous-entendus. Un avantage au moins des écrits naïfs ou légendaires est de révéler, d'une ma- nière transparente, l'état psychologique des per- sonnages mis en scène, et d'aider de la sorte à ressaisir la vraie situation. Or quelque chose ressort ici d'une façon manifeste : on se préoccu- pait, parmi le peuple, d'obtenir la reconnaissance du tombeau, et Ton réclamait, pour l'abriter dignement, la construction d'une église. Mais, s'agissant d'un saint inconnu, le besoin d'ap- prendre quel il était devait se faire; sentir chez plusieurset principalement chez l'évêque. Cepen- dant, fait étrange en l'hypothèse, cette sollicitude ne s'accuse chez personne, et le saint lui-même n'a point souci de se faire connaître, il se borne à formuler avec plus d'autorité les deux revendi- cations poursuivies à son sujet : tout est là. Ne tient-on pas dans ce fait, dans l'absence du moindre mot trahissant quelque préoccupation relative à la personne du saint, un sérieux indice que saint Bénigne ('tait une individualité' connue, et que ce début du récit de Grégoire de Tours : « Saint Bénigne souffrit le martyre à Dijon », dérive, non d'une assertion hasardée par l'auteur des Actes, niais d'une tradition que cet auteur et Grégoire relatent Ions deux ?
Et à ce propos il convient de faire immédiate- ment une remarque importante, dont la critique hagiologique ne s'inspire pas assez. Lors même que les traditions, rapportées par Grégoire de Tours ou par d'autres auteurs, présentent les saints comme entièrement oubliés durant un laps de lomps puis connus par révélation, il est fort à croire, en général, que l'oubli réel n'était pas absolu, et que des données qu'on a crues révé- lées étaient plutôt les derniers restes delà tradi- tion orale. Le vrai sens critique conseillera tou- jours d'appliquer ce principe, également éloigné de l'esprit systématique et de celle crédulité dan- gereuse qui s'attache à un surnaturel suspect, et néglige le naturel certain.
Pour revenir au sujet, d'autres remarques portent à conclure nettement que saint Bénigne était réputé martyr, et que l'évêque permit de l'honorer connue tel, du jour où il céda au vœu de la foule.
Il y eut deux phases distinctes dans les hon- neurs rendus par saint Grégoire à saint Bénigne. La première comprend l'autorisation de culte, attestée d'une manière non équivoque par le réta- blissement de la crypte et par la translation des
Il
reliques. La deuxième se distingue par un plein épanouissement du culteet la construction d'une grande basilique. Ce fui pendant la seconde phase que parurent les Actes. Mais, dans lu première, un véritable oratoire, avec autel, fut élevé sur le tombeau : la translation des reliques s'accomplit avec éclat, et, à pareil jour, la messe dut être célébrée en l'honneur du saint. (Cf. de (il . Mar- tyr., xlvii; de Gl. Confess., xvm et i.xxx : de Mi roc. S. Juliani, 1. II. c. xxxiv ; de Mirae. S. Martini, 1. 1, c. vi.) Il esl peu probable que saint Grégoire se soit résigné à rendre ces hon- neurs à un saint sans nom, sans qualification, cl l'on verra tout à l'heure que le titre de martyr est le seul qui ait pu être attribuée saint Bénigne. En tout cas il y eut adoption ou emploi d'un titre liturgique pour désigner le saint. Or, sup- posé que ce titre eût été celui de « confessor » ou « Dei famulus », et qu'au bout de quelques années, les Actes y eussent fait ajouter celui de « martvr », le culte de saint Bénigne aurait, de la sorte, subi rapidement une évolution impor- tante, qui se fût gravée dans les souvenirs el que l'on n'eût point passée sous silence. (Cf. de (il . Martyr., lvi.) Le récit laisse voir, à la vérité, <pie les Actes contribuèrent au progrès du culte, mais non qu'ils en aient fait régler ou modifier la foi' me.
Ce qui dénoie surtout l'existence de la tradi- tion du martyre de saint Bénigne, ce sont les assiduités du peuple à la crypte cl la préférence donnée au grand sarcophage sur les tombeaux saints des basilic) ucs voisines, c'est le zèle déployé pour obtenir l'institution du culte liturgique de saint Bénigne, sans que l'on témoignât le même intérêt ni pour sainte Paschasie, ni pour saint Urbain, qui n'obtinrent pareil honneur que plusieurs siècles après. Pour mériter cette pré- férence el provoquer ces démarches, il fallait plus que les prodiges, peu ('datants, rapportés par Grégoire de Tours; il fallait que le saint eût, aux yeux du peuple, un caractère précis el concret. Lequel alors, sinon celui de martyr? Saint Bé- nigne, certainement, ne passait pas pour évoque : le rédacteur des Actes n'eût pas manqué de pro- fiter de celle donnée. Prêtre seulement, eût-il excitéautanl d'cuthousiasm< — à côté de l'évêque saint Urbain — à moins d'être très bien connu, et dans ce cas, eu aurait-on fait un martyr trois ou quatre ans plus tard? Une aussi prompte transformation a-t-elle quelque vraisemblance?
Enfin l'ensemble des conditions de la sépul-
ture favorisait la permanence des souvenirs. Le lieu était situé à peu de distance de Dijon et très fréquenté, puisque c'était un cimetière depuis fort longtemps, peut-être même dès l'époque de la mort du saint. Aux quatrième et cinquième siècles, on y avait élevé plusieurs basiliques. Le tombeau lui-même était désigné à l'attention et à la vénération des chrétiens par la crypte ah a/i- tiquis inibi tranxcoltita. Il n'avait pas été enfoui sous terre, et constamment on avail vu paraître au-dessus du sol sa masse imposante. C'est donc positivement probable, la tradition de culte que saint Grégoire trouva en vigueur parmi les gens du peuple, se renouait, à travers d'inévitables vicissitudes ou intermittences, aux premiers hommages que le saint avail reçus. Dès lors on savait, on disait quelque chose du saint, parmi ceux qui venaient l'invoquer, et certainement aussi parmi les clercs, qui ne pouvaient être tous et totalement étrangers aux dévotes mani- festations des fidèles. On parlai! d'un saint et non d'une sainte. Il restait donc quelques souvenirs. Autour de cette tombe, en un mot, ne s'était pas fait le silence absolu ; seulement, la tradition avait pu s'altérer, el c'est là pour l'historien la vraie difficulté.
D'après ces raisonnements critiques, ilesl per- mis de suivre Grégoire de Tours dans l'énoncé du motif des résistances de l'évêque.
Selon cette opinion fort probable, voici les faits restitués avec leurs principales circonstances.
Histoire réelle dk l'institution du culte de saint Bénigne. — Saint Grégoire de Langres avait sans doute vu, dans les cimetières d'Autun, des tombes païennes et des tombes chrétiennes mêlées ensemble, ou d\i moins fort rapprochées. (De (H. ConJ'ess,, lxxiii.) Il y avait alors plus d'un exemple d'une telle promiscuité. On était à peine assuré que les sépulcres placés même dans des chapelles attenantes aux basiliques, fussent toujours des monuments chrétiens. Témoin la remarque de Grégoire de Tours à propos de sarcophages renfermés dans une dépen- dance de la basilique de saint Vénérand, à Cler- nionl : « Nul doute, dit-il, (pie des chrétiens n'y soient ensevelis, car les sculptures dont ils sont ornés représentent les miracles de Jésus-Christ et des apôtres. » (Ibid., xxxv.) Tout, le monde connaît le fait de saint Martin détruisant un ora- toire élevé sur les restes d'un faux martyr.
Ainsi s'explique que l'évêque ait conçu des
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craintes à la vue du tombeau vulgairement vénéré comme celui de saint Bénigne martyr, el que, soutenu d'une partie des habitants de Dijon, c'est-à-dire de quelques membres de son conseil, de plusieurs ci ces honorât! , il ait suspendu son jugement, et essayé d'abord, en interdisant l'ac- cès de la crypte, de refroidir l'enthousiasme du peuple. Celui-ci, blessé dos doutes de l'évoque connue d'une sorte d'impiété, franchit facilement les bornes de la discrétion. Le pontife, de son côté, n'était pas déshabitué de cette procédure rigoureuse qui l'avait fait redouter, comme juge, à Autun. Une certaine sévérité de caractère dut en effet lui rester, jusqu'au déclin de sa vie. Car, au jour de ses funérailles, quand le cortège passa devant les prisons du castruin, les détenus crièrent, implorant leur délivrance : « Ave/ pitié de nous, ô bon maître, el si vous ne nous avez point fait grâce pendant que vous étiez sur la terre, faites-nous grâce maintenant que nous régnez au ciel (1 ). »
Il s'éleva donc un conflit cuire l'évoque el le peuple. Nécessairement une information eut lieu, et le caractère de l'évêquo atteste qu'elle fut sérieuse.
Grégoire de Tours, dont l'attention est toute aux prodiges, ne dit rien de l'enquête faite par son bisaïeul, ni des résultats qu'elle fournil. On est obligé de s'en rendre compte par analogie, en observant ce qui s'est passé, en pareilles cir- constances, pour d'autres tombeaux. La décou- verte de celui des saints Gervais et Protais, à Milan, servira d'exemple. Ce fut saint Amhroise qui, vers l'an 38G, retrouva les corps de ces mar- tyrs. L'événement sérail mal connu par les rela-
(1) Saint Grégoire, eu interdisant l'accès de la crypte, ne taisait i|iie suivre les canons des conciles : il était prescrit d'éloigner les fidèles des cimetières et des tombeaux des hérétiques, à plus forte raison de- ceux qui semblaient appartenir à des païens. « Non concedendum esse ut in cœmeteria vel in en. quœ dicuntur martyria quorumvis lisereticorum abeant... orationis vel venera- tionis gratia. » Cône. Laodic, eau. '.I (quatrième siècle).
Au surplus, comment préciser historiquement le degré et la forme de l'opposition de l'évêque? La légende, en règle générale, ne re- tient des choses que ce qui l'ait du bruit, et l'écho qu'elle nous tn apporte est même trop sonore; dans sa teneur, elle ne jette pas sui- tes événements un jour normal et plein. Ici, en particulier, ce qui dut mettre la foule en émoi, ce fut l'idée publiquement émise, sur- tout par l'évêque, qui' le tombeau du saint pouvait être le tombeau d'un païen; ce fut la ferme ténacité du pontife maintenant ses mesures prohibitives, jusqu'à ce qu'il eût la preuve de l'authenticité de ce tombeau. Et c'est là tout ce que le récit populaire a conservé. Mais cela donne-t-il la vraie physionomie du fait?
Relativement aux cives honorati, formant les classes privilé- giées d'alors : année, clergé, magistrature, on remarquera qu'à Dijon, quelle que fût l'importance de ce castrum, ils ne pouvaient être fort nombreux. La masse de la population comprenait des curiales ou tributaires, représentant notre bourgeoisie moderne, et du
lions dues à d'autres que saint Amhroise lui- môme, car ces relations se limitent aux faits surnaturels, et les commentent plus ou moins. Heureusement le saint évoque a tout retracé de Sii main, dans une de ses lettres (2).
Les deux martyrs reposaient dans un môme sépulcre caché sous terre, au sein de la basilique des saints Naboret Félix, et aucun signe, depuis longtemps, ne rappelait plus leur présence. Saint Amhroise attribue à une grâce d'en haut lit découverte qu'il lit de leurs corps, sans toutefois préciser la nature de cette grâce. Quand les fouilles exécutées par ses soins eurent mis au jour le sépulcre, ce pontife ne se borna point à constater des miracles, il eut recours à tous les moyens d'information. La sépulture et les osse- inents furent soigneusement examinés; les an- ciennes traditions furent réveillées. En considé- rant le tombeau, on reconnut à des indices sûrs le genre de mort qu'avaient subi les saints. Des vieillards se ressouvinrent d'avoir entendu invo- quer leurs noms, el lu une inscription consa- crant leur mémoire. En un mot, il y eut un ensemble de faits surnaturels et de preuves matérielles ou morales, qui garantirent l'au- thenticité des reliques el firent suffisamment connaître les sainls.
Ainsi, sauf une marche plus lente, dut se résoudre à Dijon la question soulevée à propos du tombeau de saint Bénigne. La conclusion des débats, plus encore que leur origine, est incom- plètement, disons mieux, inexactement expliquée. Ce n'est pas sur la foi d'une littérature légendaire malgré le nom qui la couvre, que l'on pourrait accepter la vision racontée commel'unique raison
menu peuple. Celui-ci était même, au point île vue numérique, l'élément prépondérant, car, dans tout l'empire romain, le système d'impôts en vigueur depuis Dioclétien avait réduit de beaucoup la classe des curiales.
Saint Grégoire, politiquement parlant, jouissait à Langres et à Dijon d'une autorité peu inférieure à celle qu'il avait exercée à Autun. Les évèques à cette époque étaient investis, par la confiance des peuples, d'une sorte de magistrature extralégale mais réelle. (Jette situation leur valait de fait une quasi-compétence civile et judiciaire qui les mettait moralement de pair, sinon toujours d'ac- cord, avec les comtes. D'ailleurs la consécration officielle d'une ingé- rence due à la marche des idées et des événements s'accomplit au sixième siècle.
Le premier magistrat île Dijon portait probablement déjà le titre de comte. On le voit par les Actes de saint Bénigne qui, écrits vers 515, suivent la terminologie de cette époque; et par Grégoire de Tours, qui appelle ce magistrat « judex » (Vit. Pair., e. vu. n° 3), nom qu'il fait synonyme de « cornes». Voir aussi Hist. Fr., 1. III, e. xxxv, l'expression « Divionense territorium », autorisant la même conclusion.
(3) S. Ambr. Opéra, éd. Ben., t. II, col. 874, Ephf. XXII. — Ad. SS., t. III Junii, p. 817 et seq.
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décisive qui ait fait fléchir l'évêque. D'autant plus qu'en ce genre d'écrit, merveilles et présages sont trop souvent fictifs ou exagérés (i). Le désa- veu que s'est donné saint Grégoire, dut tenir en partie a des preuves convaincantes, tirées de l'ordre naturel. Si l'évêque craignit sérieusement d'être en face du tombeau d'un païen, il n'omit point d'ouvrir ce tombeau, afin de voir s'il n'y trouverait rien de cette vaisselle caractéristique dont le paganisme eut souvent soin de munir ses morts. Le corps d'un martyr pouvait d'autre part se reconnaître à quelques signes. Il fallut s'assu- rer de la présence des reliques, et, si elles n'é- taient contenues dans un second cercueil en bois, les y déposer. Grégoire de Tours parle d'un déplacement du sarcophage. La crypte fut rebâtie. N'est-ce pas au cours de ces opérations succes- sives que l'on aurait découvertla pierre du scel- lement? Car c'était l'usage d'enterrer près des martyrs quelque instrument de leur supplice.
On le voit, beaucoup de détails nous échappent qu'il faudrait connaître pour bien juger. Il n'esl donc pas possible de prononcer en connaissance de cause (pu- l'évêque n'eut que des faits surna- turels pour moyens d'information, et qu'il ne trouva ni tradition, ni aucune donnée matérielle ou morale parmi les faits ordinaires. VA si l'on tient compte de l'ensemble des observations pré- cédentes, il est difficile, au contraire, de ne pas admettre le sentiment opposé.
En définitive, saint Grégoire, dûment cou- vaincu, autorisa le culte traditionnel rendu au saintetaulombeau.il rebâtit la crypte, en lit un véritable oratoire, et transféra les reliques avec les solennités accoutumées.
Ainsi se termina la première phase de la pro- motion du culte de saint Bénigne.
Il importe de bien noter trois faits appartenant à cette phase, et par là même antérieurs à l'ap- parition des Actes :
1° Incontestablement, saint Grégoire de Lan- gres reconnut saint Bénigne digne des honneurs liturgiques.
2° Très probablement, pour ne pas dire plus, ce fut comme martyr qu'il permit de l'honorer.
3° Certainement, ceux qui réclamaient l'auto- risation de culte regardaient le saint comme martyr.
La crypte rétablie par l'évêque devint un lieu de plus en plus fréquenté. Bientôt se lit sentir un besoin nouveau. Les gens du peuple, dit Grégoire de. Tours, vénéraient plus volontiers les martyrs, quand on avait à lire une passion. Celle de saint Bénigne n'avait peut-être jamais été écrite. Du moins Dijon ne la possédait pas. Afin d'offrir à la dévotion populaire l'aliment qu'elle désirait, quelqu'un rédigea des Actes, et ils furent remis à l'évêque. Grégoire de Tours a entendu dire qu'on les avait rapportés d'Italie (2). Est-ce sous l'indication d'une telle provenance que son bisaïeul les reçut en effet '.' D'où venaient- ils (.mi réalité ? Ces questions sont insolubles, et d'ailleurs d'un médiocre intérêt, puisqu'il suffit de lire les Actes de saint Bénigne pour se con- vaincre de leur tardive rédaction.
Avant de parler de ce document, achevons d'étudier le texte de Grégoire de Tours.
La reconnaissance (i/wcntio) des reliques de saint Bénigne et leur translation avaient eu lieu dans les premiers temps de l'épiscopal de saint Grégoire, .vers 511 (3). Quelques années après, par conséquent vers ÔJ5, parurent les Actes. I ,eur divulgation attira une plus grande nftluence au tombeau. Les miracles et les grâces de toute
(I) A propos îles saints Gervais et Prolais, dont il vient d'être parlé, on pcul voir de Gl. Martyr., c. xlvii, comment les choses 8e dénaturent dans les récits populaire* reproduits par Grégoire de Tours. Saint Ambroise «lit. dans sa lettre que le tombeau de ces martyrs contenait encore de leur sang, sanguinis plurimuvt. Suivant l'usage, on teignitde ce sang des linges, qui furent distribués et répandus au loin. < >r, d'après ce qu'on lit dans Grégoire de 'l'ours, le sang qui servit:') teindre les linges en question aurait uncorigine toute merveilleuse et assez bizarre.
c2) Le mot de Grégoire de Tours relatif à l'origine des Actes de saint Bénigne n'a pas toujours été compris. Voici le texte : « Post paucos autem annosab euntibus in Italiam passionis ejus historiam allatam beatus eonf essor accepil .» Avec Tillemont, avec Mabillon (.1 tmal. <>. s. IL, toin. I, p. 1(17), il faut traduire euntibus in Italiam par « qui étaient allés en Italie ». On a longtemps cru, en effet, qu'à la mort îles martyrs leurs Actes avaient presque toujours été rédigés et envoyés à Rome. Grégoire de Tours ne parle de l'Italie que pour cette raison. < lette traduction est d'ailleurs conforme aux régies grammaticales suivies par l'auteur. Le participe présent
a ici le sens de l'aoriste grec, où l'idée du passé est souvent déter- minée, soit par la construction de la phrase, soit simplement par la succession des faits. Les écrits de Grégoire de Tours offrent beau- coup d'exemples d'un tel emploi. Qu'il sul'lise d'en citer deux : Hist. Fr., 1. III, c. xv : « Media autem noctea convivio surgentibus et quieti datis » ; surgentibus équivaut clairement à « s'étant levé » ; - îbid., 1. VII, c. xxiii : alin de se défaire d'un juif usurier, un certain Injuriosus l'attira en sa maison, lui disant : « Si ad domain uostram veneris, etc., et le récit continue : Ko quoque eunte, ab Injiirioso suscipitur et convivio collocatur, etc. » ; eunte signifie sans aucun doute « étant allé ». Cf. ibid., 1. IX, c. vu.
(Jette note n'a qu'un but philologique, elle tend à fixer une tra- duction sur laquelle plusieurs se sont trompés.
On ignore de quel lieu les Actes de saint Bénigne sont sortis.
l.'î) La Chronique de Saint-Bénigne, en indiquant une date que les calculs modernes ramènent à l'année âll environ, ajoute : « Octavo kl. decembris — ".'i novembre. » Ce jour est celui de la translation des reliques.
Voir la ( 'hron. de Saint-Bénigne dans les Analecta Dioion., p. 9.
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sorti' qui s'y multiplièrent, grossiront encore la
foule des pèlerins. Témoin de ces résultats, saint Grégoire fit alors bâtir une grande basilique. Il plaça le chœur du nouvel édifice sur la crypte qu'il avait restaurée auparavant, et laissa celle crypte ouverte aux fidèles, afin que chacun pût y descendre pour vénérer la tombe ou confession du martyr.
Enfin, ayant construit un monastère, il y éta- blit «les religieux sous la direction d'un saint prêtre du pays, nommé Eustade, et ce fut le commencement de la célèbre abbaye de Saint- Bénigne.
La fondation de l'église et du monastère élevés par saint Grégoire en l'honneur du martyr de Dijon, date de la seconde moitié de l'épiscopal de ce pontife. Elle se place entre les années 520- 540.
Grégoire de Tours mentionne « l'anniversaire de la passion de saint Bénigne, célébré le l'r no- vembre, )> niais il ne précise point l'époque à laquelle son bisaïeul institua celle fête (1).
Malgré la défiance d'abord témoignée par une partie de la population, il y eut un empressement unanime à vénérer le tombeau après la recon- naissance des reliques, et surtout après la cons- truction de l'église. Les élans de la foi à celte époque, les faveurs extraordinaires qui en étaient le prix, l'attrait exercé par les tombes sacrées ne
permettent pas d'en douter. A Dijon, comme ailleurs, on vil les chrétiens s'assembler avec joie pour solenniser le jour de la mort t\\i mar- tyr (2), et à pari cet anniversaire se rendre fré- quemment à la basilique.
Saint Jean Chrysostome rappelle, en maints passages de ses écrits (3), avec quelle ardente dévotion on visitait les églises et les oratoires dépositaires des sépulcres ou des châsses des martyrs. Lui-même, ('tant à Antioche, le fit sou- vent avec l'évoque Flavien. « Les reliques, dit- il, sont regardées connue la sûreté dos villes, elles les protègent mieux que les [tins ('paisses murailles. Prenez les martyrs pour vos protec- teurs, aimez à lire le récit de leurs combats, bai- se/ leurs cbàsses et leurs tombeaux, emportez de l'huile sainte de leurs temples. » — Parlant aux babitants d' Antioche de leur évoque saint Ignace martyrisé à Rome, mais dont les reliques leur avaient été rendues : « N'allons pas à lui, disait-il, seulement le jour de sa fêle, mais tous les jours, afin de recueillir par son crédit une abondante moisson de biens spirituels. » — Théodore! constate que les villes et les bour- gades se partageaient les corps des martyrs, et ipie l'on attendait du ciel, par l'entremise de ces bienheureux, le saint de l'âme et la santé du corps, la garde el la défense des cités. Il rappelle qu'on suspendait dans leurs temples, en témoi-
(I) Ce n'est pas un fait bien exceptionnel que cette promotion graduelle et lente du culte de saint Bénigne. Il s'est produit pour beaucoup de martyrs des Gaules, qui n'eurent pendant longtemps qu'un culte populaire.
Le premier hommage rendu aux saints parmi nous fut l'érection, sur leurs tombeaux, de petites celUe appelées basiliques ou cryptes selon qu'elles étaient construites à niveau du sol ou au-dessous. Quelques martyrs reçurent cet honneur dés le jour mémo de la depositio. .Mais la prudence obligea, en général, de dissimuler les tombes sacrées au lieu de les laisser en évidence, surtout lorsque les persécuteurs se mirent à confisquer les cimetières. Après le triomphe du Christianisme, l'usage d'élever des chapelles sur les corps des saints s'exerça librement, on en bâtit sur ceux qui n'en avaient pas, on restaura les anciennes.
i les petits édifices étaient l'œuvre soit du clergé, soit des simples fidèles agissant sous la surveillance ecclésiastique. Quand l'évêque érigeait lui-même ou du moins bénissait ces chapelles, le culte des saints qu'elles glorifiaient était, de la sorte approuvé. Mais les celhe primitives n'eurent pas toutes cette origine ni probablement cette bénédiction.
Quels «pie fussent d'ailleurs, au point de vue canonique, et les chapelles basilicales et le culte dont les saints y étaient l'objet, ce culte garda un caractère plutôt privé, tant que les l'êtes annuelles ne furent pas instituées. Les fidèles venaient s'agenouiller près des tombeaux, apportaient quelque offrande, laissaient en se retirant un cierge allumé. S'ils connaissaient l'anniversaire de la passion d'un martyr, ce jour occasionnait une plus grande affluence. Mais à tout cela manquait l'éclat des cérémonies liturgiques et souvent même une approbation directe : ce n'était qu'un culte populaire, autorisé ou toléré.
L'usage de célébrer l'anniversaire de la passion des martyrs, très répandu au troisième siècle, ne s'introduisit cependant en Gaule, d'une manière générale, qu'après l'édit de Milan (313). Jusqu'à cette époque, la rareté des sièges épiscopaux parmi nous priva les saints du pays des juges qui devaient examiner leur cause, instaurer ou développer leur culte.
Encore faut-il ajouter que ce n'est pas dans une heure rapide d'élan universel, mais successivement, au gré d'initiatives particu- lières, plutôt lentes que promptes, que s'acheva ici l'évolution du culte des saints de chaque localité. La dernière phase ne s'accom- plit guère qu'au moment ou l'on substitua une « grande basilique » à l'oratoire primitif. Alors on établit ordinairement deux fêtes : l'anniversaire de la passion ou de la mort du saint — s'il n'était déjà célébré dans le petit oratoire — et l'anniversaire de la dédicace de la basilique uni souvent à celui de la translation des reliques. Alors aussi l'authenticité des tombeaux fut vérifiée, les ossements sacrés furent visités sinon transférés, et maint évêque revisa les titres d'un culte en vigueur, avant de lui donner, par l'institution des letes liturgiques, une solennelle et dernière approbation.
Le culte de saint Bénigne subit toutes ces phases, et, durant la période d'attente, il paraît avoir été tel que pour les plus anciens martyrs : une crypte avait été bâtie sur le tombeau, probablement dès le jour de l'inhumation; saint < irégoire y trouva le peuple agenouillé, et rien n'indique que la vénération des fidèles ait alors été de fraîche date.
(2) S. Greg. Xys., VU. Thaumat. : I'er anuiversarium circuli ambilum congregari la'tabantur (populi) in honorent martyrum ferias agentes.
(I!) nom il. de Drns.,— de Martyrib., — de Martyrib. Mgypt., — de Ignal.
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gnage des guérisons obtenues, des dons en or ou en argent, représentant des yeux, des mains, des pieds. « Ces temples eux-mêmes, dit-il, attirent les regards par de belles et vastes pro- portions, par la variété et la richesse des orne- ments. Ce n'est point une fois, deux fois, cinq fois <pie nous y allons chaque année, mais nous y tenons des assemblées fréquentes ; souvent même nous nous y rendons tous les jours pour offrir à Dieu un tribut de louanges en l'honneur des martyrs (1). »> — Les écrivains d'Occident, et Grégoire de Tours plus que toutautre, relèvent pour leur pays une foule de détails semblables.
On voit donc, par ce qui se passait dans l'Eglise entière, comment saint Bénigne dut être honoré a Dijon, à partir du commencement du sixième siècle.
Ce mouvement général de foi et de dévotion eut les plus heureuses conséquences; il contribua beaucoup à In ruine totale de l'idolâtrie, en fai- sant de chaque tombeau saint un foyer de civili- sation chrétienne en même temps qu'une source de grâces surnaturelles. Tel fui le bienfait que Dijon recueillit t\\\ culte rendu à son martyr.
Actes de saint Bénigne. — Les Actes de saint Bénigne ont subi, comme la plupart des pièces de ce genre, de fréquentes retouches. Il en existe des recensions nombreuses, dont six son I publiées dans le recueil des Bolhmdistes ou Acta San f •fora ni, sans compter une septième passion écrite en vers (2). Parmi ces six passions, les (h'nx dernières sont des amplifications évi- dentes : la troisième est un abrégé de la qua- trième : la seconde, un abrégé quelconque fait pour adapter la légende du martyr de Dijon à un autre saint, son homonyme (.'{); la première peut n'être également qu'un abrégé de la quatrième. La Panai n i" est donc probablement la plus an- cienne îles recensions qui nous restent. Fille est
d'ailleurs la plus répandue, et les autres n'en diffèrent pas considérablement, sauf la sixième.
Nous donnons la traduction de celte passion avec le texte latin en note. Ci1 texte est emprunté aux Bollandistes. Le P. Van Hoof l'a publié' d'après quinze manuscrits de diverse prove- nance, parmi lesquels il s'en trouve du dixième siècle, du neuvième, peut-être même du hui- tième. Pour une plus grande clarté, nous avons fait passer dans le texte quelques-unes des va- riantes laissées dans les notes par l'éditeur bol- landiste (4).
« En ce temps-là (5) Aurelianus vint au cas- Iruni de Dijon pour inspecter les nouveaux murs qu'il y avait fait construire. Dès son arrivée, il s exprima ainsi : Les murs sont achevés, c'est bien; il faut maintenant, dans leur enceinte, ('le- ver un temple à Jupiter, à Mercure et à Saturne, et éloigner rigoureusement d'ici les chrétiens : leur superstition maudite ne tarderait pas à per- vertir le peuple. — A ces paroles, le comte Térenee, gouverneur de la place, répondit : Nous ne savons pas même ici, invincible empereur, ce que c'est qu'un chrétien ; mais je connais un étranger, à la tête rase, dont l'extérieur diffère du nôtre, ainsi que le genre de vie. Il s'élève contre le culte de nos dieux, purifie le peuple dans 1 eau et lui l'ail des onctions avec; du baume. Il opère des prodiges aux yeux de la multitude étonnée, parle d'un Dieu nouveau, et à ceux qui croient à ce Dieu, il promet une autre vie après la mort. — D'après ce récit, s'écrie Aurelianus, l'étranger dont tu parles est un chrétien. Fais-le donc rechercher et garrotter, el qu'on l'amène en nia présence. Car, si nous le laissions libre, il abolirait bien vite le culte de nos dieux el attire- rail ainsi sur tout l'empire d'irréparables mal- heurs. Nos dieux, personne ne l'ignore, délestent ces impies. e| leurs lois ne s'accorderont jamais avec la loi des chrétiens. A la seule vue du
(1) Tliéodoret, île Mai'tyrib., Serin, .s ail ralccm.
fi) Ad. ss., i, I Nov., p. I.'li Pt sci|., ctsupp., suite p I*.
Ci) .[il. nn., 21 jan. et ÎH jim.
fi) r.c P. Van Ifoof incline i'i regarder la Passio t" comme la plus ancienne, mais nous n'osons suivre cette opinion. <',ir, eu confrontant cetti' passion avec la troisième qui a été obtenue par i-iititrnriio ou résumé, on se demande^ l'une et l'autre ne soin pas 'lues au même procédé.
La traduction des Actes est rie M. l'abbé Didier, ancien vicaire de Saint-Bénigne, devenu supérieur du petit séminaire.
(■>) Xalnlift xnin-ii Benii/ni marti/ris. — ■ Intempore illo Aure- lianus ad castrum cui nomen est Divioni, ubi tune temporis uovos constmxerat munis, ail videndum eus advenit, et cum fuisset ingressus, ait : Bene muros constructos video ; s.edificate uunc templiim Juvi, Mercurio atqne Saturno, et ne permittatis ulluni qui
se legis christiaiue esse adlinnat in istis locis residere, ne eonun vana religione uoster populus ilepravetnr.
Audiens autem lui m • 'l'crentius, cornes loci illius, ait : ( Iliristiauus quis sii, invictissime imperator, non novimus ; sed vidi ipienidam liominein peregrinum, capite touso ; habitus ejus diil'ert ali liabitu nostro, et vila illius inimutata ; deoriuu ciereinonias réfutât; populum uostruin abluit uqua el balsamo linit; signa multa in populo facit; noviun deuni patria' uostra' désignât, l'ost mortein, aliam vitam iu deo suo eredentibiis leternani promittil.
Audiens hsec Aurelianus ail : Quantum audio, hune queni dicis, cliristianum esse désignas, fnquirite euin et ligatum in conspectu ineo péri Incite ; quia si euin diinisuriinus, inagnuin maliini patrise nostrce accrescet, el deorum nostrorum despectio sublevabitur. Quisi uoveritis quod diis nostris non plaeet ista conversatio, nec iniseetur lex i 11: t cliristianorum le^ibus ileoruui nostrorum; se.l cum diis
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Crucifix, nos dieux frémissent d'indignation et
de dépit.
» Fidèle exécuteur de ces ordres, Térence envoya à la recherche de saint Bénigne, que l'on découvrit dans la villa d'Épagny (a 10 kilomètres nord de Dijon, à 4 kilomètres ouest de la grande voie romaine), où il annonçait au peuple la parole de Dieu. Aussitôt des soldats s'emparèrent de lui. le battirent de verges et l'amenèrent enchaîné devant Aurelianus. Dès qu'il l'eut en sa présence, Aurelianus lui dit : Adorateur de la croix, pro- pagateur d'un culte odieux, si tu persistes à te déclarer partisan du Christel à vouloir prêcher sa doctrine, sache que je serai pour loi un juge inexorable et sans pitié : je ne nie contenterai ni de vaines paroles, ni de réponses évasives. Obéis à nos lois, sacrifie aux dieux immortels, ou tu périras misérablement dans les supplices, car ton Christ ne pourra te soustraire à nia juste rigueur. — Le Christ, répondit saint Bénigne, le Christ a dit. et sa parole mérite tous les res- pects : Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent point perdre l'âme. — De quel pays es-tu, dit Aurelianus, et quel est ton nom? — Saint Bénigne répondit : ("est de l'Orient que je suis venu avec mes frères, (pie tu as déjà l'ait mourir. Le bienheureux Polycarpe nous a en- vovés pour annoncer aux païens le nom du Christ et sa parole incorruptible, et puisse le Christ, cette lumière descendue du ciel qui ('claire tout bouillie venant en ce monde, briller à tous les yeux! — Si tu veux m'obéir, reprit Aurelianus avec douceur, je le ferai grand prêtre denos dieux, je le comblerai de richesses, tu occuperas le pre- mier rang dans mon palais. — Loup ravisseur, que Ion or et ton argent périssent avec toi, répon- dit saint Bénigne, je méprise les honneurs, tes
nostris ostensum fuerit signum illius crucifixi, statim tabescunt et fremunt dentibus, nec patiuntur signum illius intueri.
Audiens autem htec Terentius, cornes loci illius, inquiri jussit saiietum Benignum. Qui inventum euni in villa oui nomen est Kpaniaco, ubi verbum Dei gentibus pnedicabat, vinctum ac csesum in conspectu Aureliani eshiberi prœcepit. Quo viso, Aurelianus ait: Crucicola signifer, christianœ legis si te profiteris esse doetorem, habes m nie tuuin persecutorem. Si modo interrogationibus ineis non satisfeceris lenocinio sermonis, née arguments verborum, sed an tiquai legis sacriflcia diis otferre nolueris, diversis te pœnis interimi pra-cipiam, et te non eripiet de manibus meis Christi tui auxilium.
Ad lia-c sanctus Benignus respondit : Sacratissima Christi vox est, euni dieit : Nolite tiinere eos qui occidunt corpus, animani autem non possunt occidere. — Aurelianus iiit : Ex qua regione es et quod nomen tibi est ? — Sanctus Benignus respondit : Ali ( iriente venimus ego et fratres mei, <juos tu jam occidisti, a sancto Polycarpo i r x î : — ■ ut verbum Dei et nomen Christi, quod est incorriiptum, omnibus adnuntiaremus, et lux qua- illuminât omnem hominem, id est Christns e cœlo missus, omnibus perpatescat.
Aurelianus ait : Si sermonibus meis pitebeas famulatum, magnum
dignités, je maudis Ion sacerdoce, car tout cela mène à l'éternelle damnation. .Jamais tu ne me sépareras de mon unique Maître, le Christ, la parole de paix et de vie, la lumière incréée, lu perle inestimable dont rien ne saurait ternir le radieux éclat. Il a été envoyé du Ciel par son Père, dont il est le Verbe, engendré de sa propre substance ; il s'est manifesté aux hommes ; et, à tous ceux qui croient en Lui, il a promis la vie éternelle. C'est Lui qui viendra juger les vivants et les morts : en ce jour de sa justice, il dévoi- lera la folie, qui le fait persécuter ses fidèles ser- viteurs. A ce moment terrible, lu apprendras, bon gré, mal gré, que celui-là même (pie tu blas- phèmes est ton Dieu, le Dieu unique et véritable, le seul qui règne en maître souverain sur toutes les créatures.
» Aurelianus entendant ces paroles donna l'ordre de flageller Bénigne et, si ce jour-là même il ne sacrifiait aux dieux, de le torturer de mille manières. Térence s'empara aussitôt de Bénigne, lira tous ses membres dans tous les sens avec des poulies, et déchira son corps par de cruels coups de verges. Au milieu de ses souffrances, le courageux athlète s'écriait : Je vous rends grâces, ô Seigneur Jésus, de ce que vous m'avez jugé digne de souffrir ainsi pour votre nom : accordez-moi, ô mon glorieux roi, la force de supporter jusqu'à la lin les tourments que l'injuste césar me réserve ! Dieu éternel, envoyez votre ange pour me fortifier, afin que je remporte le prix du combat! — Après ce supplice, saint Bénigne lui jeté eu prison. Durant la nuit, il recul la visite d'un ange qui le réconforta et le guérit, si bien que son corps ne portait plus aucune trace des plaies qu'il avait reçues.
te sacerdotem deorum ineorum constituant, et remuneraturn ex serario publiai primum te in mco palutio esse jubebo. — Sanctus Benignus respondit' : Aurum et argentum tuum tecum sit in perdi- tione, lupe rapax. Primatum aut sacerdotium a te promissum non accipio, quia interitus auternus est et damnatio plenissima. Xam me non mutabis a Christo meo, c,ui ego servio, qui est verbum pacis et vifce, lux inenarrabilis et margarita splendens, qui est a Pâtre missus, verbo éditas, eredentibus adnuntiatus, qui in se credentibus vitam dabit icternam. Ipse est qui venturus est judicare vivos et mortuos, qui et tuam detegere habet insaniam, quam contra Christi servos exerces. Nam scias quem negas, velis nolis, deum esse tuum et omnium gentiuni.
Audiens h;uc Aurelianus nervis durissiniis eum caedi prascepit, dicens : Nisi hodie sacrifleaverit, diversis eum tormentis affligite. — Qui eum traditus Terentio comiti fuisset, ad trocleas extensus est. et eum «ederetur, ait: ( initias tibi ago, Domine Jêsu Christe, quod propter nomen tuum hase patimerui. Prsesta, Kcx gloriae, ut susti- neam omnem pœnam quam iniquissimus caesar me jiati praecipit ; conforta me, Deus a.'terne, per angelum tuum, et ne me ab hoc stadio removeri permutas.
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» Le lendemain, Aurelianus le fil de nouveau comparaître devant lui, et lui dit : Bénigne, veux- tu, oui ou non, sacrifier aux dieux? — Non, répondit courageusement le soldat du Christ, non, je ne sacrifierai point. Reconnais plutôt, 6 malheureux, que tes dieux ne sont rien, puisque la seule image de Jésus, notre Maître, suffit à les faire tomber en poussière. Et comment en serait-il autrement ? Ils ne voient point, n'entendent point; ils sont incapables de se mouvoir et de marcher. Qu'ils deviennent semblables à ces fausses divi- nités, ceux «fui les fabriquent et qui mettent en elles leur confiance ! Comment donc pourraient- elles te venir en aide, quand elles sont impuis- santes à se secourir elles-mêmes? — Furieux de celte insulte, Aurelianus ordonne alors de con- duire Bénigne à un temple auquel il se rend lui- même, et de lui introduire violemment dans la bouche, pour le forcer à en manger, des viandes offertes aux idoles ; car, dit-il, s'il prend part ainsi aux sacrifices, il ne tiendra plus contre nous de pareils discours : nos dieux le gagne- ront à leur cause. — A son arrivée dans le temple, saint Bénigne traça le signe de la croix en face des idoles, et tenant son regard et son cœur fixés au ciel, il fil tout haut cette prière : <« Sei- gneur Jésus, créateur du monde, vainqueur du démon, éternelle lumière, exaucez-moi : daignez couvrir de honte et de confusion ceux qui ado- rent ces idoles et qui mettent leur confiance dans ces vains simulacres ; montrez-leur que vous seul êtes le Dieu éternel ! — Aussitôt toutes les divinités de pierre et de bois se brisèrent, et dis- parurent en un instant comme un tourbillon de fumée. Transporté de joie, saint Bénigne s'écria : Je vous rends grâces, Seigneur Jésus, de m'a-
voir préservé des souillures de l'idolâtrie. — Puis, s'adressant à Aurelianus : Vois donc, lui dit-il, ô malheureux, ce que sont devenues les images de tes dieux ; comment, au signe de la croix, elles se sont évanouies ; reconnais enfin Celui (iui a fait de rien le ciel et la terre. — Et toi, Bénigne, reprit Aurelianus, puisque nos dieux ont consenti à faire selon tes désirs, recon- nais plutôt leur indulgence, adore-les et tu seras élevé par nous au faîte des grandeurs. — Déci- dément, repartit saint Bénigne, ta folie t'aveugle, et ton cœur est endurci, puisque lu refuses de voir la puissance du Christ, qui vient de réduire tes idoles en poussière ; je te l'ai déjà dit, suppôt de Satan, juge criminel, meurtrier de l'innocence, je ne nie prosternerai pas devant les dieux, je n'adore pas les démons.
» Au comble de l'exaspération, le très mé- chant empereur donna l'ordre (pie Bénigne fût de nouveau jeléen prison, puis il ajouta : Prenez une large pierre, creusée en forme d'auge, et, dans l'ouverture, scellez-lui 1< s pieds avec du plomb fondu ; enfoncez sous ses ongles des alênes brûlantes ; ne lui donnez aucune nourri- ture ni aucun rafraîchissement, et, pendant six jours, tenez-le enfermé avec douze chiens affa- més el furieux, qui finiront bien par le dévorer. A la porte de la prison, niellez des soldats qui fassent bonne garde. Cet ordre cruel fut exécuté : des alênes lui furent enfoncées 1res profondément dans les mains ; ses pieds lurent fixés dans une auge avec du plomb fondu, et des chiens furieux devinrent ses compagnons de captivité. Dans le trajet pour se rendre au cachot, saint Bénigne avait continué de prêcher le vrai Dieu : (Juntes et tribuns, fils bien -a hués, disait-il, croyez
Sed cuni fiiissft ca^sus, carcere mancipatus, angelo confortante ita pristina' redditus esl sanitati, quasi nec unam plagam corporis accepisset. Altéra igitur die, suis eum jussit aspectibus pra-sentari, et ait : Bénigne, sacriticas diis, annon ? — Sanctus Benignus re- >|H)iidii : Non sacrifico. Agnosce, miser, <|iiod dii tui nihil sunt; qui, si signum auctoris nosttï Jesu Christi viderint, statim tabescent; suut enini idola surda et muta, neque vident, neque andinnt, neqne gressus liabent ; et similcs illis liant qui faciunt ea el omnes qui confidunt in eis. Tibi quomodo subvenient, qui sibi ipsis subvenire non possiint?
'l'une indus ca.-sar ad fanum quoddam eum adduci pnecepit, et sic ipse veniens carnem de sacriflciis invitum in os illiu.s suis conspectibus ut manducaret mitti jussit, dicens : Si de sacrificiis deonim manducaverit, contra nos postea talia non loquetur, sed dii nostri ipsum sibi suis servitiis adsument. — Quoexhibito, facto signo crucis e contra, corda sursum suspensa, oculis in coelum clevatis, ait : .Icsu Christe, crector mundi, destructor dtemonum, lux aeterna, aspicc in hac boni ut confundantur omnes qui adorant sculptilia et gloriantur in simulacris suis, ut sciant quia tu es Deus aUermus. — Kl cuni hoc disisset, statim omnia idola manufacta sirut f'unius evanuerunt. Tune sanctus Benignus gaudio magno
repletus ait : (initias libi ago, 1 tomine .Icsu < 'hriste, quod de sacri- ticiis immundis me pollui non permittis. — Kt ad Aurelianum ait : Agnosce, miser, < |iiî<l fucrint facta) speeies deorum tuorum, quomodo ante signum salutis evanuerunt. Agnosce, intWix, creatorem cœli ac terne. — Aurelianus ait : Kt tu agnosce, Bénigne, quod dii nostri tuani cupiunt lacère voluntatem ; si tu illis velis pnobere adsensum, magnum te in conspectu nostro videbis. — Sanctus Benignus res pondit : Vere saxeum habes cor, nec oculis vides quanta sit virtus Christi, qui deos tuos sic comminuit. Jnm dixi tibi, diabole, auctor criminum, animarum innocentium parricida, quod diis tuis non servio, et imagines da'inonum nonadoro.
'l'une iniquissimus cuesar carcere eum retrudi prcecepit, dicens : Kxhibete saxuin grande inquopedes ejus implumbate, et in digitos maiiuum ejus calentes subulas in longo configite, et ses diebus illi nullus vel aquam pnebeat. [ncludite cumeodem canes ferocissi- mos duodecim esurientes, ut a canibus diripiattir ; careerem autern ipsum a militibus custodiri pnecipite. - Qua jussione impleta, subulas acutissimas in manibus ejus transfixerunt, et in lapide plumbo remisEO pedes ejus adstrinxerunt, et canes eum eodem incluserunt. Sed eum ad careerem secundum imperium iniquissimi cœsaris ducerctur, ait : Audite me, lilioli, comités et tribuni, crédite
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en Jésus-Christ, notre commun Ç.édempteur: il est notre salut et notre espérance ; croyez en Lui et vos péchés seront pardonnes. Il est la lu- mière du monde ; par Lui les morts reviennent à la vie : les faillies retrouvent la force ; sa gloire remplit les eieux et sa miséricorde s'étend sur toute la terre !
» Pendant les six jours qu'il demeura enfermé, il ne cessa de prier, et un ange descendit du ciel qui le fortifia el adoucit ses soutTrances. Les chiens, devenus doux comme des agneaux, ne lui tirent aucun mal : ils ne touchèrent pas même aux bords de son vêtement. Le même ange du Seigneur lit tomber les alênes de ses doigts, dégagea ses pieds et lui olïrit en nourriture un pain céleste, en lui disant : Prends cette nourriture, è le bien-aimé du Christ! — Et il reçut ce pain, et il en mangea, rendant grâces à Dieu. Enfin, le sixième jour. Aurelianus fit dire aux gardes : Ouvrez la prison, et voyez si les chiens l'ont dévoré. — La porte s'ouvrit; saint Bénigne ('tait là, debout et plein de vie ; il ne portail sur toul le corps aucune trace de ses nombreuses hlessures. On courut l'annoncer à Aurelianus, qui s'écria : Qu'on lui brise la tête avec une barre de fer, et qu'un soldai l'achève avec sa lance! qu'il cesse enfin de nous insul- ter, nous el nos dieux! — Ainsi fut-il fait. A cet instant, \\\w colombe blanche comme la neige apparul aux yeux des chrétiens, «'éle- vant de la prison et prenaul son vol vers le ciel : c'était l'âme du martyr qui gagnait les demeures éternelles. Eu môme temps, ceux qui étaient présents respirèrent un air embaumé des plus suaves parfums, el éprouvèrent un saisis- sement qui leur faisait croire qu'ils se trou- vaient en paradis.
» Au départ de l'inique Aurelianus, la bien- heureuse Léonille vint [tendant la nuit au lieu du supplice, embauma le corps du saint martyr, et le déposa dans un tombeau, non loin de la pri-
son. De nombreux et éclatants prodiges s'accom- plissent à ce tombeau.
» C'est ainsi que saint Bénigne a souffert ht mort pour Noire-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent honneur et puissance, louange et gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soil-il.
» Ce fui le jour des calendes de novembre. »
Agi-; des Actes de saint Bénigne et des Actes de saint Symphorien. — Les amplifica- tions que la Passio 4" peut contenir par rapport au document apporté à saint Grégoire de Langres, ont 1res peu modifié ce document; il équivalait donc au texte qui précède. Or, de l'aveu de tous les critiques, ce récit anonyme présente des signes certains de rédaction tardive. Cha- cun, d'ailleurs, portera le même jugement, s'il veut confronter les Actes de saint Bénigne avec d'autres Actes rédigés au moment de la mort des martyrs ou après un intervalle peu considérable. L'hagiographie contemporaine des événements qu'elle raconte, est d'un tout autre caractère que celle du martyr de Dijon.
On doit par conséquent s'en tenir à l'opinion déjà plusieurs fois émise au cours de ce travail : les Actes de saint Bénigne furent composés après l'institution du culte liturgique du martyr, vers ôl5, et c'est pour répondre aux exigences de ce culte et [tour le développer qu'on les écrivit.
Même fait s'était passé un demi-siècle aupa- ravant, dans la ville d'Autun, à propos de saint Symphorien. Bien que la passion (lr t-c saint ait trouvé place dans les Acto xincera de Ruinart, il est certain qu'elle est, comme la passion de saint Bénigne, une pièce tardive, dressée en vue de la liturgie. La rédaction en paraît contemporaine de l'érection (vers 450) de la basilique de Saint- Symphorien par le prêtre Euphrone, qui devint ensuite évoque d'Autun. On y trouve un style plus apprêté; et [tins emphatique que dans les Actes de saint Bénigne, mais, en revanche, une
Jesu Uhristo, retlemptori Qostro ; «juin ipse spes et salus credentiuni in se e<, ut deleantur peecata vestra. [pse est lux mundi hujus, cujus odore reviviscunt mortui, cujus tactu confortantur inlirmi, cujus gloria implet eœlos, cujus misericordia replet terram.
Reclususque sanctus Benignus in carrare per sex dies, orationi vacans, angelo confortante, et canes mitigati nec limbriam vesti- menti ejus contigerunt. Angélus aiitcin Domini ipsi alimentum, i<l est, panem cœlestem pnebuit, et discussis subulis de manibus ejus <-t plumbo de pedibus ejus, ait : Accipe, dilectissime Christo ; et accepta pane, gratias agens Deo, manducavit.
Sexto igitur die Aurelianus ca;sar ait ministris suis : Aperite custodiam, et videte si acanibus sit direptus an non. Apertaitaque custodia, invenerunt eum ita illijesum et tam integrum ut nequeuna plaga corporis ejus appareret. Qua re nuntiata, ait iniquissimus :
Vecte t'erreo colluni ejus in ipso carcere contundite, et lancea niilitis vitam ejus crudeliter linire tacite, ut ne ipse nobis aut diis nostris injuriam ampllus inférai.
Quo facto, columlia nivea de carcere ipso a christianis ascendisse visa est usijue ad nubes, et pretiosa anima qualiter ascendit ad cœlum fuit ostensum. Tantusque odor suavitatis et inetus in loeo illo refulsit ut u:stimarent se paradisi odoribus collocari ; discessoque exinde Aureliano iniquo, Leoniila l>eatissima, noetc veniens, sanctum corpus aromatibus condivit, et non longe a carcere recondivit in sepuicro ; qui se virtutibus multis manifesta proba- tione semper perclaruit. Martyrizavit autem pro nomine Domini uosti'i .lesu Christi, cujus lionor et potestas. laus et gloria in cuncta secula seculorum. Amen. Passus est sub die kalendarnm novem- briuni.
1!)
composition plus sobre el mieux ordonnée. Quelques hagiologues ont pensé que c'était le remaniement d'un document antérieur. Plus pro- bablement, les traditions orales furent lixées alors par écrit, el la main qui se chargea de ce travail pour Auluu. était mieux exercée que celle qui fit pareille œuvre pour Dijon.
But et caractères dp; ce genre de document. — L'étude de ces passions et de beaucoup d'autres du même genre fait voir comment el dans quelle intention elles furent rédigées. Des- tinées à être lues publiquement, afin d'édifier et d'instruire, elles devaient répondre à ce double but. 11 fallait d'abord un récit dramatique, des dialogues animés, une peinture saisissante des tourments, même des marques sensibles de l'intervention divine, fréquentes en effet dans les marlyria. Ainsi le fait réel (Mail reconstitué, el l'auditoire suivait la lecture avec un pieux inté- rêt. D'autre paît, aux réponses inspirées par les- quelles les martyrs professaient leur foi et llélris- saicnl l'idolâtrie, devait se joindre le sommaire des Vérités fondamentales du Christianisme. I .'en- seignement de la doctrine se mêlai! de la sorte à l'édification. Tout cela était bas»' sur l'antique méthode catéchistique, où l'on exposait en même temps l'histoire de la religion avec les dogmes el les préceptes.
Tel était donc le programme à remplir par l'hagiographe qui, aux cinquième el sixième siècles, entreprenait d'écrire les Actes d'un saint mort sous les persécutions impériales. De quels éléments pouvait-il disposer? Dune tradition orale plus ou moins vague, des données fournies par l'examen de la sépulture el des reliques, parfois aussi de quelques documents graphiques : fasles des églises, archives des palais, inscrip- tions. Nécessairement il fallait compléter par con- jecture, assimilation, analogie. C'était au risque certain d'enfreindre les lois de l'histoire, car le récit se construisait tout d'une pièce, sans démar- cation entre l'appoint de vraisemblances el la somme de réalités, et, de plus, la crédulité de l'époque, le manque de discernement commun à tous les temps devaient donner lieu à de nom- breuses méprises.
Il est inutile il insister sur les anachronismes,
les confusions et autres vices trop connus de l'hagiographie légendaire. Mais, en appréciant la responsabilité des auteurs, on ne doit oublier ni les circonstances où ils écrivaient, ni le besoin permanent de l'esprit humain de faire revivre en détail le passé, ni enfin la facilité avec laquelle nous-mêmes, aujourd'hui, dans le désir de recti- fier ces vieilles légendes, nous supprimons une erreur pour la remplacer par une autre.
Si de tels récits ont trouvé bon accueil dans la liturgie, ils n'ont jamais été présentés ni regardés comme exempts d'erreur au point de vue de l'histoire, non seulement par l'Eglise, mais encore par tout esprit éclairé. Il semble qu'on leur ait appliqué à cet égard la mesure de faveur, et aussi de réserve, que trouvent dans le lieu saint les verrières et les bas-reliefs où peintres et sculp- teurs représentent un thème historique, en don- nant libre carrière à leur imagination.
Le cycle bénignien. — Après cela, c'est une lâche ardue de déterminer la part qui revient à la tradition dans les Actes de saint Bénigne.
Il s'ajoute même aux difficultés générales une difficulté toute particulière, tenant à ce que ces Actes font partie d'un ensemble de légendes dit le cycle bénignien. Cette série hagiologique com- prend, avec la passion de saiul Bénigne, celle des martyrs de Saulieu, saint Andochc et saint Thyrse, — celle du martyr du Vivarais, saint Andéole, — celle du martyr d'Autun, saint Sym- phorien, — celle des martyrs dits de Langres, les trois Jumeaux. Saint Andochc, saint Thyrse et saint Andéole sont donnés à saint Bénigne pour compatriotes et pour Frères dans l'apostolat. Saint Symphorien el les saints Jumeaux sont présentés comme ses lils spirituels (1).
Le cycle bénignien, malheureusement, est défectueux. Quant aux saints Jumeaux, par exemple, l'erreur est manifeste.
Erreur sur les saints Jumeaux. — Au bourg de Saint-Geosmos près de la ville de I .angres, on possède, depuis le quatrième ou le cinquième! siècle, les reliques de ces martyrs el celles de quatre autres saints immolés avec eux : sainte Léouille leur aïeule, saint Turbon et saint Néon, enfin sainte Junille (2). Sur ces sept martyrs il
(I) Voir le début des passions de saint Andéole, de saint Andoche Voici le résumé du procès-verbal de In visite ((n'en
aile
C.') (Vs saintes reliques ne furent |>oint dispersées pendant la « Le 17 janvier 1830, M*1 l'évtV|iic de Langres, accompagné de
Révolution, >■! ou les vénère encore dans l'église de Saint-tîeosmes. MM. Bavoillot, Barillot, Donadei el Favrel, ses vicaires généraux,
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existe, dans notre région et en langue latine, deux légendes opposées. Une les déclare de Cappadoce, nés et morts en ce pays, et donne pour théâtre à quelques-uns des événements racontés le subur- biiim Nasanzœ eioitatis et un viens Orbatus. L'autre transporte tout dans la cité de Langres, introduit saint Bénigne, et parle du suburbium Linyonicœ cioitatis et du viens Urbatus aujour- d'hui Saint-Geosmes.
Or. certainement, la légende qui adjuge les Jumeaux à la Cappadoce est antérieure à la légende qui les a naturalisés Lingons, et celle-ci n'est qu'une altération de la première. En sorte qu'il s'agit réellement de martyrs de Cappadoce dont les reliques furent apportées à Langres de très bonne heure. Le l'ait de l'antériorité de la légende cappadocienne est relevé par tous les critiques, et palpable pour tout esprit attentif. L'introduction de saint Bénigne n'a eu lieu — c'est d'une évidence absolue — que dans l'un des derniers remaniements du texte primitif.
11 est curieux de suivre ici pas à pas l'évolu- tion légendaire. Le plus ancien récit, traduction de la légende grecque apportée de Cappadoce, a une forme narrative (1). Un trait entre autres le caractérise : les Jumeaux meurent avant d'être baptisés, et c'est leur généreuse confession, c'est le bûcher où ils expirent qui suppléent le sacre- ment.
A ce premier récit, du cinquième siècle proba- blement, une seconde ou troisième main en sub- stitua un autre, presque identique pour le fond, mais d'une forme oratoire, où la relation de chaque événement considérable se, terminait par une' phrase exelamative. C'est ainsi que, ayant rappel»!' le miracle des saints Jumeaux épargnés par les flammes, l'auteur ajouta : « O beatus
se transporta à Saint-Geosmes. La châsse placée au-dessus du maître-autel ayant été ouverte, on trouva cinq sacs de soie conte- nant beaucoup d'ossements. M. Durand-Carrelet, médecin, chargé de visiter les ossements, attribua les uns à des sujets de douze à seize ans, d'autres à un sujet de trente à trente-cinq ans, d'autres à des sujet-s de cinquante à cinquante-cinq ans, d'autres enlin à un sujet de plus de soixante ans. Il reconnut que ces ossements appar- tiennent à des sujets ayant vécu dans un temps très reculé, et qu'ils n'ont jamais été en contact immédiat avec la terre. En rapprochant ces notions de ce que l'on savait par la tradition et par l'histoire ecclésiastique du diocèse, on a conclu que les reliques des sujets de douze à seize ans, renfermées dans le sac n° I , devaient être celles des trois saints Jumeaux, Speusippe, Eleusippe et Méleusippe ; les reliques d'un sujet de trente à trente-cinq ans, celles de sainte Junille ; les reliques des sujets île cinquante à cinquante-cinq ans, celles des saints Turbon et Néon ; les reliques du sujet de soixante ans, celles de sainte Léonille. L'authenticité de ces reliques fut de nouveau attestée. » — L'Ami de la Religion, t. 88 ou liv. île jan- vier 183fi, p. 1%. Voir aussi l'abbé Caillot, Vies des saints du dior. de Langres, Langres, 1873, pp. 21-2?.
ignis qui tantum originale purgavit peccaturn et nullum in sanctorum membris diminutionis in- cendio intulit delrimentum ! — Feu bienheureux qui enleva seulement aux martyrs la tache origi- nelle, et ne porta nulle atteinte à leurs mem- bres (2). » Peut-être, en cette seconde ou troi- sième retouche , les Jumeaux devinrent-ils Lingons.
Enfin saint Bénigne fut introduit dans une des recensions oratoires, et d'une façon excessive- ment naïve. Lorsque sainte Léonille parle à ses petits-fils, le correcteur a soin de glisser dans la phrase « cum sancto Benigno ». Ainsi : « Beata Leonilla dixit ad eos una cum sancto Benigno .» Ceci se répète équivalenunent cinq fois, et d'ail- leurs sans <pie jamais soit citée une seule parole de saint Bénigne, tandis que les discours de sainte Léonille sont longs ; sans que jamais non plus les Jumeaux s'adressent, dans leurs interro- gations ou leurs réponses, à autre que leur aïeule. Une distraction finale met le comble à tant de simplicité : l'auteur fait baptiser les Jumeaux par saint Bénigne,, mais lie songe point à effacer l'exclamation qui le trahit : « O beatus ignis qui tantum originale purgavit pecca- turn, etc. »
Devant ces faits littéraires échouent les efforts tentés pour maintenir une origine lingonne aux martyrs vénérés à Sainl-Geosmos. Aucun document, aucune découverte n'ont pu même contrebalancer le poids des observations qui pré- cèdent (3). Telle qu'elle existe dans le cycle bénignien, la légende des saints Jumeaux est donc gravement altérée par un fait sans doute inconscient : illusion ou méprise (4).
A ce propos il y a lieu de formuler îles regrets, mais non de laisser sa foi se troubler. Des notices
(1) Act. SS., t. II Jan., p. 73 et seq., et Analect. Boll.
(2) Il n'est pas possible d'attribuer cette glose à celui qui, comme on va le dire, supposa le baptême des Jumeaux par saint Bénigne.
(3) La fête de 1' « Adinventio sanctorum corporum Geminorum vel dedicatio basiliese » (Act. SS., t. II Jan., p. 8(1) se réfère à la reconnaissance des reliques des saints Jumeaux et à l'institution de leur culte liturgique avec les suites ordinaires, entre autres la construction d'une basilique en leur honneur ; mais elle ne pré- suppose point la découverte de corps saints dans leur sépulture primitive.
Le nom de Martyra donné à un endroit du cimetière de Saint- Geosmes, marqué anciennement, dit-on, par une chapelle, et où les Jumeaux auraient reposé d'abord, s'explique par l'usage d'appeler martyrium, aussi bien que basilica ou tnemoria, tout édifice renfermant le corps de quelque martyr, même transféré. Martyra- rais désignait le gardien de l'oratoire d'un martyr. (G. de T.)
(4) Si le bourg de Saint-Geosmes s'est appelé primitivement Urbatus, il fut aisé île le confondre avec le viens Orbatus de la légende cappadocienne, et cette première confusion en aura amené d'autres.
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hagiologiques, tissues d'éléments purement hu- mains pour l'histoire, ne pouvaient, sans un miracle permanent, être à l'abri de semblables infortunes. Il suffit que la doctrine y soit saine.
La légende de saint Bénigne contient des faits réels ou connus par tradition. — en résumé, les attaches de saint Bénigne avec les Jumeaux sont imaginaires.
Celles qu'on lui prête avec d'autres martyrs ne sont pas prouvées.
Ainsi les Actes de saint Bénigne ne retirent du cycle où ils entrent que plus de défaveur aux yeux de la critique. Ils peuvent en effet avoir é'té composés en vue de ce cycle, au moment de sa formation : rien ne révèle clairement pour eux. connue pour les Actes des Jumeaux, de saint Symphorien et de saint Andéole, l'existence d'une rédaction antérieure et indépendante (1).
Malgré cela, il y a lieu encore de chercher les faits réels ou connus par tradition que ce docu- ment renferme. Car d'après l'étude précédente du texte de Grégoire de Tours, le martyr de Dijon ne paraît pas avoir été tout a fait inconnu, quand on institua son culte. Et cette conclusion ressort
également de l'examen intrinsèque des Actes eux-mêmes. Selon les Actes, en effet, saint Bénigne expira le crâne brisé par une barre de- fer. Or, vers l'an mille, l'abbé Guillaume et ses religieux constatèrent sur le chef du saint la trace de cette blessure : ce fut pour eux une preuve de l'authenticité des reliques (2). D'où vient donc qu'en ce point le légendaire est exact? Ne tenait- il pas cette donnée soit de la tradition, soit du résultat de la visite des ossements sacrés? D'autre part le supplice du scellement des pieds n'est-il pas réel aussi, puisque Grégoirede Tours atteste la possession de la pierre qui en fut l'ins- trument ? Rien n'oblige à voir dans cette pierre que Dijon vénérait , une relique représentative introduite; après lecture des Actes. Enfin, ces mêmes Actes présentent un village éloigné de Dijon comme le lieu d'arrestation du martyr, et la prison où il fut incarcéré connue le théâtre de ses derniers supplices : deux particularités qui. à cause de leur précision et du peu de ressources qu'elles offrent à un légendaire, ami du bruit et de l'éclat, ne semblent point avoir été imaginées à plaisir. Ces remarques fout présumer que la légende de saint Bénigne n'est pas une simple
(I) Cependant, pour être exact, il faut ajouter que rien 'le pé- i-emptoirc non plus n'exclut l'hypothèse d'une rédaction primitive liée, moyennant retouche, aux passions que l'on a groupées ensemble.
Kn effet il est malaisé' de voir à quelle époque s'effectua ce groupe- ment, et si ce fut d'une manière brusque ou lente, au gré des légendaires nu de l'opinion. Sûrement c'était un tait accompli au commencement du septième siècle, lorsqu'un clerc de Langres envoyait à saint Céraune, évêquede Paris, une copie de la der- nière édition des Actes des Jumeaux. Mais jusqu'où remonte, dans le coins du sixième siècle, la naissance de ce cycle ?
La passion cappadocienne des Jumeaux est de toutes la plus ancienne. Vient ensuite celle de saint Symphorien, vers 150, puis celle de saint. Bénigne, vers 515. Si la date de 515 ou une date antérieure pouvait être assignée aux deux autres légendes, et surtout à celle 'les saints Andoclie, Thyrse et Félix leur hôte, la question serait à peu prés résolue, le cycle bénignien daterait, en principe, du lendemain de la « vindicatio » du martyr de Dijon. Car, pour
L'hagiologie d'alors, la formation de ce cycle résulta, logique ut.
île l'existence simultanée d'Actes concernant des martyrs présentés connue disciples de saint Polyearpe, et honorés dans la même contrée.
A la vérité, 1rs Actes de saint Andoclie et ceux de saint Bénigne ont une certaine parenté littéraire. Mais pas au pointque l'on doive attribuer la rédaction des uns et des autres au même auteur. < !ar les anciens hagiographes, en général, inséraient dans leur narration des textes empruntés à la sainte Écriture, aux passions déjà pu- bliées, et, probablement, à îles recueils de lieux communs : en sorte que l'exacte similitude de tels passages, de telles expressions ne prouve pas nécessairement une origine identique. De plus, dans le cas particulier, on saisit quel. pie différence entre le style d'une passion et le style de l'autre : celui de la légende de saint Bénigne a moins de pléthore, il est plus haché et moins coulant. Les deux légendes n'étant pas de la même main, peuvent être d'époque diffé- rente.
Or l'état dans lequel nous sont parvenues ces pièces, les inter-
polations qu'elles ont subies pour s'ajuster au cycle ou autrement, ne permettent pas d'adjuger avec certitude l'antériorité à l'une plutôt qu'à l'autre.
La seule conclusion rigoureuse est celle-ci :
I II n'est pas improbable que les Actes de saint Bénigne aient joui quelque temps d'une existence indépendante, et que ce soit leur entrée dans le cycle qui leur ait valu de regrettables additions. Voici peut-être un indice de leur existence temporaire à l'état isolé. On s'étonne de la façon dont est formulée l'une des premières réponses du martyr à son juge : .> De quel pays es-tu, et quel est ton nom? » demande celui-ci. — « Nous sommes venus d'Orient, dit saint Bénigne, mes frères que tu as déjà fait mourir et moi. Saint Polyearpe nous a envoyés... Ab oriente venimus ego et fratres mei
quos tu jan cidisti, a sancto Polycarpo missi... » Et il ne se
nomme pas. Cette réponse se réfère aux arrangements du cycle, qui seront expliqués plus loin. N'a-t-elle pas été substituée à cette autre, plus naturelle assurément : « Ab oriente veni, missus a sancto Polycarpo... Benignus vocor. » N'aurait-on pas ici la leçon originelle ?
2° Il n'est pas improbable non plus que les Actes de saint Andoclie aient commencé de même par exister à l'état indépendant. On ne doit point l'oublier, ces passions furent composées pour la liturgie, suivant le besoin particulier de chaque église, au fur et à mesure de l'instauration du culte des saints.
(2) Le fait est rapporté par Raoul (ïlaber dans la Vita (Juillelini, et son témoignage n'est pas ici récusable. lui effet, comme il l'atteste lui-même (/lis/.., 1. V, c. t, n° i), il vécut quelque temps au monastère de Saint-Bénigne, sous l'abbé Guil- laume, et puisa par conséquent les renseignements à leur source. Rien de plus naturel d'ailleurs que la vérification dont il parle. Ainsi, en la même église Saint-Bénigne, le 23 juillet 1841, lurent vérifiés et reconnus les restes île .Jean sans Peur. Les médecins constatèrent sur le crâne « une longue et profonde division opérée par un instrument tranchant, » trace évidente du coup de hache porté par Tanneguy-Duchûtei. (Mém. de la Comm. des Antiq., I in-i°, pp. 38*.» et il".)
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fiction. Les traditions populaires, les opinions courantes dont le rédacteur aura tiré parti n'ont sans doute qu'un degré inférieur d'autorité. Néan- moins cela doit être recueilli pour être confronté un jour, s'il est possible, avec quelque document nouveau. Dans ce récit, d'ailleurs, ont dû trouver- place les constatations faites par l'évêque.
Il est donc utile d'extraire des Actes de saint Bénigne ce qui paraît plus sûr ; en d'autres ternies, de ressaisir, sous les décors de la vieille et naïve hagiographie, les réalités qu'ils enve- loppent.
Trois points admissibles. — En conséquence, voici ce que l'on peut admettre comme un legs de la tradition, on comme un résultat de l'enquête épiscopale.
1° Le nom Benignus, qu'il soit propre ou appro- prié, par traduction ou autrement.
Si l'hagiographe en effet s'était trouvé libre de dénommer à son gré 1111 apôtre sorti de l'Asie proconsulaire, le nom qu'il eût choisi serait plus significatif. Cen'est point que, parmi les disciples de saint Polycarpe, aucun n'ait pu s'appeler Benignus, puisque saint Irénée nous en fait connaître un qui s'appelait Florinus, nom aussi latin que le précédent. Mais il est invraisemblable cpie le légendaire ait lui-même avisé ce nom (1 ).
2" Le lait du martyre et les principaux tour- ments.
Toutes les réflexions critiques qu'on a lues motivent assez cette assertion, sans qu'il y ait besoin d'insister.
i{u La qualité de prêtre missionnaire.
Car, si saint Bénigne n'eût passé vulgairement pour étranger, on l'eût volontiers cru du pays, comme on fît d'ailleurs des Jumeaux. Plus pro- bablement donc le peuple dijonnais voyait dans son martyr un missionnaire victime du zèle apostolique. El d'autre part, l'hagiographe, ayant à déterminer lui-même à quel rang hiérarchique appartenait ce missionnaire, l'aurait supposé évêque plutôt que simple prêtre. La mesure gardée est l'indice d'une donnée traditionnelle.
Vient naturellement la question du vrai carac- tère sacré de saint Bénigne.
Il est certain qu'au moment de l'institution de son culte ce martyr n'était pas regardé comme évêque. Ni le rédacteur des Actes, ni Grégoire
de Tours ne lui donnent ce titre. Il est formelle- ment appelé presbyter dans le martyrologe hié- ronyinien, où il fut inscrit vers l'an 595, en même temps que beaucoup d'autres saints des Gaules. La mention le concernant est ainsi formulée :
« Kl. no venib.. . Et Lingonicœ civitatis Castro Diviono Benigni presbiteri et martyris (2). »
Point de variantes, dans aucun codex, pour les mots « presbyteri et martyris ». Les légendes du cycle bénignien désignent elles-mêmes le saint sous le nom de « presbyter ».
Or, sans nul doute, appliqué à saint Bénigne, ce nom grec latinisé a, dans tous les documents cités, passions et martyrologe, le sens restreint que lui conserve aujourd'hui la langue ecclé- siastique : il veut dire prêtre. Assurément il n'avait pas encore perdu au sixième siècle son acception plus large, « ancien », qui le faisait synonyme de « senior », et le rendit usuel pour nommer indistinctement tout ministre saint de l'un des deux degrés supérieurs, soit le « sacer- dos primi ordinis » ou évêque, soit le « sacerdos secundi ordinis » ou prêtre. Grégoire de Tours l'employait ainsi quelquefois, et appelait ses prêtres « compresbyteri nostri ». Mais il n'en est pas moins vrai que saint Bénigne, reconnu évê- que, porterait, dans le martyrologe, le titre d'«epi- scopus » ; et aurait reçu de temps en temps delà part des légendaires la même qualification, ou les équivalents « autistes, pontifex, pra>sul ».
Saint Bénigne prêtre : telle est donc la donnée primordiale, consacrée d'ailleurs, d'une façon permanente, par la liturgie : jamais l'abbaye de Saint- Bénigne n'a honoré son patron comme martyr-pontife.
Probablement traditionnelle, on l'a vu, irrevi- sable désormais, cette donnée doit être main- tenue.
Au cours du moyen Age, la légende et la sculpture ont représenté le martyr de Dijon sous les traits et avec les attributs d'un évêque. Mais v a-t-il là autre chose que de l'amplification, un caprice de l'art, un égarement de l'enthousiasme populaire ?
De nos jours quelques auteurs, frappés de l'idée que le même saint aurait pu avoir été le chef d'une mission partie d'Orient, tendent à le revêtir de la dignité épiscopale. Il faut le dire et on va le constater, telle que l'hagiographie la
(li Ou doit remarquer que le fait d'avoir été auditeur de Polycarpe n'entraîne pas nécessairement celui d'être Asiate.
saint (•-') Voir la dernière édition du martyrologe hiéronrmien,.Ac{. SS.
t. II Nov., pars prior.
— 2.'5
présente, la mission de saint Bénigne n'est point dans les vraisemblances historiques; il faut la réduire à quelque chose de pins simple, et en dehors de la il ne reste que l'hypothèse gratuite.
Deux questions très obscures. — On vient de parler de mission. En effet, outre les trois points dégagés des Actes étudiés en ce moment, il en est d'antres de proportions plus vastes et dont l'éclaircissement intéresserait l'histoire générale. Ce sont les points relatifs à la mission de saint Bénigne et à l'époque de son martyre. Mais, là-dessus, s'il est facile de dire ce qui ne fut pas, il est difficile de dire ce qui dut être.
On ne saurait suivre et vérifier les deux faits mis à l'étude sans connaître exactement la situa- tion au sein de laquelle ils se sont produits.
Ainsi, à propos de la mission de saint Bénigne, il faut rappeler comment l'Évangile pénétra en Gaule, et quelle fut dans ce pays l'organisation primitive des églises, au triple point de vue de la circonscription territoriale, du personnel administratif, et de la répartition des pouvoirs. L'exposé sommaire de ces détails sera utile.
Kvangélisation ues Gaules. — L'ardeur à communiquer la doctrine qu'ils venaient d'em- brasser fui unanime chez les premiers chrétiens. Tous se mirent à l'œuvre : apôtres, évoques, prêtres, diacres, ministres quelconques, laïques eux-mêmes. Le livre des Actes le montre claire- ment, et Origène pouvait écrire au commencement du troisième siècle : « Les chrétiens s empres- sent de propager leur religion, selon leur pouvoir, dans tout l'univers. Ou en rencontre qui se sont voués à parcourir cités, bourgades, villas, afin d'en enseigner partout la pratique exacte et fer- vente ( 1 ). h
Ceux qui faisaient le négoce profitaient de leurs voyages pour répandre la connaissance de Jésus- Christ. Ils suscitaient des néophytes dans leur clientèle. Parfois même, se fixant sur le sol étranger, ils y portaient le premier germe d'une chrétienté. Or la Gaule était en constantes rela- tions commerciales avec Rome et avec l'Orient, qui lui envoyaient une foule de voyageurs. Ce fut certainement à ces relations qu'elle dut, pour
une part, l'introduction du Christianisme dans son sein.
Mais, au-dessus de la propagande privée, il y eut l'évangélisation officielle. En Gaule, elle fut l'œuvre îles missionnaires envoyés par les apôtres ou leurs successeurs.
On a fort peu de documents sur les missions des premiers siècles.
Voici toutefois un texte du pape Innocent l"r qui, pour les contrées d'Occident, éclaire un point de la question :
En sa lettre — de l'année 416 — à Decentius, évêque d'Eugubium, dans l'Ombrie, ce pape déclare que les évèques (d'Occident) doivent s'en tenir aux institutions en vigueur dans l'Église romaine. « Car il est manifeste, dit-il, que dans toute l'Italie, la Gaule, les Espagnes, l'Afrique et la Sicile, ainsi que dans les îles adjacentes, personne n'a institué d'églises, sinon ceux que l'apôtre saint Pierre ou ses successeurs ont établis évoques. Qu'ils lisent les monuments, ou du moins qu'ils s'informent si jamais on y a lu qu'un autre apôtre ait prêché la loi dans ces pro- vinces. Que s'ils ne lisent rien de semblable, parce qu'en effet rien de semblable ne se trouve nulle pari, qu'ils suivent donc, comme ils y sont obligés, les règles de l'Eglise romaine dont il n'est pas douteux que leurs églises particulières ne tirent leur origine (2). »
C'est donc de Rome que le pape saint Innocent fait procéder tout entière l'évangélisation de l'Occident, et son assertion n'est démentie par aucune donnée historique.
De Rome, en conséquence, reçurent leur mis- sion, par voie directe ou indirecte, tous ceux qui prêchèrent le Christianisme dans les Gaules.
Quand un groupe de prédicateurs était en- voyé par le pape, il y avait à la tète un évêque. Mais beaucoup de missions furent moins solen- nelles, et confiées à de simples prêtres par leur évêque particulier. Ces prêtres furent sans doute revêtus de pouvoirs apostoliques, et exercèrent dès lors toutes les fonctions du sacerdoce, moins l'ordination et la bénédiction des saintes huiles.
Organisation des églises. — Les églises constituéesou évêchés se multiplièrent lentement
(1) Contr. Cris., I. III.
(2) Pr.psertim cuni sit nianilrstuin in oimiem Italiani, Oalliani, Hispanias, Africain atque Siciliam, insulasque interjacentes, nullum instituis8c ecclesias nisi eos quos venerabilis apostolus Petrus ant ojus siiecpssore.s constitiionint si nions. Ant legant si in liis pro-
vinces, alius apostolomin invenitur aut Icgitui' docuisse. Quod si non legunt, quia nnsquam invoninnt, oportH ihjs lioc sequi qtioil Kcclesia roniann custodit, a qnn cos principium aecopisse non 'liibiiun ost.
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sur le sol gaulois. Tandis qu'en Orient et dans l'Italie centrale des localités très rapprochées devinrent de bonne heure des chefs-lieux ecclé- siastiques, chaque évêché ayant en ce cas un périmètre restreint, et ne renfermant que quelques paroisses secondaires autour de la principale, ce fut l'inverse dans le pays transalpin, au moins pour la Lyonnaise. l'Aquitaine et la Belgique. Ici. durant un temps assez long, peu de sièges épiscopaux, une circonscription territoriale très étendue, et quantité de chrétientés éparses, situées parfois à une longue distance delà mère- église. Ce second système d'organisation s'ex- plique dans les Trois Provinces par une raison qui sera développée plus loin.
C'est toujours une question de savoir si, pri- mitivement, les églises locales furent adminis- trées, sous la haute direction des Apôtres, par un collège dont tousles membres étaient évoques, c'est-à-dire, auraient eu la plénitude du sacerdoce, et une juridiction limitée uniquement par les droits réservés à l'apôtre de la région. A suppo- ser que cet état de choses ait jamais existé, il fut exceptionnel et transitoire. Le maintien de l'unité exigea vite le fonctionnement complet et régulier de la hiérarchie divinement instituée. Aussi, dès les temps apostoliques, un évêque — ou apôtre, les premiers évoques portèrent ce nom (1) — fut placé à la tête de chaque église constituée, entouré d'un conseil de prêtres et d'autres ministres, et le gouvernement de toutes les paroisses urbaines ou rurales fut centralisé dans ses mains.
Les églises des Gaules furent toutes fondées sous le régime de l'épiscopat unitaire.
Ce régime ne pouvait comporter des pre.sbyt.eri élevés au suprême degré du sacerdoce. A moins qu'il ne s'agît d'évêques qui, pour une raison ou une autre, n'ayant pas pris possession de leur siège ou s'en trouvant privés, rentraient, sous le l'apport de la juridiction, dans les rangs des prêtres, « in presbyterii online » : ils continuaient à exercer les fonctions de leur ordre, mais sous la dépendance de l'évoque du lieu, qui leur con- fiait, par exemple, la charge de visiteurs, « perio-
deutœ, circumeursatores ». Les conciles d'Ancyre (314), deNicée(325),d'Antioche(341),deLaodicée (quatrième siècle), visent des situations sem- blables, qui ne devaient être alors ni récentes, ni limitées aux provinces d'Orient. Il y eut aussi les chorévôques — coadjuteurs ou même vicaires généraux — habitant un bourg du diocèse. Plu- sieurs d'entre eux avaient reçu l'ordination épis- copale. Mais il n'est point parlé des chorévôques en Occident avant le cinquième siècle.
L'épiscopat unitaire fonctionnant, le clergé de la mère-église comprenait, primitivement, l'évêque, trois prêtres, trois diacres, un lecteur (2). Tel était le minimum moyen. Car le personnel des rangs inférieurs augmentait ou diminuait, selon l'importance des villes. Les églises de la cité différentes de celle de l'évêque et les églises de la campagne avaient à leur tête un prêtre ou un diacre, quelquefois l'un et l'autre. De petites cha- pelles étaient confiées à un lecteur (3).
Institution des églises entre la Narbonnaise et le Rhin. — C'est dans ces conditions que s'or- ganisèrent les anciennes églises des Gaules. Mais à quelle époque cette organisation s'accom- plit-elle pour les Trois Provinces, et même, afin de rester dans le cadre d'une étude locale, pour le territoire compris entre la basse vallée du Rhône et le Rhin?
Toute recherche faite, tout débat épuisé, on se sent porlé à donner raison à Sulpice Sévère, quand il affirme que l'évangélisation fut relative- ment tardive en deçà des Alpes. Cela du moins paraît juste pour toute la région située en dehors de la Narbonnaise. En effet, le zèle apostolique eut à vaincre des obstacles particuliers dans cette région. Quand le Christianisme parut, la conquête des Trois Provinces par Jules César ne remontait pas à un siècle. Malgré l'activité déployée pour faire pénétrer la civilisation romaine riiez des peuples de mœurs encore si primitives, le bul ne fut atteint complètement qu'à la fin de l'époque des Flaviens (l'an 96). Jusque- là le pays resta, en général, physiquement moins ouvert, et il fui troublé par la révolte ; d'autre
Cl) Théodorct, Cornu/, in e. m epist. I ad Timotli.
(?) Voir I». do Smedt, l'Organisation des ègl.ses chrétiennes jusqu'au milieu du troisième siècle, II. des Q. IL, oct. 1888, ou Congrès internat., t. II du compte rendu paru en 1689.
(3) Les mitres ministres, sous-diacres, acolytes, exorcistes, por- tiers, que l'on regarde généralement, avec les lecteurs, comme étant d'institution ecclésiastique, apparurent moins tôt et d'une façon moins régulière dans les églises des premiers siècles. Les sous-
diacres, toutefois, n'étaient point rares en Occident au troisième siècle, et la règle s'établissait de ne parvenir aux ordres supérieurs qu'après avoir exercé successivement les ordres inférieurs. Le pape saint Caius, vers ?!•!.'!, défend d'élever à l'épiscopat quiconque n'a pas été précédemment ostiarius, leclor, exorcista. sequens (acolyte i, subdiaconus, diaconus, presbyter. Et vers 252, le pape saint Corneille mentionne aussi lous ces degrés à leur rang respectif.
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part, les efforts tentés par Rome pour imposer aux Gaulois sa religion laissèrent moins d'accès à celle de Jésus-Christ, et le druidisme, refoulé dans le Nord, comme dans l'Ouest, opposait une seconde barrière difficile à rompre. Pendant cette période, des prédicateurs de l'Évangile parcou- rurent, en entier peut-être, ce vaste territoire, mais probablement sans y établir aucun siège épiscopal fixe.
Au deuxième siècle, la voie est frayée, le Christianisme s'organise dans toute la Gaule. Les premières églises de ce pays qui apparaissent dans l'histoire (177) sont celles de Vienne (Nar- bonnaise) et de Lyon (Celtique). Eusèbe les appelle les églises les plus en vue à cette époque : elles n'étaient donc pas seules à exister. Leur fondation est antérieure à l'an 150 (1).
Parmi celles qui approchent de cette date, il paraît nécessaire d'en placer quelques-unes sur la rive gauche du Rhin, dans la Germanie admi- nistrative et dans la Belgique. Car saint Irénée (177-202), voulant prouver contre les novateurs l'unité de la foi catholique, atteste « la tradition des églises qui sont en Germanie et chez les Ibères, chez les Celtes et en Orient, etc. (2) » Du regard, il parcourt l'univers à grands traits, allant des bords du Rhin à l'Espagne, de la Gaule à l'Asie, et partout, dit-il, se retrouve dans sa pureté la doctrine qu'ont enseignée les apôtres ou leurs disciples. Il résulte de ce texte (pi' il y avait jusque dans la Gaule septentrionale, à la fin du deuxième siècle, des églises ayant leur tradition particulière, étant plus par conséquent que de simples essaims de l'église de Lyon. Tel est le sens naturel et logique. Tertullien dit la même chose, bien que sous des ternies plus vagues, quand, vers 200-208, il met au nombre des peuples où le Christianisme a fait des con- quêtes » les races diverses des Gaules et même les Bretons. » En effet, vu l'étal de civilisation de la Gaule entière au début du troisième siècle, il est peu vraisemblable que toutes les chré- tientés fin Nord fussent à cette époque sans im-
portance et sans autonomie, et que Lyon marquât la plus haute latitude de l'organisation ecclé- siastique.
Ces conclusions, il est vrai, ne trouvent dans les listes des évoques pas beaucoup d'appui, mais pas de contradiction péremptoirc non plus. Pour la région sur laquelle l'attention est fixée — rive gauche du Rhin — on a seulement deux catalogues de bonne note : celui des évoques de Metz et celui des évoques de Trêves (3). Le cata- logue de Metz permet — par hypothèse — de regagner, pour les origines de cette église, le temps de saint Irénée, car il n'est en retard que de deux ou trois noms sur le catalogue de Lyon, que l'on croit exact également. Celui de Trêves ne paraît faire remonter l'établissement du siège épiscopal de cette métropole que vers l'an 250. Il faudrait la longévité exceptionnelle d'un évêque et quelque vacance prolongée du siège, pour atteindre la fin du deuxième siècle.
Mais on voit par l'exemple de Metz que les premières églises n'ont pas toujours été établies dans les chefs-lieux administratifs des provinces. Ces chefs-lieux, surtout dans les deux Germanies qui étaient de grands commandements militaires, offraient des milieux moins favorables à l'éta- blissement du siège épiscopal. En conséquence, les évoques les abordèrent avec hésitation ; leur siège fut quelque temps sans fixité, celui qu'ils adoptèrent put être abandonné et transféré dans la métropole, devenue plus accessible et plus populeuse (4). Ainsi les catalogues épiscopaux de Trêves, de Cologne, en donnant les noms des évêques attachés à ces villes, omettraient ceux des évêques qui errèrent précédemment dans la région. Néanmoins il y aurait eu de la sorte, dans la Gaule septentrionale, au temps de saint Irénée, des églises ayant leur gouvernement propre, leur enseignement traditionnel : il n'eût manqué à plusieurs, pour l'organisation complète, qu'un siège épiscopal lixe et définitif.
Une telle conjecture est autorisée par le l'ait qu'à la fin du deuxième siècle et au conmience-
(1) Il est possible que des églises importantes, fondées par un évêque, soient ensuite longtemps restées sans autres pasteurs que <ies prêtres et îles diacres. La nécessité îles circonstances les ratta- chait alors à quoique évêché voisin. Suivant l'opinion île M. l'abbé Duchesne, telle était encore la situation de l'église de Vienne par rapporta celle de Lyon, au temps de saint Irénée et même un peu plus tard.
(•2) Adver*. Hœres., I. I. — Dés la fin du régne d'Auguste, la partie de la Belgique située sur la rive gauche du Rhin porta le nom de Germanie, et fut divisée en Germanie inférieure ou seconde et Germanie supérieure ou première. Celle-ci, au temps de saint
Irénée, comprenait les I.ingons et les Nequanes. Klat de choses qui persévéra au moins jusqu'à Dioctétien.
(,'l) L'abbé Duchesne, Mémoire sur l'origine des diocèse* épiscopaux dans l'ancienne Gaule, publié dans les Mémoires de la Société nationale des Antiquaires de France, 5e série, tome X.
Metz et Trêves étaient dans la Belgique. Mais, au point de vue ethnographique, et à raison du rayonnement de la circonscription de ces églises, laquelle devait s'étendre sur les deux Germanies, saint Irénée a pu désigner Met/, et Trêves par ces termes : « les églises qui sont en Germanie ».
(4) Dés les premiers temps des ôvêehés furent transférés.
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nient du troisième, sous Septime-Sévère et ses deux fils, on vit dans l'empire romain beaucoup de villes se fonder ou s'accroître en population. Tertullien l'atteste, avec son habituelle éloquence, dans son livre Du Manteau : « Combien de villes doivent leur fondation, ou leur agrandissement, ou leur délivrance, a la triple majesté du gouver- nement actuel ! Dieu favorise tant d'Augustes régnant de concert (1). » Or, dans la Gaule, c'était surtout la partie septentrionale (Belgique et Germanies) qui devait être le théâtre des cons- tructions nouvelles. César a noté l'éloignement particulier des peuples de ces contrées pour la civilisation romaine, qui s'y est épanouie en effet d'une manière plus lente (2). Et, au début du troi- sième siècle positivement, Dion Cassius montre Caracalla pendant une de ses expéditions sur le Rhin, semble-t-il, occupé à faire bâtir des villes et des bourgs dans tous les lieux qu'il jugeait favorables (3). De plus les bornes milliaires por- tant les noms de Sévère et de Caracalla, que l'on a découvertes en assez grand nombre dans le nord de la Gaule, prouvent qui; des travaux y furent exécutés sous le règne de ces empereurs.
Au-dessous de Metz, chez les Lingons, les Séquanes et les Éduens, on dut se sentir moins pressé d'instituer des évêchés, car les rapports continuels avec Lyon et la proximité relative de cette grande métropole permettaient à son évoque de régir les chrétientés établies parmi ces peuples. Les Lingons et les Séquanes se rattachaient, d'ailleurs, ethnographiquement à la Celtique ou Lyonnaise, bien qu'une disposition administra- tive les en eût distraits pour les ranger dans la Germanie supérieure.
La liste épiscopale de Langres est classée parmi les bons catalogues. Celles de Besançon etd'Autunsontdéfectueuses. Mais, à tenir compte de ces listes et de tous les autres documents, il n'est pas possible de reporter les origines de l'évêché de Langres jusqu'à Constantin, ni celles des évêchés d'Autun et de Besançon bien avant dans le troisième siècle. Chalon et Mâcon n'ont eu des évoques qu'après Langres.
(I) Quantum reformavit orbis seculum istud ! quantum urbium autproduxit, autauxit,aut reddidit pnesentis imperii triplex virtus! Deo tôt Augustis in unum fa vente, quot census transcripti, quot populi repurgati, «mot ordines illustrât!, quot barbari exclusi ! De I'allio, c. l. — On sait que Septime-Sévère associa à l'empire ses iliiix fils Aurèle-Antonin, surnommé Caracalla, et Géta.
(■1) Cœs., de Bell. Gall., 1. I, c. i : A cultu atque humanitate l'rovincia' longissime absunt (Bclgœ), minimeque ad eos mercatores Kjene commeant.
Discipline ecclésiastique piumitivk. — Reste' à dire un mot de lit discipline primitive, à rappeler quelles fonctions sacerdotales étaient réservées à l'évêque, quelles autres lui étaient communes avec les prêtres, et dans quelles limites ces derniers remplissaient les leurs.
Si l'on excepte l'ordination, que l'évêque eut toujours le privilège de célébrer, les fonctions sacerdotales paraissent avoir été d'abord com- munes (4) aux pontifes et aux prêtres. Ceux-ci pouvaient enseigner, dire la inesse, baptiser, oindre, etc. Il existe à cet égard des témoignages formels, par exemple ce texte de saint Jérôme : « A part l'ordination, que fait l'évêque que ne fasse également le prêtre? (5) » — et cet autre de saint Jean Chrysostome : « L'Apôtre demande les mêmes qualités dans le prêtre que dans l'évêque, parce ([n'en effet il y a peu de différence entre leur dignité respective. Les prêtres sont chargés d'enseigner et président à l'église, ils ne le cèdent à l'évêque que pour l'ordi- nation (6). )) Ces docteurs, en parlant ainsi, visent non seulement leur propre temps, mais encore l'époque qui les précéda.
En pratique néanmoins, dans l'église où il rési- dait, l'évêque exerçait l'universalité des fonctions pastorales, malgré les pouvoirs réels des prêtres ses assesseurs. Ceux-ci, en fait d'enseignement, se bornaient à instruire les catéchumènes et à les préparer au baptême. Pour le saint sacrifice, ils ne l'offraient pas autrement qu'avec l'évêque, qu'ils assistaient et auquel ils formaient comme une couronne d'honneur. Le baptême solennel «'tait conféré par l'évêque, à des dates réglées, les prêtres l'assistant, comme pour la messe (7), et faisant par ses ordres les onctions baptismales, quelquefois même l'immersion.
Ce n'est qu'en l'absence du pontife qu'un simple prêtre présidait à l'autel ou dans l'administration des sacrements.
Mais les prêtres placés à la tète d'une église située en dehors de la ville épiscopale, à dislance ou à proximité, remplissaient eux-mêmes, sans l'évêque, les fonctions de pasteur, prêchant, disant la messe, baptisant.
(3) Dion, Hist. rom., texte grec et trad. fr. par Gros et Boissée, t. X, p. :«10.
(4) Ce terme n'exclut pas la distinction entre le ministre ordi- naire et le ministre extraordinaire des sacrements.
(5) Epist. 146.
(6) Hom. 1 1 in epist. 1 ad Timotli.
(7) Voir l'abbé Duchesne, Origines du culte chrétien, 1898; 1'. de Smedt, l'Organisation des cgi. chr., K. des y. H., cet. 1888.
A propos do la confirmation, il est besoin d'une explication particulière. L'évêque est le ministre ordinaire de ce sacrement, et le prêtre n'en est que le ministre extraordinaire. Dans l'Eglise grecque règne encore aujourd'hui, consentie par le pape, la coutume établie dans les premiers siècles que de simples prêtres confirment ceux qu'ils baptisent en L'absence de l'évêque, car, sui- vant l'antique usage, les grecs ne séparent point le baptême de la confirmation. En Occident on trouve dès l'origine une autre règle. « Chez nous, écrivait en 256 saint Cyprien,évêquede Garthage, ceux qui ont été baptisés sont présentés ensuite aux prélats. Nous prions pour eux en leur impo- sant les mains : ainsi ils reçoivent le Saint- Esprit, et, marqués du sceau du Seigneur, devien- nent parfaits chrétiens (1). » Sans nul doute, la confirmation fut exclusivement donnée par l'évêque dans l'église de Rome et dans ses
églises filiales les plus voisines. Cette règle s'étendit plus tard à l'Eglise latine entière.
Mais en Gaule, en Espagne, en Sardaigne, il y eut primitivement des usages différents, et ces usages n'étaient point abolis à la fin du sixième siècle. Ici, comme en Orient, les évêques lais- saient les prêtres administrer la confirmation immédiatement après le baptême, et même en d'autres circonstances. Ils les autorisaient à en accomplir soit les cérémonies intégrales, soit au inoins le rite communément tenu pour essentiel, c'est-à-dire à faire l'onction du saint chrême sur le front (2).
On ne saurait cependant dire à quelle époque remonte cette coutume antérieurement au qua- trième siècle, ni si elle fut introduite dès le deuxième par les missionnaires orientaux qui prêchèrent en Gaule. La chose est simplement possible.
M) Nunc quoque apud nos geritur ut qui in ecciesia baptizantur pnepositis ecciesia1 offerantur, et per nostram orationem ac inanus impositionem Spiritum Sanctum consequantur, et signaculodonunico consummentur. — Epùt. "•'!.
(2) Voici quelques textes, choisis parmi les plus explicites, con- cernant ce sujet :
Le vingtième canon du premier concile île Tolède (5(10) contient ce règlement : « Bien que ce soit l'usage presque général de ne l>oint faire le saint chrême sans l'évêque, comme en plusieurs en- «lroits cependant on signale des prêtres qui le font eux-mêmes, il est statué qu'à partir de ce jour l'évêque seul jouira de ce droit avec charge de faire distribuer dans son diocèse le chrême qu'il aura bénit... Il est également statué que le diacre n'oindra pas du saint chrême les baptisés, mais le prêtre pourra le faire en l'absence de l'évêque, et même en sa présence, si l'évêque le lui commande. — Quamvis pêne ubique cuRtodiaturutabsque episcopo chrisma nemo confieiat, (amen quia in aliquibus locis vel provinciis presbyteri dicuntur chrisma confleere, placuit ex bac die nulliim alium nisi episcopum chrisma facere et per diœcesim destinare... S ta tu tu m vero est diaconum non chrismare, sed presbyterum, absente episcopo : pneaente vero, si ab ipso fuerit prœeeptum. » — Il ne s'agit pas ici «le l'onction prescrite dans le rituel comme devant être faite au sommet de la tète du baptisé. Cette onction, qui est restée attachée aux cérémonies du baptême, n'était alors en usage qu'à Home et dans les églises fidèles à son lit : elle était faite par les prêtres assistant l'évêque, mais suivie d'une autre frite sur le front par l'évêque lui-même, i.e concile parle de l'onction qui se faisait sur le front, la seule pratiquée à cette époque en Espagne et en (•aille. Dans le sacramentaire de Bohbio frit gallican), la rubrique marque une seule onction à donner au néophyte sorti de l'eau, et en ers termes : » Suffundis chrisma in fronte ejus. » Orig. du nulle chrétien, p. 3 1 : :— ; 1 1 i. Or cette onction sur le front est le rite de la confirmation
I.e cinquième canon «lu concile de Riez (439) reconnaît formelle- ment au prêtre, en certain cas, le droit de confirmer les néophytes, <• confirmandi neophytos jus habebit. »
Le premier canon du concile d'Orange (441), auquel prit part saint Rucher, évêque «le Lyon, permet au prêtre, à défaut de l'évêque, deconfirmer les hérétiques en danger de mort qui «lési- rent être reçus dans l'Eglise catholique. « Hsereticos in mortis di- scrimine positos, si catholici esse desiderant. si desit episcopus, a presbyteris cnm chrismatc et benedictione consignari placuit. » — On sait que le baptême des hérétiques, étant regardé comme valide, n'était («oint réitéré. Mais les Pères du concile de Nicée (325) avaient
prescrit de continuer les novatiens, et Théodoret (1. III Haereticar. Fabular. 5) apprend qu'en effet ces hérétiques n'oignaient pas du saint chrême ceux qu'ils baptisaient. « Ilis quos baptizant (novatiani) sanctissimum chrisma non pr.ebent. Quapropter eos qui ex hachaeresi corpori ecciesia' conjunguntur, laiulatissimi Patres inungi pnecepe- runt. » Les novatiens avaient dû trouver des imitateurs dans les ariens et autres sectaires, ou du moins on ne croyait pas que ceux-ci, malgré la validité reconnue à leur baptême, eussent, reçu le Saint- Esprit : « N'ec Sanctum Spiritum eos habere «>x illo baptismate arbitramur, » dit le pape saint Innocent (vers 415), ad Alexandr. — Aussi, précédemment, le pape saint Sirice (:i85) avait écrit à un évêque d'Espagne de ne pas rebaptiser les ariens qui se convertis- saient, mais de les confirmer. « Quos (arianos) nos cum novatianis aliisque luereticis, sicut est in synodo (Nicsena) constitutum, per invocationem solam septiformis Spiritus, episcopalis manus impo- sitione, catholicorum eonventui sociamus, quod etiam totus Oriens Occidensquc custodit. » — C'est ainsi «|ue Lantilde, sœur de Clovis, d'abord arienne, fut admise dans l'Kglise catholique par saint Rémi, en 4%; ainsi encore «pie Gondebaud demandait à saint A vit de l'y admettre, mais secrètement. « Rex... baptizatus est... delibutusque sacro chrismalc cum signaculo crucis Christi... Conversa soror ejus Lantechildis... chrismata est. —Cum autem cognovisset (Gundo- baldus) assertiones hœreticorum nihil esse, a sancto Avito episcopo Viennensi... clam ut chrismaretur expetiit. » Greg. 'l'ur. Hist. Fr., I. II, c. xxxr et xxxiv. Cf. de Glor Mari., c. xt.i.
Le deuxième canon du même concile d'Orange indique claire- ment «pie l'onction du saint chrême que faisait le prêtre par autori- sation de l'évêque était identique à celle de la continuai ion. « Xulluni niinistroruin qui baptizandi reeepit officium, sine chri- smate usquam debere progredi, quia inter nos placuit semel chri- smari. Deeo autem qui in baptismate quacumque neeessitate facienle non chrismatus fuerit, in eonfirmationc sacerdos commonebitur. Nam inter quoslibet chrismatis ipsius nonnisi una benedictio est : non ut praejudicans quidquam, seil ut non necessaria habeatur repetita chrismatio. » L'obscurité de certaine partie de ce texte a fait proposer des leçons diverses : celle qui est ici adoptée paraît être la leçon exacte. Dans le rit gallican, l'initiation chrétienne, comprenant le baptême et la confirmation, se terminait par l'impo- sition des mains. Les évêques réunis à Orange semblent : I" avoir écarté la tradition romaine d'une double onction du saint chrême ; — 2° avoir établi ou maintenu la division des deux rites du second sacrement, c'est-à-dire de l'onction du saint chrême et de l'imposi- tion des mains, permettant l'onction aux prêtres et se réservant l'imposition des mains sous le nom de confirmation,
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Ce qu'on doit penser de la mission de saint Bénigne. — L'exposé qui précède donne toutes les lignes du cadre où puissent trouver place la mission de saint Bénigne et son apostolat. C'est sur ces bases que doivent s'appuyer les raison- nements.-
Dans le cycle formé autour du nom de saint Bénigne ne manquent ni les anachronismes, ni les fictions. Dès le début du récit, saint Irénée, martyrisé vers l'an 200, apparaît en songe, le lendemain de sa mort, à saint Polycarpe que l'on présente comme survivant, bien qu'il ait lui-même soutîert le martyre près d'un demi-siècle plus tôt. Le dessein de cette apparition est de déter- miner saint Polycarpe à envoyer prêcher dans les Gaules plusieurs de ses disciples : saint Bénigne, saint Andoche, etc.
Ni ces anachronismes, ni ces fictions n'em- pêchent cependant que saint Bénigne ait pu être en rapport avec saint Polycarpe. Ceux qui ont éfudié les légendes connaissent un procédé très familier à cette littérature. Il consiste à grouper arbitrairement les faits sous une date mémorable. Dans la passion d'un martyr, l'époque, certaine ou douteuse, assignée à la mort du saint devient le centre où tout se brouille et se confond. Ainsi ces vieux hagiographes procèdent comme l'hor- ticulteur qui ramasse tous les fils d'une plante traînante et les noue négligemment sur le cœur même de la plante. Il faut rompre ce nœud, et chaque cbose reprend sa place naturelle, ses proportions exactes.
Nous croyons inutile de reproduire toute l'his- toire du cycle bénignien. Le lecteur curieux d'en connaître la suite et les détails trouvera le récit complet en tète des Actes de saint Andoche ou de saint Andéole, et le résumé — commenté toute- fois en ce qui concerne l'imperator Aurelianus — dans les premières pages de la Chronique de Saint-Bénigne.
Qn'il suffise donc ici, tenant compte de l'obser- vation qu'on vient de faire, d'enregistrer, dans leur simplicité et leur véritable ordre chronolo- gique, les données que la légende assemble si maladroitement :
« Comme saint Irénée, saint Bénigne et les
compagnons de son apostolat étaient Asiates, et vécurent dans leur adolescence, vers l'an 150, à l'école de saint Polycarpe de Srnyrne.
» Comme saint Irénée encore, ils vinrent dans les Gaules, envoyés par saint Polycarpe, et s'agrégèrent au clergé de l'église de Lyon.
» La tache confiée à leur zèle apostolique fut l'évangélisation des Helviens (Vivarais) pour saint Andéole, des Éduens et des Lingons (Bour- gogne) pour saint Bénigne, saint Andoche et saint Thyrse.
)) Ils souffrirent le martyre un peu après saint Irénée, au commencement du troisième siècle. »
Telle est, réduite à son expression la plus simple, l'histoire du cycle bénignien.
Ces données sont-elles traditionnelles ou con- jecturales ? Le premier auteur qui les a consi- gnées par écrit, bien qu'en les dénaturant, a-t-il suivi sa pure imagination ou bien quelque docu- ment graphique , quelque récit populaire ? La critique n'est pas en mesure de dire le der- nier mot de la solution de ce problème. Elle ne peut, sagement, ni biffer d'un trait cette page d'hagiologie, ni faire plus que d'accueillir comme possible ce qui concorde avec l'histoire générale. De l'application de ce principe voici le résultat.
D'abord, ni saint Bénigne, ni aucun de ceux du groupe qu'il préside, n'ont reçu de saint Polycarpe la mission officielle d'évangéliser les Gaules. On ne conçoit guère en effet de la part de l'évêque de Srnyrne, au milieu du deuxième siècle, une ingérence de cette nature dans les affaires ecclésiastiques d'Occident. C'était aux évoques des Gaules, ou au pape, qu'il appartenait naturellement de préparer et de diriger en ce pays la fondation des nouvelles églises, et saint Inno- cent, on l'a vu, déclare, dans s'a lettre de l'an 416, que le fait s'est normalement accompli partout, il défie de citer une exception : la tradition d'une mission orientale organisée par saint Polycarpe n'existait donc pas alors.
L'église de Lyon, il est vrai, pourrait avoir été fondée par des Asiates. Elle en comptait, à l'ori- gine, un certain nombre parmi ses membres les plus en vue. Elle était en correspondance intime avec les églises d'Asie et de Phrygie (1). En cela
(I; On connaît la célèbre lettre écrite en 177 par les chrétiens de Vienne et tic Lyon à ceux d'Asie et de Phrygie, pour leur retracer le courage et les souffrances des martyrs immolés à Lyon à cette époque.
L'Asie et la Phrygie désignent ici sous un nom double la province romaine dite d'Asie. Cette province comprenait tout le versant occidental du plateau de l'Asie Mineure, depuis Cyzique sur la
Propontide jusqu'à la côte de Lycie, plus la partie du plateau lui- même appelée Phrygie. Le versant qui s'étendait du plateau à la mer était l'Asie proprement dite, contrée très riche, sillonnée par de belles vallées, aboutissant à un littoral découpé par de nombreux et longs golfes, au fond desquels s'élevaient des villes opulentes comme Pergame, Srnyrne, Ephèse, etc., où ftorissait dès longtemps la civilisation grecque.
— 2!)
cependant rien qui contredise la lettre pontificale. Des prêtres, un évoque, asiates ou phrygiens, apportant l'Evangile à la cité lyonnaise, ont pu — et même dû — recevoir leur mission du chef de l'église romaine ou de quelque autre évêque habitant les Gaules. Nul document n'attribue à saint Polycarpe l'envoi du premier évêque de Lyon (1).
Aussi bien, d'après les données qui; l'on inter- prète — les seules qui nous soient parvenues et que l'on ait à discuter — saint Bénigne et ses frères dans l'apostolat ne se l'attachent point a la fondation d'une chrétienté dans la métropole de la Celtique. Ils arrivèrent dans cette ville lors- qu'elle possédait une église organisée et avait un évêque. Ce ne put donc être que pour renforcer le clergé et demander à son chef la tache qu'il lui plairait de leur confier.
Mais, en définitive, le meilleur moyen de pré- ciser les liens possibles de saint Bénigne avec- saint Polycarpe est de se rappeler les liens réels de saint Irénée avec le même pontife.
Ayant dit comment le premier évêque de Lyon, saint Pothin, souffrit la mort dans la persécution de Marc-Aurèle, Grégoire de Tours ajoute : « A ce martyr succéda saint Irénée qui fui envoyé à la même ville par le bienheureux Polycarpe (2). » Lu autre document atteste que saint Polycarpe ordonna évêque saint Irénée, el l'envoya en Gaule « occupe!' le siège épiscopal de Lyon, vacant par la mort de saint Pothin. — addicta ipsi primaria urbe Lugduno ut, beati Pothini juin demoitui loco, ecclesiain Lugduiienseni guber- narel (3). » Le même thème, accentué à des degrés divers, revient dans quantité de légendes.
Or les faits exacts sont plus simples.
Saint Irénée fut véritablement disciple de saint Polycarpe. On le lit, en ternies formels el avec détails, dans la lettre que vers 192 il écrivit à Florin. Celui-ci, devenu prêtre de l'église de Home, s'élail mis à professer sur la nature divine une grave erreur. « Votre doctrine n'est pas saine, lui dit saint Irénée. Vous ne l'avez point apprise des saints prêtres qui furent nos devan- ciers et les disciples des Apôtres. Quand, jeune encore, j'étais dans l'Asie Inférieure près de Polycarpe. je vous ai vu, hôte distingué du
palais, vous efforcer de mériter l'estime de ce saint pontife. Les choses d'alors sont plus pré- sentes à ma mémoire que celles qui sont arri- vées récemment, au point que je puis dire l'en- droit où le bienheureux Polycarpe; venait s'asseoir au milieu de nous pour nous instruire; je vois toujours sa démarche, ses manières, tout son extérieur ; je l'entends adresser ses discours au peuple, je l'entends rappeler les entretiens qu'il avait (Mis avec saint Jean el avec d'autres dis- ciples du Seigneur... .l'ai retenu ses leçons par cœur, et je les repasse continuellement dans mon esprit. Je puis vous assurer devant Dieu que s'il avait entendu enseigner une doctrine! telle «pie la vôtre, il se serait bouché les oreilles et aurait pris la fuite en s'écriant selon sa cou- tume : Seigneur, à quel temps m'avez-vous réservé! (4) »
D'après son propre témoignage, saint Irénée; fut donc disciple de saint Polycarpe, pendant les années de son enfance ou de son adolescence, et l'on voit combien profondes et vivaces lurent les impressions qu'il recul à celle école. 11 lit là, probablement, ses débuts dans la cléricature, par l'exercice du lectorat ; car on avait coutume de conférer cet ordre, à de toul jeunes gens, dès leur douzième année; environ , tandis que l'on requérait généraleinonl une fois plus d'âge pour ceux d'exorciste, d'acolyte; ou de sous-diacre.
Rappelé»; en 385 par le pape Sirice; (5), cette discipline s'observait en effet dans les siècles précédenls, connue le proiivenl des lettres de sainl Cyprien, de; l'an 250. On rencontre dans ces lettres ce Irait, par exemple. Un jeune chrétien de l'église de Cartilage, nommé Aurèlc, modèle d'humilité el de candeur, avait confessé deux fois le nom de Jésus-Christ. Saint Cyprien le destina à la prêtrise;. Mais il se contenta de l'ordonner d'abord lecleur. « Car, disait-il, bien que le cou rage »;l la v»;rtu el'Aurèle méritassent un rang plus élevé, sa jeunesse demandait qu'il commençai par cette charge, rien n'étant plus juste, da il leurs, que de lire publiquement I Kva ii- gile, qui donne à Jésus-Christ ses témoins et ses martyrs, quand on venait ele rendre au nom du Christ un glorieux témoignage ; rien n'étant plus convenable que de passer de l'éclialaud a
(1) Voir l'abbé Durhesiie, Orir/itwx -'n o.ulle chrétien, 1SW, p. 81-8-2.
(2) Ifist. /•'/■., I. I, <■. xxvi r.
(3) Acl. SS., t. V Jun.,p. ::in, n" 2ï.
il) Klls.li., ffi.il., 1. V, r. 211.
i.">> )juicieiiii|iie itaqtie se Keclesia' vovil <ibse<(uiis a sua inl'anlia, auto pubertatis annos baptizaiï et lectorum ministerio débet sociari. (,)ui... usque ad tricesiniiim a-tatis aiiuuiii si probabilité)' vixerit..., acolytus et subdiaconiis esse debebit. — Sirie., Kpist. ixl /finie-
:«) —
l'ambon, que d'être donné en spectacle à ses frères après l'avoir été aux gentils, enfin que d'édifier l'assemblée sainte après avoir fait l'ad- miration de la multitude (1). »
Malgré l'infériorité de leur rang biérarchique, les lecteurs remplissaient un office important. On les y préparait d'ordinaire avec soin, et avanl d'en exercer les fonctions ils subissaient des examens devant Févêque et les prêtres les plus capables (2). Il y eut d'assez bonne heure dans les grandes églises la « schola lectorum ».
Saint Irénée ne peut guère avoir reçu que le lectorat de la main de saint Polycarpe, dont le martyre esl fixé par différents calculs en 166 ou 155. On ne connaît ni la date ni l'occasion de sa venue dans les Gaules. Il était membre du clergé de Lyon au temps de saint Potbin, qui, suivant saint Jérôme, lui conféra la prêtrise. Après la mort de ce pontife, l'une des glorieuses victimes de la persécution de 177, il fut choisi pour lui succéder et promu à la dignité épisco- pale (3).
Lors donc que saint Polycarpe aurait con- tribué au départ de saint Irénée pour l'Occident, il ne donna cependant à son disciple aucune mission officielle ou juridique à l'égard de quel- que contrée que ce soit, et si les hagiographes ont parlé d'une telle mission, c'est en vertu de la loi d'enebérissement qui atteint la littérature populaire.
Or la légende n'a pas fait pour saint Bénigne moins que pour saint Irénée; il est à craindre qu'elle n'ait fait plus.
La seule hypothèse vraisemblable est que saint Bénigne a pu connaître saint Polycarpe et rece- voir de lui la doctrine de la foi, peut-être aussi l'ordre de lecteur. Deux remarques fortifient cette vraisemblance. Il est présumable d'abord que, parmi les Asiates appartenant au clergé lyon- nais, plusieurs, outre saint Irénée, avaienl entendu « le docteur de l'Asie, le père des chré- tiens », connue les païens eux-mêmes .qualifiaient Févêque de Smyrne (4). Et d'autre part, entre les martyrs des Gaules que les hagiographes honorent de ce privilège, saint Bénigne et ses
frères dans l'apostolat sont dans les meilleures conditions pour en avoir joui en effet.
Mais quelle dut être, à proprement parler, la mission d'un prêtre martyrisé à Dijon, au com- mencement du troisième siècle ?
Emanant de Févêque de Lyon, voire de saint Irénée, elle consistait sans doute à régir et à développer des chrétientés naissantes, dans le pays situé à l'ouest de la Saône, chez les Éduens et les Lingons. Telle il faut la considérer, en ramenant la légende à des proportions exactes. Ce n'en était pas moins un véritable apostolat. En effet, aux deuxième et troisième siècles, le territoire de la future Bourgogne ne comptait qu'un petit nombre de chrétiens disséminés qui dans une grande cité, comme Autun ; qui dans un oppidum, une riche villa; qui dans une halte où stationnait quelque détachement d'une légion, appartenant à Farinée du limes transrhenanus. Saint Irénée, si « zélé pour le Testament de Jésus-Christ (5), » n'aura point omis d'attaquer le paganisme dans une contrée voisine de son siège épiscopal, et comprise dans le ressort de sa juridiction. En affirmant le fait à sa manière, sous le voile d'apparitions fictives et autres em- bellissements, la légende n'est en défaut que pour la forme. Malheureusement l'histoire de cette évangélisalion est impossible à faire, les événements qui Tout marquée ayant de bonne heure; sombré dans l'oubli. Force esl donc de ne voir que le fait général sous une vague silhouette, et, avec le légendaire de saint Bénigne, de se représenter le saint prêchant, baptisant, donnant Fonction du saint chrême : c'étaient, on la noté plus haut, les fonctions des prêtres vivant éloi- gnés de Févêque et surtout envoyés en mission. En temps de liberté, la demeure d'un fervent néophyte, une crypte au sein d'un cimetière offraient un asile sur à la petite communauté chrétienne. Mais, au jour de la persécution, la prudence conseillait de se dissimuler, et l'apôtre était contraint de fuir, entraîné à l'écart par des frères qui veillaient sur sa vie, et le guidaient vers quelque villa hospitalière. Pour saint Bénigne tel dut être Epagny, où uéan-
(\) Mcrebatur talis (Aurelius) clerica: ordinationis ulteriores gradus ci incrementa majora, non de annis suis sed de mentis u.-stiinandus ; sed intérim plaçait ut ab officio lectionis incipiat ; quia et nihii magis congruit voci qua; Dominum gloiïosa prcedicatione confessa est, quam celebrandis divinis lectionilms personare; post verba sublimia qua- Cliristi martyriuni prolocuta sunt, Evangelium Christi légère unde martyres fiunt ; ad pulpitum post catastam venin-, illic fuisse corispiciium gentium multitudini, liic a fratribus
conspici, illic auditum esse cum miraculo circumstantis populi, hic cum gaudio fraternitatis audiri. — Cypr., Epist. 33 ou 38, selon les éditions.
(-2) Ibid., Epist. 2'i ou -.'9, sol. les éd.
(3) Hieron., Catalog., c. 35. — l-'.useb., Hist., 1. V, c. 4.
(i) Euseb., Hist., 1. IV, c. là.
(5) Euseb., Hist., 1 V, c. 4.
:{] —
moins, la délation aidant, il fut découvert et arrêté (1).
Les deux mots qu'on vient de lire suffisent donc faute de document, à retracer la mission el l'apostolat de saint Bénigne. Ce qu'on ajoute- rait ne pourrait être qu'un développement ora- toire sans portée dans une étude critique.
Recherches sur la date du martyre. — Arrivons au problème de la date du martyre.
La légende place le martyre des quatre apôtres du cycle bénignien peu après celui de saint Irénée, mort pendant la persécution de Sévère. Saint Andéole aurait succombé le premier, sous Sévère ; saint Bénigne, saint Andoche el saint Tbyrse seraient des victimes de « l'imperator Aurelianus, successeur immédiat de ce prince. »
C'est le thème développé dans les passions appartenant au cycle, et l'on peut être sûr qu'il n'y avait pas de données contradictoires dans des rédactions plus anciennes et indépendantes, certaines ou présumables. Autrement en elTel il serait resté de ces données quelque trace, vu la manière des compilateurs qui s'appliquaient à combiner dans une seule histoire des passions détachées. Ces auteurs ont ajouté, amplifié, mais en gardant les données primordiales, sans nul souci des anacbronismes que leurs additions pouvaient produire.
Le nom d'Aurelianus attribué an successeur de Sévère est pour nous un vice ou une énigme. Car Sévère laissa l'empire à ses deux fils Cara- calla et Géta. dont le premier, bientôt devenu seul maître du pouvoir par un fratricide, régna sous les noms de Marcus Aurelius Antoninus. Son nom véritable ('tait Bassianus, et Caracalla n'était qu'un sobriquet. Les antres noms lui avaient été imposés par son père, qui voulut, en vertu d'une adoption fictive et posthume, rattacher sa dy- nastie h celle des Antonins.
Cl) Dans l'histoire iln cycle, saint Bénigne se rend à Autnn avec saint Andoche et saint Thyrse. Les trois apôtres sont reçus chez le sénateur Fauste, dont ils baptisent le jeune fils, Symphorien. Suint Bénigne t'ait l'immersion et saint Andoche lève l'enfant de la pis- cine, il est son parrain. — A noter que le nom latin « Andochius »> dérive du grec « Andocheus », signifiant « répondant, parrain ».
L'épisode du baptême figurait-il dans l'édition primitive des Actes île saint Symphorien? Il est difficile 'le répondre. Des deux recen- sions ijui nous restent, une seule contient ce récit, et ne paraît pas exempte de renia niemeiits. L'autre ne s'accuse pas nettement comme un texte primitif, et pourrait être l'abrégé (l'une rédaction plus développée.
Quoi i|u'ilen soit, les Actes lus au septième siècle pour la fête du martyr d'A utun renfermaient certainement ledit épisode, puisqu'il est rappelé par allusion dans la préface, « Contestatio, Immolatio», de la messe propre de ce saint, en usage à cette époque. Cette messe
Qu'est-ce donc que l' Aurelianus de ht lt-gende?
Serait-ce vraiment Caracalla, dont le nom Aurelius aurait varié, [tour une raison ou une autre?
N'est-ce point plutôt Aurélien qui tint l'empire de 270 à 275? L'homonymie est complète. Auré- lien signa un édit de persécution. Enfin des hagiographes qui ontretardé d'un demi-siècle la mort de saint Polycarpe, ont pu avancer d'autanl et plus le règne de cet empereur.
N'est-ce pas Marc-Aurèle? L'affirmative a été soutenue depuis Surius (seizième siècle) par ceux qui ont ajouté foi à une mission grecque organisée par saint Polycarpe à destination des Gaules. Se basant sur cette mission, faisant valoir la quasi-homonymie des noms Marcus Aurelius et Aurelianus, on a accusé Marc-Aurèle du massacre de saint Bénigne el de ses frères dans l'apostolat. Il est certain «mi effet que l'em- pereur philosophe, malgré sa louable sagesse, a permis de frapper les chrétiens. Dans l'affaire de Lyon spécialement, consulté par le gouverneur sur le sort que méritaient les martyrs incarcérés, il répondit d'appliquer lit loi trajane, qui con- damnait à mort ceux qui refusaient d'apostasier.
Aurelianus n'est pas Marc-Aurèle. — Ecartons de suite le nom de Marc-Aurèle. L'opi- nion qui l'accepte est définitivement tombée à lit suite de trop violentes discussions. Elle ne repose ni sur la légende, ni sur l'histoire.
D'abord, ce n'est pas Marc-Aurèle que vise la légende on le courant de tradition dont elle s'ins- pire, car. autrement, on lirai! un nom sans équi- voque, celui que Marc-Aurèle reçoit dans l'ha- giographie ancienne, Marcus Antoninus ou Marcus Antoninus Verus. Nos légendaires n'ignoraient point ce nom, qui resta attaché à des martyria célèbres, h ceux par exemple de saint Polycarpe el de saint Pothin. Ces ailleurs,
a été publiée par Mabillon, Liliir;/. Gallican., 1. III. Elle est tirée du Missale gnlhictim, apographe du huitième siècle commençant. Les Actes se lisaient avant l'Evangile, à la suite ou à la place de la leçon « apostolique » Onsait «pie dans le rit, gallican persévéra longtemps l'usage, à la messe, de faire précéder l'Evangile de deux leçons, la première tirée de l'Ancien Testament et dite « prophé- tique », la seconde tirée des Epîtres, Actes des Apôtres, Apoca- lypse, et dite « apostolique ».
Voici le passage intéressant de la préface de la messe gallicane de saint Symphorien :
« Dignum et justuni est... nos tibi in honore beati marlvris tui Sint'uriani laudum hostias immolare, Domine Deus u;terne... qui beatos patres Andochium Benignumque seciitus ad martyrii fla- grantiam electus pervenit ad palmam... »
( In remarqueraii ne saint Bénigne est nommé après saint Andoche. Cela s'observe également dans la passion de ce dernier saint.
— :y> —
il es! vrai, font vivre sainl Polycarpo jusqu'au ajouter Valence dans le Midi. Parmi les martyrs
temps <le Sévère el <le « son successeur Aure- des Gaules victimes de la persécution aurélienne,
lianus. » N'importe, s'ils avaient eu à dater son quelques noms dominent tous les autres: sainl
martyre, ils eussent donné quand même la date Symphorien d'Autun, saint Bénigne de Dijon,
traditionnelle, « sub Marco Antonino ». ("est ce saint Patrocle (vulgairement saint Paires) de
cpie fait, sans hésiter, en dépit des contradictions Troyes, sainte Colombe de Sens. Mais le vain-
où il tombe, l'auteur de la Pasxio 6" do saint queur de Tétricus n'est clairement désigné nulle
Béniune. [tari, ni dans les Actes de saint Symphorien
En second lieu, l'histoire consultée, rien n'au- écrits vers 450, ni dans ceux de saint Bénigne
toriso à penser que Marc- Aurèle ait jamais paru (v. 515), ni dans ceux de sainl Patrocle (v. 540),
dans les Gaules. Y serait-il venu, qu'on ne ni dans ceux de sainte Colombe (date inconnue),
pourrait lui imputer le rôle du persécuteur ni dans aucune autre passion. Nous parlons des
de nos légendes, en réduisanl ce rôle tant qu'on textes anciens, non des plus récents, où — c'était
voudra. inévitable — se glissèrent quelques traits em-
Quaut à placer, par hypothèse, nos inarlyria prunlés à l'Aurélien historique. Ainsi, dans ces
sous ce prince, quel motif a-l-on de le l'aire, si anciens textes, la bataille de Châlons-sur-Marne,
la tradition d'une mission organisée par sainl ce « clades cathalaunica » rappelé par le rhéteur
Polvcarpe n'a pas de fondement? Eumène d'Autun. el qui fut l'exploit saillant
d'Aurélien dans les Gaules, n'est jamais nien-
Aurelianus n'est pas Aurélien. — L'opinion lionnée ni formellement, ni par allusion. Aucune
qui voit Aurélien dans 1' « Aurelianus impe- autre particularité n'y est relevée, où l'on recon-
rator » est au moins plus spécieuse. Cependant naisse le signalement certain de cel empereur,
la légende et l'histoire rendent un témoignage Honnis le nom, et le l'ail d'avoir promulgué des
peu favorable à celle explication. ('dits, rien qui lui convienne. Ce lail. d'ailleurs,
Pour avoir le vrai mol de la légende sur ce n'est souvent qu'un lieu commun dont tout légen-
personnage énigmatique, on ne doit point se daire orne le début de son récit. Et le nom d'Au-
canlonner dans les limites du cycle bénignien ; relianus, voire d'Aurelianus imperator, est loin,
il faut encore étudier toutes les pièces hagiogra- en hagiographie, de désigner toujours Aurélien,
phiques où intervient l' Aurelianus, soit comme môme, croyons-nous, dans la pensée des
juge, soit comme prince régnant. Ces pièces sonl ailleurs.
nombreuses, mais, pour chaque martyrium, les L'on surprend, en effet, relativement à ce nom,
plus anciennes méritent seules de fixer l'a tient ion. des métamorphoses connue celle-ci. Le préfet de
parce que seules elles contiennent assez intactes Rome de l'an .'509, Aurelius Elermogenes, doit
les données primordiales, et (pie les éditions être le juge Aurelius qui condamna sainl
postérieures ne sonl certainement pas ce qu'on Basilides (12 juin) ; or son nom s'est transformé
appellerai! aujourd'hui des éditions corrigées. sous la plume des hagiogra phes, et a donné
Or. celle ('Inde générale étant terminée, on l' Aurelianus imperator. Dans la passion des
trouve pour résultai un Aurelianus qui lui le saints Eventius, Théodule et Alexandre (3 mai)
plus acharné des persécuteurs, mais, (m somme, ligure un comte Aurélien, inconnu en bistoire,
d'une physionomie complètement indécise. Par que Trajau aurait envoyé d'Isaurie à Rome
ses ordres, el souvent en sa présence, le sang comme agent de persécution, el qui aurait con-
chrétienful répandu en Orient, en Italie, dans les tinué d'exercer ce rôle sous Hadrien. 11 est éga-
Gaules. Ici ce lui la région de l'ésl qui eut à lement devenu l'imperator Aurelianus. et nos
souffrir. On compta des martyrs à Besancon, légendaires de Bourgogne ou de Champagne
Langres, Dijon. Aulun, Saulieu, Auxerre, Troyes, l'idenliiienl sans scrupule avec celui qui préside
Sens, el le nombre en lui considérable dans ces aux inarlyria de leur pays (1). On doit admettre
deux dernières cités eu sur leur territoire. Il faut en principe qu'il y eut souvent et de 1res bonne
(I) C'est ce que fuit particulièrement la légende sénonaise. présente saint Sanctien, sainte Colombe et d'autres chrétiens encore,
Antoine II de Septembre des AcA. S.S., se lisent les Actes de « s'enfuyant d'Kspagne où sévissait la persécution et se réfugiant
saint Sanctien, l'un des martyrs de Sens (l> sept.). dans la ville de Sens. Là les attendait la couronne du martyre. Ils la
Dans un long prologue, l'hagiograplie, qui écrivait au huitième reçurent sous Aurélien, prince très cruel, qui régna seul sur tout
ou neuvième siècle, résume les passions qu'il avait >ous la main. Il l'empire romain. Kn elfet — poursuit l'hagiographc — l'inique cm-
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heure d'autres méprises ou exagérations du même genre. Pilles se sont produites, non seule- ment dans les écrits, niais dans la tradition orale. Il veut aussi, dans les écrits, des substi- tutions, mais elles datent surtout des temps modernes. C'est ainsi que, dans nos éditions vulgaires des Actes de saint Bénigne, Marc- Aurèle remplace l'Aurelianus des textes origi- naux. Enfin — par suite de la difficulté d'inter- préter les abréviations d'écriture, et en vertu d'une certaine latitude autorisée anciennement — les copistes ont quelquefois varié les désinences des noms propres, employant un peu arbitrairement les brèves ou les longues, -iits ou -ianwt, -us ou -ii m s.
Il n'y a donc pas certitude», en général et spé- cialement pour nos passions bourguignonnes ou champenoises, que la légende, à ses débuts, ail vu Aurélien dans ltî personnage, unique ou mul- tiple, mis en scène sous le nom de ce prince. Elle a vu plutôt un type de sa création ; nous reviendrons sur ce point.
Par conséquent , la légende elle-même ne fournil pas grande raison d'identifier Aurélien avec l'Aurelianus iniperator, qu'elle fait contem- porain, ou à peu près, de Sévère et de saint Irénée (1).
De l'histoire on ne tire pas meilleur parti.
Aurélien, soldat toute sa vie, fut proclamé empereur en 270. Il parvenait au trône après
pereur Sévère, ijui lit mourir le bienheureux sous-diacre Andéole, transmit sa double succession de persécuteur et d'empereur à cet Aurélien dont la méchanceté tut extrême. Celui-ci donc, ennemi juré des chrétiens, passa d'Italie dans les Gaules. » Aussitôt — nous abrégeons — il fait couler le sang de saint Symphorien, des saints Jumeaux, de saint Bénigne « que ce monstre sanguinaire immola dans le castrum de Dijon hàti par son ordre, » do saint Andoche et de saint Thyrse. Après quoi, arrivant à Troyes dans l'accès de la même fureur, il condamne saint Patrocle et saint Savinien. Parvenu à Auxerre, il envoie une partie de son escorte dans la forêt de Puisaye, afin de massacrer saint Prisqueot ceux qui l'accompagnaient. Knfin axant atteint le territoire de Sens, il fait périr saint Sidroin sur les bords de l'Yonne, et se rond jusque dans la cité elle-même, où saint Sanction, sainte Colombe, etc., sont frappés à leur tour.
Personne — pour le dire en passant — qui n'aperçoive combien cet arrangement est factice. Ce n'est pas le plus suivi. Un autre eut un meilleur succès. Il conduit Aurelianus directement à Sons et fait do cette ville le loyer de la persécution. On peut voira ce sujet les deuxièmes Ados do saint Symphorien (22 août), ceux de saint Andoche (24 septembre), et les premiers de saint Patrocle (21 janvier).
Ayant terminé son prologue, l'hagiographe donne du martyre de saint Sanction une relation détaillée sur laquelle il n'v a pas à s'arrêter.
Mais à la suite de cette relation vouait un appendice que le P. Stilting n'a pas cru devoir publier, et qu'il résume en deux mots, jugeant « inutile d'étaler pareilles inepties sous les veux de ses lecteurs ».
Ce passage inédit, conservé dans la bibliothèque des Bollaudistes à Bruxelles, nous a été obligeamment communiqué par le R. P. do Smedt. Il n'est pas sans intérêt do le produire dans notre travail. Car on y trouve une prouve très nette de l'identification de 1' « Aurelianus cornes » avec V « Aurelianus imperator ». et l'on y remarque de plus comment l'Aurélien do l'histoire est difficile à reconnaître dans celui de la légende. Ainsi une vague allusion à la mort prompte et tragique <le l'Aurelianus imperator pouvait faire croire que nos légendaires avaient on vue l'attentat do Cœnophru- rium. Kt cependant le châtiment providentiel visé par l'hagiographe sénonais esl tout autre chose, bien qu'il ait paru désigner Aurélien par ce trait : « prince qui régna seul surtout l'empire romain. »
l.o texte des Actes mémos do saint Sanctien finit par ces mots : « Acta sunt har in civitate Senonensi suli Aureliano sceleratissimo Komanorum principe » — et voici l'appendice :
« Patrata erjfo nece sanctorum martyrum in Galliis Aurelianus imperator ut supra taxatuni (ou textum) est, rodions liomam et temulenius sanguine martyrum et madidus cruorc ipsorum, adjiciens ad cumulum sua; dumnationis peccatum super peccatum, Alexan- drum papam et sanctos sacordotes Kventium et Theodulum, et Hermem pnefectum urbis gladio trucidavit. Sed divina ullio Dei, quaruvis lento gnidu procédât vindicare sanguinem sanctorum
suorum, sustinuit spatio aliquantuli temporis hujus iniquissimi acta imperatoris; nam post oximiam necem omnium horum martyrum. cum his, id est, Alexandro, tëventio et Theodulo et llermcti insultaret quasi victor, illis mortuis, vox facta est de cœlo ad eum dicens : Aureliane, istis quibus exultas (insultas) apparatus esl paradisus deliciarum, tibi autem apparatus tartarus et infernus. — Ad Ih-oc verba tremor corripuit Aurelianum et nepit ad Severinam uxorem suam dicere : Venil ad nie quidam juvenis cum virga forroa ignita, et jactavit oam auto podes dicens : Habe, Aureliane. quod egisti ; et ex illa horatotus contremui et in febre sum devolutus, et quod faciam nescio. Ora pro me, domina Scverina, Dominum tuum ut indulgeat mihi. — Severina dixit ei : Ego vadam ot per me sepeliam oos, ne et mihi similiter continuât. — Vadens autem sepelivit oos, ot festinans rediit, et invenit Aurelianum loquentem aliéna ot candentem febribus ac sibi miserias omnes reputantem. Oui Severina dicebat : Noluisti audire vocem meam, occe tu mala morte morieris, ot me viduam derelinques. — Qui mox expiravit masticans linguam suam.
» Quorum severissimorum potius tyrannorum ipiam imperatorum l'xitus coaequari ox parte complacitum est, Darii régis Persarum et Aureliani imperatoris Komanorum. Uterque etenim horum semper sanguine humano sitibundus incanduit; Aurelianus plus tamen christianorum. Qui Roma progrediens, usquo Senonas pervagatus Sanctianum nostrum martyrem cum sociis ferro peremit, etbeatam Columbam virginem simili.... » {Ici finit lu page, et la suivante n'a pas été retrouver.)
On peut confronter ce document avec la lin des Actes de saint Alexandre, Art. SS., t. I de Mai, p. 379. Voir aussi, dans le même ouvrage, t. t d'Avril, p. xxi ; t. II d'Avril, p. xi.ir ; I. III d'Août, p. 'i."i2, ii" 24. Voir enfin, dans le Bréviaire romain, Offic. pro aliquib. loc., le onze mai : ici le nom do la matrone romaine qui ensevelit les martyrs est Severa.
L'empereur Aurélien eut pour épouse Ulpia Severina . Mais on induirait vainement de cette coïncidence que nos premiers légen- daires voyaient ce prince dans leur Aurelianus.
(1) On a pu voir, dans la note précédente, comment le légendaire sénonais, au huitième ou neuvième siècle, plaçait le règne d'Aure- lianus immédiatement après celui de Sévère. L'agencement qu'il donne à sa théorie de martyrs permet de distinguer doux cycles différents, qui ontfini par se fondre ensemble, à cause du voisinage. Le premier, le cycle bénignien, est connu du lecteur. L'autre sera justement appelé cycle sénonais pour un double motif: les martyrs groupés appartiennent à la province ecclésiastique de Sens, et l'Aurelianus qui les met à mort a son quartier général dans cette métropole. On sait que les Lyonnaises III» (Tours) et IV<= (Sens) furent crééesdans l'intervalle de 360-385. La. Lyonnaise Ile (Rouen) remonte à '."J7 environ.
A l'origine, chacun des deux cycles avait sou Aurelianus parti- culier. Celui du cycle sénonais ne devait avoir aucun rang marqué dans la succession dos empereurs. Peut-être même u'était-il pis
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avoir exercé, dit Vopiscus, beaucoup de com- mandements supérieurs, plusieurs fribunats, près île quarante lieutenances. A la tête des légions du Rhin, il s'était signait' vers 257, et avait mérité d'être surnommé par Valérien Galliarum restitutor. Il eut un règne de courte durée, pen- dant lequel il fut presque toujours en armes, refoulant l'invasion, domptant la révolte, réta- blissant, avec l'unité de l'empire, l'ordre et la sécurité dans toutes les provinces. Durant son principat, il vint deux fois en Gaule, la première, dans l'hiver de 273-274, pour mettre fin, par la victoire de Chàlons-sur-Marne, à l'empire gallo- romain indépendant, qui comptait treize années d'existence ; la seconde, dans l'automne de 274, pour réprimer une nouvelle tentative; de révolte, qui eut son siège dans la ville ou la province de Lyon. Après avoir châtié les rebelles, visité pro- bablement la frontière rhénane, il gagna le cours du Danube, qu'il descendit jusqu'en Thrace. Le quartier impérial était là au début de l'année 275.
En janvier ou mars, Aurélien fut tut' par trahi- son, à Cœnophrurium, non loin de Byzance. Sa mort fut suivie d'un interrègne de six mois.
Fort peu de temps avant l'attentat, il avait signé un édit de persécution.
A propos de cette; persécution, voici tous les renseignements que fournit l'histoire.
Sur la requête des catholiques, Aurélien, au commencement de son règne, fit évincer de l'église d'Antioche l'hérétique Paul de Samosate. Avant rappelé ce fait, indice des dispositions favorables qu'avait alors l'empereur à l'égard des chrétiens, Eusèbe continue de la sorte son récit : « Mais par la suite il n'eut plus pour nous les mêmes sentiments, et il écouta les conseils de ceux qui réclamaient la persécution. D'abord des bruits menaçants se répandirent de; toute part. Ensuite la chose fut résolue, les édits furent rédigés ; mais au moment, pour ainsi dire, où l'empereur y apposait sa signature, la vengeance divine éclata, et arrêta le bras prêt à nous frapper (1). »
ce imperator » mais plutôt « praises » : cela est assez transparent, au moins dans la Pasxio 1" de saint Patrocle de Troyes. — Plus tard, on le confondit avec Aurélien, mais la fusion s'étant opérée, la donnée de l'Aurelianus succédant à Sévère passa du cycle béni- gnien dans le cycle sénonais, et réciproquement la donnée de l'Aurelianus ayant son quartier général à Sens, passa du cycle sénonais dans le cycle bénignien.
C'est ainsi que la Paxsio 2" de saint Symphorien, et l'unique qui soit publiée de saint Andoche, deux pièces du septième ou huitième siècle, manifestement apparentées à celles du cycle sénonais, identi- fient les deux Aurelianus.
L'auteur de la passion publiée de saint Andoclie, ou un autre hagiographe dont il a pu emprunter le travail, a commenté par le récit de l'apparition de saint Irénée à saint Polycarpe et autres dé- veloppements de ce genre, une donnée plus ancienne, où l'Aure- lianus du cycle bénignien apparaît dans son indépendance. Cette donnée se trouve dans un très mauvais document, la passion lan- groise des Jumeaux (septième siècle commençant). Kilo peut pro- venir néanmoins des rédactions primitive.^ des Actes de saint Bénigne et de saint Andoche, ou des éditions qui parurent pour la formation du cycle.
Voici le texte :
« Denique sanctus Polycarpus Epliesi urbis episcopus (les anciens ont souvent confondu Smyrne avec Ephèse, parfois désignée aussi sous le nom de Smyrne et sous d'autres encore) doctrina beatissimi •Toannis apostoli et evangelistae perfecte instructus, Spiritu Saneto repletus, fldei ducatu cupiens Chiïsti militiam ampliare, per dïversas mundi partes suos dirigebat discipulos, verbum Domini nostri J.-C. gentibus fiducialiter praedicare. Audiens itaque Aurelianum impe- ratorem post discessum Severi impii persécutons crudelissimam denuo resuscitasse persecutionem, et quod malo pejor princeps principi successisset in regno (c'est dans les mêmes termes à peu près que l'avènement du fils de Sévère est raconté dans les écrits authentiques), et Galliarum provincias coram se suisque prœsidibus (Incune) ac generaliter in cuncto populo sibi subdito promulgasse edictum et decrevisse ut diversis omnesomnino punirentur suppliciis Ohristiani, beatus Polycarpus sanctos Dei sacerdotes, id est, Ando- chium et Benignum presbyteros et Thyrsum diaconum illuc praedi- cationiscausadestinavit...Qui viri tres...naviculamascendentes...ad Massiliensium littora celerius pervenerunt ; egressique ad terras, Dei angelo pnecedente, yEduam civitatem ingrediuntur... »
(Je texte doit être d'origine autuuoise plutôt que langroise, car saint Andoche est nommé avant saint Bénigne, ce qui est une carac- téristique déjà observée dans les pièces liturgiques de l'église d'Autun.
Il faut rapprocher du même texte les passions des saints Ferréole, prêtre, et Ferrution, diacre, de Besançon — et des saints Félix, prêtre, Fortunat etAchillée, diacres, de Valence. Ces deux passions sont à peu près contemporaines de celles de saint Bénigne et de saint Andoche. M. l'abbé Duchesnc présume qu'elles sont toutes les quatre, plus la deuxième de saint Symphorien et la passion langroise des Jumeaux, l'œuvre d'un même auteur. Cependant cette dernière présente des divergences notables, sous le rapport des données elles-mêmes. Nous avons déjà signalé une différence de style entre les Actes de saint Bénigne et ceux de saint Andoche. L'identité des lieux communs dans plusieurs de ces pièces n'en- traîne pas nécessairement l'identité d'auteur. Mieux vaut donc se borner à dire que ces liassions existaient toutes vers le milieu du sixième siècle, soit encore indépendantes, soit déjà groupées. — Celles des martyrs de Besançon et de Valence — présentés comme disciples de saint Irénée et orientaux — forment un cycle spécial, qu'on ne voit nulle part relié aux deux autres, bénignien et sénonais.
L'intérêt du rapprochement dont nous parlons est de faire remar- quer dans les passions de Besançon et de Valence cette énigmatique donnée de l'Aurelianus succédant à Sévère. Il y a même ici un trait plus piquant : le nom de l'imperator ou princeps, écrit Aure- lianus dans le texte de Besançon, parait avoir été écrit Aurelius dans le texte de Valence. Et il s'agit bien du même prince, comme le prouve la confrontation des deux documents ; et ce prince succède à Sévère, comme le donnent clairement à entendre ces paroles du dux Cornélius qui condamne les martyrs de Valence :
« Numquid, post Severi principis severam laudabilemque Lugdu- nensium trucidationem, in his locis christianitatis aliqua indicia rcmanserunt, qu:e et sacrilège numina despiciant, et audacter principum décréta contemmmt? »
Voir Act. SS., au Î3 avril, t. III Apr., p. 99, pour les martyrs de Valence, et au 16 juin, t. III Jun., p. 7, pour les martyrs de Besançon.
1 1) (Jet extrait du livre VII de V Histoire d'Eusèbe est conforme au suivant, tiré de sa Chronique : « Aurélien, se disposant à persécuter les chrétiens, en est empêché (ou détourné) par un coup
— 35 —
Lactance s'exprime comme Eusèbe : « Aurélien, dit-il, provoqua la colère de Dieu par sa cruauté envers les chrétiens. Mais il n'eut pas le temps d'exécuter les desseins qu'il avait formés ; la mort le surprit dans le premier accès de sa fureur. Ses édits sanguinaires n'étaient point encore parvenus aux provinces éloignées que déjà il gisait lui-même baigné dans son sang, à Cœnophrurium, forteresse de la Thrace (1). »
Aces textes s'ajoute que le pape saint Félix, mort à la fin de décembre 274, a pu mériter son litre de martyr d'une manière matérielle et non seulement morale.
En fait de documents historiques, on ne possède rien de plus concernant la persécution d'Aurélien. Elle fut nécessairement courte et ne fit pas beau- coup de victimes.
Pour nos martyria en particulier, on les place- rait avec peu de vraisemblance à cette époque. Si l'empereur, à son passage en Gaule, pendant l'automne de 274. eût déjà tiré le glaive contre les chrétiens, préludant à la persécution légale qu'il allait reprendre à son arrivée en Thrace. les coups portés auraient visé plus haut; l'église de Lyon et son évoque n'eussent [tas été épar- gnés. Aurélien ne faisait pas les choses à demi, mais il frappait au cœur ou à la tête ceux qu'il voulait abattre. Comment du reste attribuer à sa haute et dévorante activité, même après les avilir réduits d'une façon lies considérable, les faits ipie la légende raconte? Pareils faits sont d'un persécuteur attardé, d'un homme absorbé par le menu des détails. — De même, si, après l'attentai de Cœnophrurium et durant l'inter- règne, les (''dits avaient eu des elTels sanglants jusque dans les provinces transalpines, l'atta- que, dans l«i Lyonnaise, aurait eu pour centre d'opération Lyon et non pas Sens, comme le dit la légende. Car, à celte époque, Lyon était encore l'unique métropole de tout le pays situé entre la Loire et la Seine jusqu'à l'océan. Les subdivisions de ce vaste territoire ne commen- cèrent (pie sous Dioctétien, vers 207. Il est vrai, d'Auguste à Dioclétien, la Gaule entière, moins la Xarbonnaise. se trouva plusieurs fois dans
la main d'un seul chef. On en vit un exemple sous Valérien. Cet empereur envoya dans ce pays son fils, Gallien, avec une souveraineté nominale, qu'il dut exercer sous la direction de Postume, établi « transrhenani limilis dux et Gallite presses (2). » Et dans ce cas, le quar- tier général du gouverneur était à Cologne. Mais Aurélien, ayant restauré l'unité de l'empire, naguère détruite en Gaule par ce même Postume, jugea prudent de ne confier à personne des pou- voirs aussi étendus. Du Rhin à la Loire, il laissa les quatre gouverneurs réguliers, préposés chacun à l'une des quatre provinces, Lyonnaise (Lyon), Belgique (Trêves), Basse - Germanie (Cologne), Germanie-Haute (Mayence). Par con- séquent, la persécution de 275, pour atteindre Autun, Troyes, Auxerre, Sens, devait partir de Lyon, et comment alors cet intense foyer de christianisme n'aurait-il pas fourni, ainsi que sous Marc-Aurèle et sous Sévère, son contin- gent de martyrs? — Enfin, si à la rigueur Auré- lien put être un agent de persécution quand, avant son principal, vers 257 ou plus tôt, il mé- rita le litre de restaurateur des Gaules en refoulant au delà du Rhin les hordes barbares, on n'a du moins rien de positif, en histoire, pour affirmer le fait.
Ces raisonnements, d'ailleurs, ne nous sont pas personnels. Tous les critiques en hagiologio cherchent vainement dans la Gaule les victimes de la persécution d'Aurélien. Avec Tillemonl, ils attendent la lumière sur ce point.
Une remarque digne d'attention doitêtre jointe aux précédentes. Nos premiers historiens natio- naux, Sulpice-Sévère et Grégoire de Tours, ne mentionnent ni l'un ni l'autre la persécution d'Aurélien. Cependant ils la connaissaient par la Chronique d'Eusèbe cl autres documents de ce genre. Grégoire avait même entre mains les [tassions de saint Syinphorien, de saint Bénigne, de saint Patrocle, des saints Ferréole et Ferrution (Besançon). Quelle est la cause de ci; silence? Peut-être, pour le second de ces historiens, l'énigme qui nous arrête nous-mêmes. Eu tout cas, ce silence n'est pas fait pour donner du poids
de foudre providentiel. l 'ne conspiration s'étani formée contre lui resté d'accord, malgré l'emphase oratoire, avec la donnée de ses
dans son entourage, il fut trahi et assassiné à Cœnophrurium, entre livres historiques. Voici, traduction latine, le passage de VOrnlio
Héracléc et Byzance. » l.a Chronique de saint Jérôme reproduit te. xxivi qui concerne Aurélien : « Tu item, Aureliane, fax
ce texte, avec un léger commentaire :« Lorsque Aurélien eut dé- omnium vitiorum, quam pnesenti et perspicua divini numinis
erétéla persécution contre nous, un jour qu'il marchait entouré des vindicte, duni furore percitus Thraciani percurreres, in medio via'
officiers de sa garde, la foudre tomba à côté de lui, et peu après il publica: ca-sus, sulcos aggeris publici impio sanguine complevisti! »
fut tué entre Constnntinoplc et Héracléc, à Cœnophrurium, sur (I) Lactance, de Mortib. perseculor., c. vr.
l'ancienne voir. » — Kusèbe, dans VOralio Comtantini, est (•.') Trebell. Poil., Trif/inl. ti/ronv., II.
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à l'opinion qui a voulu voir Aurélien dans le persécuteur de nos martyrs (1).
AURELIANUS N'EST PAS SUREMENT CARACALLA. —
Aurélien étant écarté, comme Marc-Aurèle, de la liste des persécuteurs sérieusement identifiables avec l'Aurelianus légendaire, reste Garacalla.
L> fils aîné de Sévère répond assurément mieux que tout autre empereur aux données de la légende, et par la date de son règne, et par sa nature cruelle et dissolue. Nouveau Néron, il n'aima ni n'épargna personne, et jouissait de s'entendre appeler « le monstre d'Ausonie ». Ses outrages aux mœurs étaient aussi fameux que ses attentais à la vie de ses sujets et de ses proches.
Dès la dixième année de son Age, en 198, il reçut le titre d'auguste, et son nom dut figurer dans les rescrits de la persécution édictée, vers Fan 200, pendant le séjour de Sévère en Syrie. Alors, pour la première fois dans l'histoire des persécutions, les poursuites contre les chrétiens, ceux principalement qui faisaient du prosélytisme, devinrent générales et partout effectives. On ne laissa plus les gouverneurs libres de tolérer ou de combattre l'apostolat évangélique, au gré de leurs appréciations personnelles; ils durent se
mettre en campagne, épier la propagande et frapper rigoureusement les infracteurs. Il y eut de nombreuses victimes. Toutefois l'Église ne se vit point interdire l'usage légal des cimetières, comme cela arriva plus tard sous Valérien. Les fidèles conservèrent la faculté d'enterrer leurs morts, leurs martyrs mêmes, dans les arese qu'ils possédaient. Mais ils eurent plus de peine à y tenir leurs assemblées, où se faisait l'enrôle- ment et l'initiation : on venait les y surprendre et arrêter leurs chefs.
Lorsque Sévère mourut, le 4 février 211, ses «'■dits n'étaient point abrogés. Une sorte de recru- descence de la persécution eut lieu dans les premières années de Caracalla, au moins pour l'Afrique. Car, en ce pays à cette époque, Tertul- lien reproche aux magistrats de poursuivre les chrétiens, avec le même acharnement que le jour, cependant très éloigné, où la chancellerie impé- riale avait expédié l'ordre de sévir contre eux (2). On voit, en Italie, Caracalla condamner lui- même à de cruels supplices un évoque de la campagne romaine, saint Alexandre, qu'il jugea dans la villa de Baceano, où il était venu se livrer au plaisir de la chasse et inspecter des construc- tions (3). C'était pendant l'automne de 211.
Avanlla fin del'année suivante (212), le farouche
ili Les notices mises à la suite des noms des saints du cycle bénignien dans les martyrologes de Bédé, Raban Maur, Adon, Lsuard (huitième, neuvième siècle) ne peuvent être assimilées aux documents historiques; elles ne sont qu'un écho de la légende. D'ailleurs elles n'apprennent qu'une chose : les passions consultées par ces compilateurs ne dift'éraient pas des nôtres ; si elles étaient datées, c'était d'Aurelianus. Le martyrologe d'Usuard substitue à ce nom celui d'Aurelius, dans la notice de saint Symphorien. Quel empereur a-t-on voulu désigner par ce changement ? Assez proba- blement, l'un des Aurelius successeurs de Sévère.
La notice concernant saint Bénigne n'est pas d'une rédaction uni- forme dans ces martyrologes. Pour celui de Bède. qui a fourni la liasi- des autres, le teste de l'édition bollandienne contient les noms de l'Aurelianus imperator et du comte Terentius; le texte de l'édi- tion de Cologne, ce dernier nom seulement. L'absence du premier nom dans les manuscrits suivis pour l'édition de ( 'ologne est-elle une suppression due au conflit reconnu entre la date d'Aurélien et celle de saint Polycarpe? Ou bien vient-elle do ce que le martyro- logiste eut entre mains un texte de la passion de saint Bénigne où ne figurait pas l'Aurelianus? La seconde hypothèse est la plus pro- bable, la première étant infirmée par le maintien du conflit en question dans d'autres notices, par exemple dans celle de saint Andochc.
(2) Tertull., Lib. ad Scapulam. — « Vexatur hoc uomen, sed gladio tenus, sicut et a primordio mandatum est animadverti in hujusmodi. » Cap. iv. — Le Livre à Scapula fut écrit après la mort île Sévère, comme le prouve ce passage : « Ipse etiam Severus pater Antonini christianorum memor fuit. Nam et Proculum christianum qui Torpacion cognominabatur, Kvhodi procuratorem, qui euui per oleum aliquando curaverat, requisivit et in palatiosuo habuit usque ad mortem ejus; quem et Antoninus optime noverat lacté christiano educatus. » Cette manière de parler donne à entendre que le chef de l'empire était alors Antonin Caracalla. — Tertullien
rappelle ici au proconsul que Sévère, à certaines heures, eut des ménagements pour ceux de sa religion ; que Caracalla a bien connu le chrétien Proeulus, hôte du palais impérial jusqu'à sa mort. Il jette en passant ce mot : Antonin a sucé le lait chrétien. En effet Caracalla, né à Lyon en ISS, avait reçu de son père, alors gouver- neur de la Lyonnaise, une nourrice chrétienne. Mais pouvait-il s'en souvenir, avec sa nature liasse et méchante ? Il avait tué son père nourricier, l'affranchi Évode nommé dans ce texte, au lendemain de la mort de Sévère. On dirait que Tertullien, discrètement, ait voulu inspirer à Scapula, pour son indigne maître, tout le mépris que celui-ci méritait.
(3) Voir Act. SS.,t. VI de Sept., p. "230; P. Allard, Hist. des Persécutions, t. II, p. 150 ; Mariano Armellini, Chronichetta mensuale, IST.j, p. '.(I ; de Rossi, Bulletino di archeologia r.hristiana, 1875, p. I'iS. — Avant la découverte de la villa impé- riale de Baceano, à environ vingt milles de Rome, en Toscane, on ne savait avec qui identifier L'Antonin de la légende de saint Alexandre. On songeait à Marc-Aurèle. Mais on a pu lire sur l?s conduits de plomb de la villa le nom du second Bis de Sévère, Septimius Géta. D'autre part la villa est appelée dans les Actes « praetorium Fusci », et Annius Fuscus est le nom du père de Pescen- nius Niger (Spart. Nig. 1) que Sévère mit à mort et dont il con- lisqua les biens. Ainsi l'Antonin qui fit décapiter saint Alexandre est l'un des fils de Sévère, mais plutôt Caracalla, d'après les données de la légende, à laquelle les découvertes modernes assurent une valeur qu'on hésitait auparavant à lui reconnaître. « Bien que la rédaction ait en beaucoup de points, dit M. de Rossi, une saveur fort différente de ce qu'on devrait attendre d'un écrivain contempo- rain, cependant les détails particuliers mentionnés dans ce texte qu'aujourd'hui nous reconnaissons vrais et exacts, nous persuadent qu'un fond d'histoire véritable et île renseignements transmis par des témoins oculaires ont fourni la matière au tissu des Actes publiés par les Bollandistes. »
et turbulent empereur se rendit en Gaule, et il y les documents qui nous livrenl le premier cou-
passa l'hiver. En arrivant, il lit mettre à mort le rant de tradition ou d'opinion, pour qu'il n'y ait
proconsul de la Narbonnaise. Il porta ensuite le point là un de ces noms génériques s'appliquant,
trouble dans la Lyonnaise et les autres provinces, d'une manière immédiate, à un type légendaire,
vexant les gouverneurs, maltraitant les gens, C'est un nom comme celui de Chrocus, en Bour-
violant les droits des peuples, rançonnant tous gogne et ailleurs, pour les martyrs du temps des
lescitoyens romains dont il avait accru le nombre invasions ; comme ceux de Ricciovare dans le
par la constitution Antonine. Ses faveurs étaient Nord, de Dacien en Espagne, d'Anulinus dans la
toutes réservées aux soldats, dont il se servait Haute-Italie et l'Afrique, pour les victimes, cer-
comme d'espions près de ses autres sujets. Après laines ou présumées, du règne de Maximien et
avoir regagné Rome au printemps de 213, il en Dioclétien. Ces noms tombent juste, médiatement,
sortit de nouveau en automne, reparut dans la une fois ou deux, et à Taux le plus souvent.
Gaule, et employa l'hiver de 213-214 à guerroyer II y aura eu chez nous, pendant le troisième
contre les Allemands sur les bords du Rhin. siècle, quelque persécuteur qui, sous le nom
Pondant l'année 214, il se dirigea vers l'Orient, mis en vogue, sévit contre les chrétiens, mais
en suivant le cours du Danube. Il avait quitté la dans des proportions bien inférieures à celles
Gaule pour ne plus la revoir, y laissant une que prétend la légende. Ce persécuteur devint
mémoire honnieel exécrée : tel est le témoignage rapidement, dans les récils populaires, un type
de ses biographes. Le H avril 217, il fut tué en auquel l'individualité réelle a cédé sa place,
Mésopotamie, à la suite d'un complot tramé par devant lequel elle s'est entièrement effacée. Très
un de ses préfets du prétoire, Macrin, qui lui probablement, ce n'était qu'un gouverneur, ou
succéda. un légal de celui-ci, ou encore un officier de
Evidemment, toute l'histoire de Caracalla se l'année. Mais son nom d'Aurelianus ne pouvait
prête beaucoup à une identification avec l'Aure- manquer de lui valoir dans la légende la dignité
liaiius. impériale. Non pas qu'on l'ait confondu, au moins
Rien de certain cependant. Car, en premier toujours, avec Aurélien ; c'est plutôt la simili- lieu, au point de vue de la légende, vainement lude de nom qui l'a l'ail revêtir de la pourpre. l'Aurelianus succède-t-il à Sévère, vainement sa Nous ne doutons pas que, dans la revision qui cruauté sans bornes et les mœurs dissolues sera faite un jour parles derniers Bollandisles qu'on lui reproche quelquefois rappellent-elles le des immenses travaux de leurs devanciers, plus trop célèbre Caracalla. du moment qu'il n est d un persécuteur couronné ne perde enfin sou jamais dit fils de Sévère, jamais nommé Antonin diadème. Tel sera le sort de l'Aurelianus. ou Aurèlo-Anlonin, on ne tient pas la preuve que Pour nus hagiographes, le personnage qu'ils nus légendaires aient songé à ce prince. Kn visent n est précisément ni Aurélien, ni Antonin second lieu, au point de vue historique, Cara- Caracalla, encore moins Marc-Aurèle, pas davan- calla, sans doute, était homme à jouer le rôle de luge wn lieutenant impérial pris dans le domaine l'empereur des Actes de saint Bénigne, ses historique. C'est Aurelianus, imperator indécis, violences dans les Gaules ont pu s'exercer par- llottanl, composite, qui se réfère au troisième fois contre les chrétiens, mais ce n'est qu'une siècle, plutôt dans la première moitié pour le présomption, et il ne serait pas possible de lui cycle bénignien, plutôt dans la seconde pour le attribuer un grand nombre de nos martvrîa. cycle sénonais (I).
Tel esl le persécuteur qui défraye toutes nos
Aurelianus est un nom générique. — Après liassions, sans en excepter une. Le type légen-
avoir éliminé les systèmes par lesquels on a expli- daire était né, en effet, ou il naquit lorsque I on
que jusqu'ici l'énigme dont on cherche encore le commença à les rédiger (v. 150). Plus sûrement
mot, nous en proposerons un autre mieux fondé. il était déjà né. Car, dès le quatrième siècle, les
Aurelianus pare trop fréquemment la scène tombeaux saints de la région attirèrent un cou- des martyria — surtout, en Gaule, dans la région cours de fidèles, auquel prenaient pari les païens comprise entre Besançon et Sens — ; sa per- eux-mêmes. On se mil alors à (''lever on à réla- sonne et son histoire restent trop indécises dans blir sur les corps des martyrs de petits édifices
Cl) Voir la note I, p. 3:t, où sont expliqués les i-uppoits des deux cycles légendaires i,;i rappelés.
— ;}<s —
K crypta, cellula, parvulum oratorium », disent précise, mais reporte vaguement au troisième les vieux textes. Ces humbles monuments furent, siècle. Nos hagiographes paraissent avoir surtout en général, respectés des Barbares. Par ce moyen connu trois persécutions locales : celle de Lyon, les saints du pays se trouvèrent signalés aux sous Marc-Antonin (Marc-Aurèle) ; une autre, peuples, qui prirent l'habitude de les honorer, de Lyon encore, sous Sévère; la troisième, et de les invoquer dans la maladie ou toute sévissant de Besançon à Sens, sous l'imperator autre épreuve. Plusieurs tombeaux, il est vrai. Aurelianus. La première est historique, et la devinrent peu à peu moins fréquentés. Ce fut date en est déterminée (177). La deuxième est surtout le résultai de deux causes : d'une part, attestée par des traditions. que l'on ne peut révo- le renouvellement des habitants: d'autre pari, quer en doute ; elle eut lieu entre les années 197 l'érection d'églises ou basiliques en l'honneur de et 21 1 . La troisième est plus ou moins une fiction sainls plus illustres, comme le Précurseur, les légendaire, et ses victimes doivent être réparties, Apôtres, le Protomartyr. Néanmoins l'abandon semble-t-il, dans le cours entier du troisième des cryptes ou chapelles où reposaient les saints siècle, sinon en deçà, du pays, fut loin d'être aussi complet que l'in- sinue la légende. Le retard apporté par diverses Genèse du type légendaire. — Rester» expli- causes à l'institution des fêles liturgiques n'em- quer la genèse du type constaté. pécha point la dévotion populaire de continuer à 11 y a deux explications.
se manifester. Au cinquième siècle, sans nul L'une suppose (pie, le rédacteur des Actes de doute, on se rendait isolément ou par petits saint Symphorien ayant, à raison ou à tort, groupes, a la grotte des saints Ferréol et Ferru- daté d'Aurélien la passion de ce martyr, les hagio- tion (Besançon), à l'église des sainls Jumeaux graphes suivants ont pris cette donnée et créé le (Langres), à la crypte de saint Bénigne (Dijon), type par leurs combinaisons ou leurs fictions, à la petite chapelle de saint Symphorien puis à Ce type n'aurait donc qu'une existence purement sa basilique (Autun), au sanctuaire de sainl littéraire : il ne correspondrait à rien de réel, Andoche (Saulieu). à l'oratoire de saint Patrocle sinon peut-être à ce fait : que le martyr d' Autun (Troyes), aux basiliques sépulcrales d'Auxerre, serait mort sous le principat d'Aurélien (270- de Sens. etc. Or il est impossible que ce mou- 275). Et ainsi il n'y aurait pas lieu de penser vemenl de foi et de piété n'ait pas donné lieu à qu'un persécuteur nommé Aurelianus fût inter- quelques récits populaires sur les sainls. Les venu en personne, comme nous l'avons dit, dans fidèles en avaient besoin. Les évêques exigeaient un seul de nos martyria.
des renseignements avant d'établir les fêles. L'autre explication présume l'existence réelle
comme on le leur demandait. On fil donc des d'un ou deux Aurelianus, juges de quelques-uns
recherches de loute manière, « opinione, lec- de nos martyrs au troisième siècle, mais ditïé-
lione. » suivant les termes de Grégoire; de Tours. rents de l'empereur Aurélien. L'idée d'une indi-
Dans ces circonstances, la légende s'empara vidualité double vient de la section des légendes
des dernières traditions orales, des résultats en plusieurs cycles, et des divergences que l'on
des ([('couvertes, des conjectures émises par les observe entre le tableau qui fait le fond du cycle
plus sagaces ou les plus hardis. Un ou deux types bénignien et le tableau parallèle <\u cycle séno-
d Aurelianus se formèrent, dans le rayon de nais. Ici l'évangélisation esl avancée; là, très
Besançon à Sens: el quand les hagiologues de peu, et les chrétientés viennent d'être dévastées
l époque durent, pour chaque martyr, retrouver par une persécution à peine éteinte. De même
des Actes ou en créer, le type régionnaire s'ofïrit l Aurelianus bénignien succède à Sévère, tandis
naturellement à eux. Les uns le mirent en scène que l'Aurelianus sénonais, originairement, n'a
a bi place d un persécuteur inconnu, les autres pas de rang marqué dans la série des empereurs,
datèrent de son nom des martyria d'époque et h l'air d'un prneses plutôt que d'un imperator.
incertaine. Puis, une fois quelques passions Celle seconde explication nous attire davan-
rédujées, In vogue (l'Aurelianus fui complète. lage. fille est en etïet plus conforme au cours
I elle esl. à coup sûr, In meilleure interpréta- ordinaire des choses. 11 y a disproportion entre
lion de I Aurelianus. C'est un nom générique, le grand développement donné par la légende à
sous lequel se présente, nu premier plan, un lypo la persécution aurélienne, les fréquentes inter-
lé-rendaire, un nom quin equivaul pointa unodate veillions personnelles du persécuteur, d'une
— :«»
part, et, d'autre part, le germe qu'a pu fournir une pièce hagiographique telle' que la Passiu /" (ie saint Synipliorien, où Aurelianus n'est cité que comme prince régnant. Enfin, cette passion elle-même peut avoir été écrite sous l'influence de la donnée légendaire : il faut alors à cette donnée trouver une explication, et la plus natu- relle est l'intervention véritable, dans quelques martyria, d'un Aurelianus ou Aurelius, unique ou multiple (1).
Ancienne et constante opinion sur l'époque
OC MARTYRE DE SAINT BÉNIGNE. — A Ce COIUpte,
quelle [tout avoir été l'époque du martyre de saint Bénigne?
En se plaçant sur le terrain purement historique, il n'y a rien à dire.
Mais, en restant sur celui de l'interprétation de la légende, voici ce qu'on entrevoit.
Nos plus anciens hagiographes paraissent fixer la mort de saint Bénigne au commencement du troisième siècle.
En effet, une date est assez exactement donnée par ces vieux auteurs, celle du martyre de saint Irénéo. Ils savaient que cet événement fut un épisode de la persécution de Sévère. Tout leur écart était de confondre, avec les massacres poli- tiques de Lyon (197), les rigueurs exercées dans la même ville contre les chrétiens, quelques années plus tard seulement. < )r, dans leur limno-
logie, tout gravite autour de cette date. Une sur- vivance est prêtée à saint Polycarpe pour qu'il puisse l'atteindre. Aurelianus parait dans le même temps. Mais, remarquons-le, l'apparition d' Aurelianus ne crée pas, comme; celle de saint Polycarpe, un anachronisme certain. Car, si ce nom n'est pas purement générique, et dès lors sans portée ; s'il appartient à un persécuteur réel, élément du type qui s'est formé, ce persécu- teur, historiquement parlant, n'est pas Aurélien, et l'insistance des hagiographes à le donner pour successeur à Sévère laisse place tout au moins à l'hypothèse que ce soit un subalterne des princes syriens, élevé par la légende à la dignité de ces princes et rangé dans leur dynastie. Il est sûr que les rédacteurs de nos passions n'ont point, par un calcul intéressé, rapproche' les principats de Sévère et d' Aurélien, en supprimant fraudu- leusement les règnes intermédiaires : ces naïfs auteurs ignoraient pareilles habiletés. Leur vraie pensée sur 1 Aurelianus a été exposée précédem- ment : ils envisageaient le type éclos dans les imaginations, mais l'individualité qui en était l'origine leur échappait. On peut même aller plus loin. Encore que quelques-uns d'entre eux eussent identifié l'Aurélien légendaire avec l' Au- rélien historique, que celui-ci fût devenu — ce qui ne paraît pas — l'objectif visé par eux. et qu'enfin, par ignorance on distraction, ils eussent cousu son règne à celui de Sévère, ils n'auraient
(I) Les Actes de saint, Synipliorien, qualiliés sincères et classés les premiers, pourraient n'être qun l'abrégé d'un.' îles rédactions plus développées, restées presque toutes inédites. On ne juge bien de l'âge des pièces de ce genre qu'après avoir confronté ensemble un assez grand nombre d'éditions : ce qui n'est pas possible, dans le cas présent, à moins d'une nouvelle recherche des anciens manuscrits. Hadrien de Valois (Xolit. Galliar., p. \"rï) témoigne avoir rencontré mie passion de saint Synipliorien rappelant la cons- truction du castruni de Dijon par Aurélien. « Ha-cinvenio, dit-il : Ko quod Divionem castrum quod ipse construi jusserat expeteret (Aurelianus imperatori, ad Augustudinensem dirigit urlieni Heraclium quemdam profani spiritus consularem. » ("était évi- demment l'un des textes remaniés pour la formation des cycles : le passage rapporté prouve que le rédacteur avait suivi l'arrangement qui eut le plus de vogue, et qui fait de Sens le foyer île la persécu- tion aurélienne. Mais, vu la grande et rapide diffusion du culte de saint Synipliorien, il y eut des transcriptions nombreuses des anciens textes, et il importerait de les connaître. Plus on lit les ■< Actes sin- eeies » de ce martyr, plus on y soupçonne la touche d'une main qui aurait ça et là supprimé quelque chose.
lui tout cas, ces Actes ou ceux dont ils dérivent, datant d'environ i.MI, sont d'une assez basse époque pour que la légende d'une vio- lente persécution locale, « sub Aureliano imperatore, » ait pu naître avant leur rédaction. (Jette légende y règne en plein, et sans ombre de concordance avec le martyrium raconté. Le vent de la persécu- tion souffle, dit-on, avec fureur; dans les murs d'Autan réside — en mission extraordinaire nécessairement— le consulaire Pléraclius, qui recherche et punit les chrétiens. Cependant un seul trouve In mort, au-devant de laquelle d'ailleurs son héroïsme l'a conduit.
Une composition certainement due au rédacteur des Actes est l'édit impérial rapporté par lui. Si l'on veut un exemple de la teneur et des clauses d'un édit authentique, voici la lettre S(l de saint Uyprien, relative à l'édit de "2'iX.
« Qua' autem sunt in veto ita sehabent: Rescripsisse Valerianum ad seuatiim ut episcopi et presbyteri et diacones in continenti ani- madvertantur; senatores vero et viri egregii et équités romani, dignitate amissa, etiam bonis spolientur, et, si ademptis facultatibus cliristiani esse perse veraverint, capitequoque mulctentur ; matronai ademptis bonis in exilium relegentur; ca'sariani quicumque, vel prius confessi fuerant vel nunc confessi fuerint, conflseentur, et vincti in œesarianas possessiones deseripti mittantur. Subjecit etiam Valerianus imperator orationi sua' exeinpliitn litterarum quas ad prcesides provinciarum de nobi> fecit. »
Nous expliquons et traduisons :
Saint Cyprien avait envoyé des exprès à Rome pour s'informer des progrès de la persécution. Il en obtint ces renseignements : .i L'empereur Valérien a adressé an Sénat un rescrit contenant les prescriptions suivantes : les ôvèques, les prêtres el les diacres seront, punis de mort sans délai; les sénateurs et tous les hommes d'un rang élevé, les chevaliers romains, seront privés de leur dignité et de leurs biens, et s'ils persistent à rester chrétiens, ils seront déca- pités ; les dames romaines subiront la perte de leurs biens et l'exil ; tous les affranchis impériaux qui se sont déclarés ou se déclareront chrétiens seront dépouillés de leurs biens au profil du lise, mis aux fers et envoyés dans les terres du domaine. Valérien a joint à ce rescrit copie des lettres qu'il a envoyées aux gouverneurs des pro- vinces contre les chrétiens. »
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pas pour autant fait descendre saint Polycarpe et saint Irénée jusqu'en 270-275 ; ils auraient plutôt fait remonter au temps des princes syriens l'empereur dont ces deux dates inscrivent le règne : en cela eût consisté leur méprise ; c'est ce qui semble plus certain, après confrontation de tous leurs écrits.
' Il est donc fort probable que la date ferme, considérée par nos hagiographes, est celle du martyre de saint Irénée, et que ces auteurs ont voulu dire : saint Bénigne est mort peu après saint Irénée.
Une objection surgit. Les Actes de sainl Bénigne — nous l'avons observé dans une note — peuvent avoir existé d'abord à l'état isolé de simple passion liturgique, par conséquent sans le début où saint Irénée intervient. Mais, en admettant cette bypothèse plausible, il reste néanmoins que le nom de saint Polycarpe a dû — plus sûrement que celui d'Aurelianus (1) — figurer dans la rédaction première des Actes de saint Bénigne, ainsi que dans ceux de sainl Andoche et dans ceux de saint Andéole. Telle est en effet la principale raison d'être de notre cycle de légendes. De même qu'on a réuni les martyrs de Besançon et de Valence, disciples de sainl Irénée; de même on a groupé les disciples de saint Polycarpe : d'abord saint Bénigne, saint Andoche et saint Tbyrse, puis sainl Andéole. Saint Symphorien et les Trois Jumeaux furent adjoints au cycle bénignien, comme les plus
(1 1 On a vu aussi, dans une des notes précédentes, que toute une filiation de martyrologes omet le nom d'Aurelianus à propos de saint Bénigne.
(?) S'il suffisait de la perpétuité d'une tradition pour en garantir la valeur, on pourrait affirmer sans crainte que saint Bénigne est mort au commencement du troisième siècle, sous les princes syriens. Jamais, dans l'abbaye gardienne du tombeau du martyr, on ne voit se manifester ou du moins prévaloir d'autre opinion. Quelques variations se produisent à raison des efforts tentés pour expliquer l'Aurelianus. Mais ce n'est ni avec Marc-Aurèle, ni avec Aurélien que l'on identifie ce personnage, c'est avec un empereur de la dynastie de Sévère, tantôt Caracalla, tantôt Élagabal. Hugues de Flavigny, qui fit un long séjour à Saint-Bénigne et y rédigea en grande partie sa Chronique, marque, il est vrai, à la date d'Aurélien (pour lui 276) la mort du martyr de Dijon. Mais qu'il se soit ici inspiré d'un document local, rien ne l'indique.
Le fait de la perpétuité signalée ne saurait être méconnu. « A Sévère succède Aurelianus, à un méchant prince un prince plus méchant, » écrit le clerc de Langres (seconde passion des Jumeaux, septième siècle commençant). Ensuite le rédacteur — en première ou deuxième main — des Actes de saint Andoche (septième, hui- tième siècle) répète à peu près ces mots, et sa pensée s'arrête bien au temp* des princes syriens, car il met nos martyrs en relation avec Zacharie, le véritable successeur de saint Irénée sur le siège épiscopal de Lyon. Or il y a là un écho des primitives traditions de l'abbaye. Les auteurs de la passion versifiée de saint Bénigne et de la Chronique du monastère — documents à peu près contem- porains, dixième, onzième siècle — déclarent que le « relator
illustres néophytes des apôtres du pays éduen et lingon, d'après l'histoire ou la légende.
Or compter sainl Bénigne parmi les disciples de saint Polycarpe c'était, pour nos anciens bagiograpbes, le faire contemporain de sainl Irénée et placer sa mort sous Sévère ou ses successeurs.
La donnée de l'hagiologie primitive paraît donc être celle-ci : saint Bénigne souffrit le martyre au commencement du troisième siècle (2).
Vraisemblances en faveur oe cette opinion. — Cette donnée serait-elle traditionnelle ou con- jecturale?
On n'a que la supputation des vraisemblances pour s'aider à porter un jugement à cet égard.
Voici les vraisemblances qui apparaissent.
Les apôtres de la future Bourgogne, dit la légende, étaient orientaux et disciples de' saint Polycarpe. — Il y a là, dans une mesure, quelque fond de vraisemblance, car les deux grandes cités de Lyon et d'Autun comptaient des Asiates ou Grecs parmi leurs habitants ; et l'église de Lyon, à ses débuts, était en relation intime avec celles d'Asie et de Pbrygie.
' Nos missionnaires avaient leur centre ecclé- siastique à Lyon. — C'est conforme à l'histoire des églises de la Gaule aux deuxième el troisième siècles.
Au temps de saint Irénée, les chrétientés des Éduens, des Lingons et des Séquanes étaient
historiens » a confondu les noms et les époques, qu'il s'est trompé en plaçant immédiatement après Sévère l'imperator Aurelianus, et que, vu la durée probable de l'apostolat de saint Bénigne, il s'agit d'Élagabal, appelé indifféremment, disent-ils, Aurelius ou Aure- lianus. Et, certainement, ni l'un ni l'autre ne visent «l'aucune façon Aurélien. La fin tragique du persécuteur, que la passion en vers rappelle ainsi :
Tanto perarto scelere,
Ccesar discedil concite
Pœnas daturus proxime
Jti.slo Dci examine, n'est pas l'attentat de Cœnophruiïum, rien n'autorise à. le croire : c'est plutôt la fin d'Elagabal historiquement connue, ou le châtiment providentiel qui frappa le comte Aurelianus dont nous avons parlé (voir précédemment, p. liî-33, note 1). Une note écrite vers l'an 1 500, au bas d'un folio d'un martyrologe de Saint-Bénigne, porte que le saint est mort « sub Aureliano imperatore anno incarnationis Domini 220. » (Bibl. de Troyes, ms. 210, kl. nov.) Enfin, les Bénédictins de Saint-Maur, en 1668, faisaient graver dans la crypte de Saint-Bénigne une inscription rappelant que le saint avait souffert « imperatoris Caracalla' jussu... anno reparata; salutis CCXV. » L'office propre du saint martyr publié en 1709, texte et traduction, porte dans la traduction des leçons « Marc-Aurèle », mais dans le texte latin « Aurelius » sans plus de précision : c'est toujours la donnée primordiale. Le nom de Marcus Aurelius ne paraît dans les leçons de saint Bénigne qu'en 1753. Mais encorec'est au Proprium Divionense édité par M*' Claude Bouhier, et non au bréviaire de l'abbaye.
régies par de simples prêtres. — ■ Conformité encore avec l'histoire.
Ces prêtres exerçaient néanmoins un véritable apostolat parmi des populations en majeure partie païennes. — Assertion exacte.
D'après Grégoire de Tours, d'une part, on avait enseveli saint Bénigne dans un grand sar- cophage, qui était disposé d'une manière appa- rente, et l'on avait bâti une crypte sur ce tombeau. D'après les Actes, d'autre part, le fait se serait accompli au commencement du troisième siècle. — Concordance avec les données historiques : la pleine liberté des sépultures exista jusqu'à Valérien (257).
Saint Bénigne fut jugé par un Aurelianus suc- cesseur de Sévère. — Au temps de Caracalla paraît un Aurelianus, haut personnage, ayant achevé son cursus honorum, sénateur, consul, pourvu de grands biens (1). Lorsque Caracalla eut été assassin»': et que Macrin lui succéda, les soldats réclamèrent du nouvel empereur la mort de cet Aurelianus. Celui-ci avait encouru la haine des légionnaires eu des prétoriens, dans les commandements qu'il avait exercés. Macrin se refusa d'abord à l'exécution deman- dée, puis, redoutant l'influence d'Aurelianus et craignant d'être dénoncé par lui comme auteur du meurtre de Caracalla, il finit par le sacrifier an ressentiment de l'armée. La morl d Aure- lianus causa de l'émoi dans Rome, parmi les sénateurs : elle doit dater de la lin de l'année 217. Aurait-on là le juge de saint Bénigne? On ne peutqne poser ce point d'interrogation. D'ailleurs beaucoup de magistrats on officiers romains sent restés inconnus en histoire, et plusieurs, à lente époque, ont pu s'appeler Aurelianus un Aurelius. Ce dernier nom, plus fréquent que le premier, se rencontre aussi sous Caracalla : Macrin eul parmi ses complices les deux frères Aurelius. surnommés l'un Némésien, l'autre Apollinaire: chacun d'eux était tribun d'une cohorte prétorienne. Caracalla lui-même aurait
pu présider au jugement de saint Bénigne, pen- dant son voyage en Gaule, à la fin de l'année 212. Son nom Aurelius se prête à une transformation en Aurelianus. De fait le successeur de Sévère est nommé Aurelius dans les Actes des martyrs de Valence, et Aurelianus dans les Actes des martyrs de Besançon (2).
Mais toutes ces vraisemblances subsistent- elles, du moment que la légende identifie le meurtrier de saint Bénigne avec Aurélien, fon- dateur des remparts de Dijon ? — N'importe où Grégoire de Tours ait puisé la donnée de l'imperator Aurelianus construisant le castrum Divionense, il y a là, sans nul doute, autre chose qu'une fiction; c'est une tradition orale, basée sur quelque réalité. D'autre part, rien n'ex- plique mieux la persistance de cette tradition (jue le synchronisme de la fondation d'une forte- resse à Dijon el du martyre de saint Bénigne. Mais ce synchronisme est-il historique? N'est-il pas le résultat d'une conjecture, ou d'une confu- sion entre deux homonymes, princes ou légats? Quoi qu'il en soif, en l'admettant comme réel, on ne peut établir que le fondateur du castrum soit Aurélien, plutôt (pie cet Aurelius ou Aurelianus qui est devenu dans les traditions un type légen- daire. Or ce personnage reste trop dans l'ombre, son époque est trop indécise pour que le syn- chronisme rappelé crée un conflit avec, les données précédentes, el fasse évanouir les vrai- semblances constatées.
A ces observations et raisonnements nous ajouterons une page d'histoire.
Sous Sévère et sous Caracalla des travaux considérables furent exécutés dans tout l'empire : tracé de nouvelles roules, réfection îles anciennes, construction de castella et d'oppida, érection de temples, etc. Des inscriptions commémoratives de ces travaux se sont déjà retrouvées en très grand nombre. Il n'esl pas de règne qui nous ail laissé plus de pierres écrites que ceux de ces deux empereurs.
(I; l)ion < 'assius, llisi. mm., éd. (iros etBoissée, l'aris, l'innin- Didot, 1870, tout. X, pp. -12», 152.
(2) II va maints exemples résultant des usages onomastique*, des habitudes graphiques, ou enfin d'une erreur de lecture, qui attestent un facile échange entre Aurelius et Aurelianus, comme entre tous |i's noms propres qui ne diffèrent que par une variation de désinence. Voici pour Caracalla deux remarques en ce sens, non sans intérêt.
Les Romains avaient coutume de graver sur les édifices publics les noms des princes régnants, et celui du procurateur « curans et dedicans ». Or plusieurs inscriptions de ce genre por- tant les noms de Sévère et de son Mis Aurèle-Antonin (Caracalla), ont été déchiffrées, par Ifs premiers qui les ont découvertes, de façon a donner Aurelianus pour Aurelius. Lecture fautive, occa-
sionnée pur les abréviations et par cette disposition du texte assez fréquente :
. . l'UO SAI.YTK M. AVUKI.I.IAN TONINI
(Orelli, t. I, ii0'.I23; Bull, ùpigraph. de la. Gaule, l. III, I SS:î, pp. I'i'i et '215.— De même, nous l'avons dit plus liant, les trans- eripteurs usaient jadis d'une certaine latitude pour l'emploi des finales -iux ou -ianusà&ns les noms propres. L'auteur de la pas- sion versifiée de saint Bénigne prend toute liberté à cet égard. Aussi le rédacteur de la Chronique observe à bon droit que le juge du martyr s'appelait, dans les documents, Aurelianus et Aurelius.
Fait indubitable, au temps des princes syriens, des détachements des légions étaient établis en permanence dans quelques-unes des stations échelonnées sur la voie romaine, entre Chalon et Langres, notamment à Tilchâtel, distant de Dijon de 25 kilomètres. Deux inscriptions sortant de cette bourgade nous l'attestent. Elles men- tionnent deux soldats en activité de service. L'un était contemporain de Septime Sévère ou de Caracalla, comme l'indiquent ces mots : « miles legionis VIII Antoniniani' Aug. », le surnom d'Antoniniana n'ayant été en usage que sons ces deux princes, peut-être même sous le second seu- lement. L'autre soldat servait en l'année 226, époque d'Alexandre Sévère : il appartenait à la légion XXII Primigenia. Une inscription dijon- naise porte le nom d'un vétéran de la même légion, mais elle n'est point datée (1).
Caracalla, entouré de ses prétoriens, parcourut pendant deux automnes consécutifs, en 212 et 21.'5, la voie qui conduisait de Lyon aux bords du Rhin, par Chalon et Langres. 11 se faisait pré- céder, assez à l'avance, d'une partie de ses troupes, sur les routes qu'il devait suivre. La tâche de cette avant-garde élail de tout disposer pour le passage de l'empereur. « Il nous fallait, dit Dion Cassius, lui préparer à nos frais, des demeures de toute sorte et des gîtes somptueux, même pour les plus courts voyages. Dans les villes où l'on supposait qu'il resterai! quelque temps, c'étaient des cirques, des amphithéâtres que nous devions construire. Il faisait détruire ensuite la plupart des édifices ('levés pour le l'cccvoir. »
Dans le premier de ses deux voyages en Gaule, Caracalla commit tant de violences que sa cruauté devint proverbiale.
Pour le second, qui se termina par une guerre d'escarmouches contre les Allemands et les Cattes, peuples voisins de Mayence, voici des traits que raconte Dion Cassius. « Pendant son expédition contre les Allemands, Anfonin ne
rencontrait pas un site propre à être habité sans répéter cette prescription : Que l'on construise ici une forteresse ; que l'on bâtisse une ville! Il donna aussi à certaines localités des surnoms empruntés à ses noms. La patience avec laquelle on souffrit tous ses caprices lui inspira les der- nières audaces, et il traita comme ses plus redou- tables ennemis ceux qu'il (Mail venu, disait-il, secourir. Il convoqua leur jeunesse, sous pré- texte de l'incorporer parmi les troupes merce- naires, la lit tout entière entourer à un signal qu'il donna en (''levant son bouclier, tailla en pièces ce qu'il put, et se saisit de ceux qui prirent la fuite au moyen de cavaliers lancés dans toutes les directions. »
Sous Septime Sévère et plus encore sous son fils, la haute influence appartenait aux hommes d'armes ; le soldat (Hait tout ; dressé à l'espion- nage, à la délation, il épousait avec zèle les ressen- timents et les soupçons du prince. Celui-ci cen- tralisait tous les services autour de sa personne, et composait sa suite d'un grand nombre de fonc- tionnaires et de comités très puissants.
On voit par ces détails que le cadre historique où la légende semble placer le martyre de saint Bénigne, se prête fort bien aux scènes et aux circonstances qui sont rapportées.
Conclusion. — Que conclure maintenant?
Rien, car la légende est une base trop fragile.
Ou plutôt nous conclurons qu'il faut réserver son jugement. Il se peut que tant de coïncidences ne soient pas vaines (2). Quelques traditions devaient exister au sujet des saints du pays. Pourquoi, à Saulieu, saint Andoche et saint Thyrse sont-ils présentés comme missionnaires, et saint Félix comme habitant de la localité? D'où vient que Grégoire de Tours appelle saint Valérien de Tournus parent de saint Marcel de Chalon, « et sanguine et agone propinquus » ? Que signifient ces particularités que nous avons soulignées, en étudiant les Actes de saint Bénigne?
(1) Lejay, Inscriptions antiq. de lu Gùte-cVOr, Biblioth. des Hautes Études, !88'J.
(2) Nous n'avons pas énuméi'é tontes les coïncidences. Celle-ci lient être notée encore. L'Aui'elianus de saint Bénigne ressemble singulièrement à l'Antonin de saint Alexandre de Baccano (voir précédemment, p. .'SU, note .'!)• L'attention donnée par le prince à des constructions, son culte fervent des idoles, l'espionnage recommandé et mis à profit, un même genre de procédure, la même série de supplices infligés, l'édification d'une crypte pour ensevelir le saint : autant de traits qui rapprochent les deux martyria. Il y a même à Baccano un Cornelianus qui fait songer au Cornélius de Valence. Mais cela n'est-il pas fortuit? — Autre observation : Adon
nous a conservé de la passion de saint Alexandre (au 26 novembre, anniversaire d'une translation, Migne, P. L.,t. 12.1) un résumé qui la défigure entièrement, et qui avait mis Tillemont en complète défiance. L'édition publiée par les Bollandistes (21 septembre) n'est pas indemne de remaniements, mais elle offre des détails qui font revenir du jugement de Tillemont. Enfin des découvertes récentes à Baccano ont prouvé le fond de vérité contenu dans la légende. Or la passion de saint Bénigne et les autres du cycle sont des éditions de seconde, ou troisième main. Ne faut-il pas, en les appréciant, s'inspirer quelque peu de l'expérience faite au sujet des Actes de saint Alexandre?
— i:i —
Tous 1rs souvenirs n'étaient pas éteints. Il n'y a le jeu d'un amateur, H ne peut être antérieure nu
pas à tenir compte de l'arrangement des cycles, seizième siècle. Comme le personnage sculpté
cl il est regrettable que notre hagiographie pri- était un archer vêtu d'une tunique et de braies, à
mitive nous parvienne avec les déformations la façon du dieu Mithra, quelqu'un aura voulu
qu'elle a subies dans des combinaisons [tins adapter à cette divinité l'image représentée. Alors
que hasardées. Néanmoins, c'est agir sagement, fui gravé le texte; grec, et l'on sculpta en même
c'est faire œuvre de critique, que de conserver temps les attributs de Mithra, un serpent, un
ces vieux documents, si défectueux qu'ils soient, fittttts, un bonnet phrygien. Un éclal de la pierre,
dans ce qu'ils offrent de vraisemblable, et d'at- qui se sera détache'' avant ou après le travail du
tendre que le jour se lève sur ces ténèbres, grâce lapicide, empêchait de reconnaître si l'auteur de
à uni' inscription qui surgira du sol. Alors peut- cet amusement avait adopté le nom d'Aurelius
être aura-t-on le mot de l'énigme. ou celui d'Aurelianus (1).
Fausse inscription grecque. — Une inscription 'roui! du Petit-Saint-Bénigne. — La tradi- grecque, rappelant les deux persécuteurs de saint tion déclare que c'est dans la Tour du Petit- Bénigne, l'empereur Aurelius ou Aurelianus et le Saint-Boni ijne, rue Amiral-Roussin, n° 215, que comte Terentius, a beaucoup fait parler d'elle, aux le martyr de Dijon fut incarcéré. Cette tour fait dix-septième et dix-huitième siècles. Le P. Van partie des fortifications construites au quatrième Iloof y est naturellement revenu en traitant de siècle ou au troisième. Elle devint avant 1185 saint Bénigne, dans les Acta Sanctorttm. Mais une chapelle de Saint-Bénigne, dite aussi chu- la pierre qui lui fui montrée, n'est point celle qui pelle du Vicomte, parce qu'elle se trouvait dans portait l'inscription. Il y eut en effet deux pierres les bâtiments de la vicomte. Mais on ignore sculptées, d'un dessin symétrique, les person- I époqueexacte de 1 érection de ce petit sanctuaire, nages étant tournés en sens inverse.'. Celle qu'a maintenant délaissé, et l'initiative à laquelle il est vue le P. Van Iloof el qui est encastrée; dans le du. Que>i qu'il ci î soit, ce se'inble être, au plus, mur d'un hôtel de1 la rue Chnbett-Charny, voisin un monument eonunénioratif e>u représentatif. Si de la place Saint-Etienne*, n'a jamais reçu «Tins- le choix du vocable lient à ejuelque souvenir criplion. L'autre, disparue depuis longtemps, populaire, plus précis que celui de l'incarcéra- portait un lexte gm\ lu par plusieurs arclie'olo- lion de saint Bénigne' élans lecastrum Divionense, gués, e| ainsi relevé' : ce souvenir a pu être- que; remplacement de la
maison du vicomte désignait vaguement celui delà prison du martyr. Il est possible en effet que celle maison ait d'abord été l'habitation du
Celle seconde pie'rre provenait de démolitions comte, el qu'elle ail remplacé le prœtorium
des murs du castrum exécutées au quinzième romain Cl). Des faits analogues se présument en
siècle, et se voyait dans l'Imtel de la rue.leannin, plusieurs villes. ( )n conçoit, dans ce cas, com-
n" I, successivement possédé par les familles ment serait venue I ide'e de dédier à saint Bé-
Eremyol, Duniay el Dularlre. Elle finit par être nigne la chapelle érigée eu un Ici logis. La tour
employé»»' dans des constructions, vers le milieu offrit naturellement son abside. Ainsi, à Aulun,
du dix-huitième sûVlc. Plusieurs dessins en ont une tour des remparts forma le sanctuaire de
été publiés. Lu dessin original par Dubois est l'e'glise Saint-André ; ainsi, à Dijon, deux autres
conservé à la Bibliothèque de Dijon, ins. MJO2. loiirs du castrum devinrent des cbapelles à
M. Mallard i rue l.ongepiei're) possède les dessins Saint-Etienne. De plus, «''était l'usage de placer
de chaque pierre séparément. les prisons dans les tours, el celles de la maison
D'après les renseignements découverts à ce du vicomte ont pu uveur celle destination (.'}).
sujet, l'inscriplion grecque n'est autre chose que Les propriétaires du Petit-Sainl-Bénigne en-
f!) Voir \cl . U.S., 1er imv. ; - t'abin. de M. Milliard, rue d'archéol. religieuses du dioe. de Dijon, livr. «le niai-juin 188:1 ;
Longepien-p, Dijon ; — Arch. delà Côte-d'Or, Statistique du. dèp. — Mèm. de l'Académie de Dijon, séance do 1810, pp. t.'i et sniv.;
de la Côte-d'Or, registre ms. par Vaillant, I, pp. 568 et suiv. ; - séance de 1813, pp. lili et sniv. ; Archiv. de la Côte-d'Or, li,
Bibl. de Dijon, ms. illO1 et 106 - ;— Legouzde eierland, Dissertât. liasse 227, rt reg. I.'IS, loi. 178; il. Il, Conunanderie de la
sur l'oriff. de Dijon, 1771, p.